Nouvelle : L'ami d'enfance
Par Mohamed Salmawy

C'était un ami d'enfance, mais la vie nous a séparés et chacun s'en est allé dans une direction : moi vers les lettres et l'écriture et lui vers la médecine et la chirurgie. Entre-temps, j'avais des nouvelles sur le succès de mon ami, mais on ne se rencontrait que passagèrement. Il y a quelques mois, je l'ai vu se cachant à l'entrée d'un immeuble. Il avait beaucoup vieilli, plus que l'on n'aurait pu imaginer. Je lui dit : « Que sont ces cheveux blancs qui t'ont assaillis avant moi ? ». Il s'est tu avec émotion, ensuite chacun de nous s'en est allé de son côté, après s'être promis de reprendre notre amitié que les ans ont rompue .. Mais au lieu d'une rencontre, il m'envoya une lettre dont je me souviens en avoir lu les premières lignes, puis pris par mes occupations, je l'ai mise de côté. Cependant, j'avais l'intention d'y revenir plus tard. Et soudain, il y a quelques jours, j'ai appris par les journaux que mon ami était mort. Je suis alors revenu à mes anciens papiers au milieu desquels j'ai retrouvé la lettre que j'ai lue en entier pour la première fois et j'ai été pris d'épouvante par l'histoire qui y était évoquée.
Cher ami,
Je t'écris cette lettre pour te raconter ce qui est advenu de moi, pour t'expliquer pourquoi tu ne m'as pas reconnu au cours de notre dernière rencontre et te confier pourquoi je m'étais caché jeudi dernier à l'entrée de cet immeuble.
J'ai découvert un nouveau type de cancer plus sauvage que la maladie connue sous ce nom et plus dangereuse. C'est un cancer engendré par une relation humaine. Une maladie qui s'empare de l'homme pour le dévorer à la fin. C'est ce mal où l'amputation et l'ablation sont inutiles lorsqu'il se propage dans le corps et atteint également l'essence même de l'homme pour l'achever.
Oui, j'ai découvert cette maladie qui m'a atteint il y a quelques mois et me voilà attendant ma fin !
Je vais commencer mon histoire par le début : j'ai vu Mahassen pour la première fois alors que j'étais en voiture devant un night club connu de la rue Haram. Elle était debout devant l'entrée de la boîte. Je n'avais jamais vu une personne aussi belle et je ne sais pas ce qui m'a pris exactement. Mais je me suis retrouvé en train de revenir au même lieu pour la regarder de nouveau. Elle portait une robe noire simple, mais avec un large décolleté mettant en valeur ses épaules nues.
Je n'ai pu demeurer longtemps devant le night club. Je ne connaissais guère ni la vie nocturne ni celle des boîtes. J'ai ressenti un certain embarras lorsqu'une une voiture venant derrière moi a lancé ses lumières aveuglantes sur mon véhicule stoppé devant la boîte de nuit. J'ai alors appuyé fort sur l'accélérateur et je me suis lancé à grande vitesse. Après que le night club ait disparu avec ses lumières scintillantes, l'image de cette jeune fille à la robe noire me revint à l'esprit. Et soudain j'ai eu peur de ne plus jamais la revoir. Pourquoi ne pas faire marche arrière pour la regarder une autre fois avant d'aller voir ce malade qui habite rue Haram ?
Je suis revenu vers le lieu où j'ai vu pour la première fois Mahassen avec un espoir de la trouver au même endroit. Je n'ai jamais rencontré de filles de joie et je ne savais pas ce qu'il faut leur dire dans de telles situations.
Et avant de faire n'importe quel geste, j'ai trouvé Mahassen à mes côtés. Sans aucun préalable elle ouvrit la porte de la voiture et entra en me disant : « Bonsoir ! ». Et je me suis retrouvé au volant m'élançant à grande vitesse.
On n'a pas dit mot. Et après quelques secondes, Mahassen a voulu rompre le silence ; elle me demanda à quel signe astrologique j'appartenais. Dès que j'ai répondu, et même avant, elle m'a dit que nous serions en parfaite harmonie. Elle est née sous le signe du cancer, m'a-t-elle dit. Et en effet, rares sont ceux qui peuvent être en harmonie avec son signe à quelques exceptions près et j'en faisais partie.
Cette histoire est arrivée sans doute à tout adolescent lorsqu'il fait la connaissance d'une prostituée pour la première fois. Mais mon histoire est différente. Je suis un homme dans la cinquantaine et j'ai atteint un degré d'expérience dans la vie qui m'immunise contre ces erreurs naïves dans lesquelles pourraient tomber les jeunes ... D'ailleurs, ma famille accapare la plupart de mon temps et de mes intérêts. Et je ne suis pas de ceux qui souffrent d'un vide sentimental pour devenir la proie du premier qui leur montre tendresse et intérêt. De plus, je jouis d'une situation sociale qui détermine le genre de personnes avec lesquelles je peux sortir en public.
Mais tout cela ne voulait rien dire et n'avait de sens face aux yeux de Mahassen et de leur langage ... Involontairement, je rencontrais Mahassen une fois par semaine, ensuite deux fois par semaine et en fin de compte tous les jours.
Sous le maquillage de Mahassen et sa robe noire, j'ai vu — ou peut-être il m'a semblé voir — une créature limpide et miroitante telle les eaux d'un fleuve. Et chaque fois que je voyais Mahassen, elle laissait tomber sa robe noire au large décolleté et son âme semblait jaillir de ses yeux pour me dire silencieusement : « Tire moi d'ici ». Il existe des gens qui s'adonnent complètement à la science, à la vie monastique ou à la patrie sans aucune autre préoccupation. Quant à moi, vous serez surpris de savoir que j'ai décidé de consacrer tout mon temps à Mahassen, et pourquoi pas ? Puisque
sauver la vie d'un être humain, le sortir du vice et l'entraîner à la vertu, le repêcher de la détérioration pour l'entraîner vers la lumière n'est-il pas équivalent à une cause publique à laquelle un être humain peut sacrifier sa vie.
J'ai commencé à zéro avec Mahassen. Qu'est-ce qui lui manque ? L'argent ? Je lui est consacré un salaire mensuel suffisant à ses besoins essentiels. L'éducation ? On s'est mis d'accord pour qu'elle adhère à un centre d'études et je revoyais avec elle ses leçons. Mahassen a dépassé toutes mes attentes. Je ne croyais pas mes yeux en la voyant prendre ses livres pour se diriger vers l'institut.
Mais j'étais assailli par les doutes durant les quelques heures que je passais loin d'elle. Je ne savais pas où elle allait. Je connaissais les horaires de ses cours particuliers, je la suivais à son insu pour voir si elle s'y rendait ou pas. A chaque fois que je la voyais arriver à l'heure à l'institut, mes soupçons se dissipaient. Je me rendais également à ce night club de la rue Haram, là où elle passait presque tout son temps, mais je ne la voyais pas et on me disait qu'elle ne venait plus.
En deux mois seulement, la vie de Mahassen changea et son apparence se modifia à un tel point que ses anciennes connaissances ne pouvaient la reconnaître du premier coup.
Mais tout ce que je craignais se réalisait. Je l'aidais à chaque fois à retrouver le droit chemin. Parfois c'était elle qui m'avouait avoir commis une erreur. Et d'autres fois c'était moi-même qui le découvrait en parcourant comme un fou la ville à sa recherche pendant les quelques heures où elle n'était pas en ma compagnie.
Et je découvris que ma vie s'était transformée soudainement en un enfer. Non,
ce n'était pas de l'amour ce que je ressentais, c'était quelque chose de différent. C'était plutôt une maladie qui s'empare de vous. Je voyais Mahassen dans tout devant moi. Sur les visages des membres du conseil d'administration de l'hôpital dont je ne comprenais plus ce qu'ils disaient. Sur les corps des malades dans les salles d'opérations. J'entendais sa voix dans les discours de nos invités au dîner. Et je la voyais dans les yeux de ma femme qui me demandait ce qui m'était arrivé.
Ce n'est pas l'histoire de Thaïs, que le moine a cru pouvoir réhabiliter, mais qui a été en revanche séduit par elle et a été entraîné vers le vice.
Ce n'est pas non plus l'histoire de Pygmalion qui a fait de ses propres mains une statue de sa bien-aimée et qui ensuite a demandé à la divinité de lui donner vie, ce qu'elle fit. Or, Pygmalion n'a pu s'emparer du cœur de sa bien-aimée. Il ne s'agit pas non plus du complexe de Lolita qui atteint certains hommes âgés qui se tournent vers les adolescentes. Non, cher ami, le diagnostic de mon cas, vous ne le trouverez pas chez vous dans le monde des lettres, mais plutôt dans notre domaine, celui de la médecine. C'est un nouveau cancer qui s'empare de l'homme et qui s'alimente de lui physiquement et psychologiquement.
Un mois s'était écoulé depuis la dernière erreur commise par Mahassen. Elle avait promis de ne plus revenir à ses erreurs et elle n'allait pas au nigth club. Cependant, je sentais qu'elle cachait quelque chose.
Je me suis dirigé vers l'institut et je me suis caché à l'intérieur de l'immeuble en face de l'institut pour la voir en cachette. J'ai attendu une heure, en vain. Mais je t'ai vu si tu te souviens et j'ai été embarrassé. Je t'ai demandé de nous rencontrer plus tard et je suis parti en vitesse.
Le soir, j'ai été au night club et je ne l'ai pas trouvée comme d'habitude. Mais j'ai trouvé l'une de ses anciennes amies qui a compris que j'avais besoin de Mahassen et que c'était urgent. « Mahassen a transféré ses activités vers une autre boîte de nuit », m'a-t-elle dit.
Et c'était le moment décisif, le moment où le chirurgien décide d'opérer le malade avant qu'il ne soit trop tard.
J'ai décidé d'éradiquer Mahassen de ma vie, je vais me séparer d'elle, je ne la verrais plus jamais et je vais mettre une fin à cette relation qui épuise mon existence, m'étais-je dit.
Il est vrai je vais arracher mon propre cœur, mais je vais guérir et je reviendrais en bonne santé à mon travail que j'avais délaissé. Je reviendrai sain et sauf chez moi.
J'ai reconsidéré ma position à maintes reprises et je me suis dit qu'il vaudrait mieux aider cette pauvre créature au lieu de la laisser dans cet état. Non, l'unique traitement c'est l'ablation ou l'extirpation ! Je n'irais pas à ce night club maudit.
J'ai rompu avec Mahassen pour la première fois. Les jours se sont écoulés longs et amers, et moi je résistais toujours. Je n'ai pas répondu à ses tentatives répétées de me rencontrer. Et je ne me suis pas plié à une sensation qui s'insinuait en moi et selon laquelle je serai plus soulagé si je la voyais une ou deux fois pour mettre un terme à cette histoire graduellement.
Je savais que l'unique traitement pour mon cas c'était l'ablation. C'est pourquoi j'ai eu recours à la chirurgie et j'ai attendu que la période de convalescence se soit écoulée. Elle ne durerait que quelques semaines, mais qu'en fin de compte, elle prendrait fin.
Les semaines ont passé, et les mois sans voir Mahassen. Mais mon mal est resté tel quel, inchangé ? La chirurgie s'est-elle soldée par un échec ?
Mahassen s'est emparée de mon corps, mes émotions, mon cœur et mon esprit, de manière sans précédent, c'est pourquoi l'amour que je lui voue a pris plus de l'ampleur et mon inquiétude vis-à-vis de son avenir a augmenté ? Valait-il mieux l'aider au lieu de la laisser dans cet état ?
Mahassen a dominé ma vie plus qu'auparavant. Je ne pense plus qu'à elle, je ne vois plus qu'elle. Je sors pour errer dans les rues, je fréquente les mêmes routes et les mêmes restaurants que nous fréquentions ensemble. Je me rappelais de nos conversations, du langage de ses yeux. En marchant, je regardais toujours les vitrines des magasins pour voir les habits qui lui conviennent ou bien les livres qu'elle pourrait lire.
Je ne vais plus à l'hôpital, je n'ai plus la force de faire des opérations et le bistouri a commencé à trembler entre mes mains de peur de risquer la vie d'un malade. Je ne passe plus de temps à la maison. Je suis devenu sourd-muet devant ma femme et mes enfants.
Après neuf mois, j'ai découvert que le mal est toujours en moi, voire qu'il se propage de plus en plus. Chaque jour mon amour pour Mahassen se propage encore plus à l'intérieur de mon être. Il est accompagné de maux douloureux dans mon corps. Des douleurs qui ne réagissent plus aux sédatifs. Mahassen était l'unique calmant. Et la voilà loin de moi, que puis-je faire de ces maux insupportables ?
Oui, une intervention s'est soldée par un échec pour la première fois de ma vie. J'avais oublié une réalité médicale très importante. C'est le fait que dans certains cas de cancer avancé, la chirurgie ne met pas terme à la maladie, mais au contraire, la rend plus active. Et dans ce cas-là, le rôle de la médecine est vain et l'unique salut est de laisser le malade entre les mains de Dieu.
Et sur la signature de mon ancien ami à la fin de la lettre, une larme est tombée de mes yeux effaçant son nom à tout jamais.

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