Pour le plaisir des yeux et des oreilles

En passant à la médiathèque, on cherche à combler toute une attente inassouvie, à la fin de la visite. Juste à côté de la porte d'entrée, une petite salle renferme cinq écrans tactiles. Les images et les chansons déferlent par une simple pression. La voix d'Oum Kalsoum nous arrive plein les oreilles. A l'aide des casques, tout visiteur peut couper net avec tout ce qui l'entoure et plonger dans le monde de la diva. Pour en savoir plus, il faut se retourner vers les étagères à droite, où sont rangés tous les ouvrages sortis en arabe sur Oum Kalsoum. Des livres qui sont sortis pour la plupart après la diffusion du feuilleton d'Eneam Mohamad Ali, d'après un scénario de Mahfouz Abdel-Rahmane, en 1999. Seuls deux livres précédaient cette date, à savoir celui de Neamat Fouad Oum Kalsoum, asr min al-fan (Oum Kalsoum, une époque d'art, 1976) qui privilégie le déroulement de sa vie et celui de Ratiba Al-Hefni, focalisant plus sur son évolution artistique et l'apport de chacun de ses compositeurs : Oum Kalsoum moeguizet al-ghinaa al-arabi (Oum Kalsoum, le miracle du chant arabe, 1994, Dar Al-Chourouq).
La date de publication de plusieurs autres livres remonte à 1999/2000. Les maisons d'édition libanaises, notamment, n'ont pas manqué d'investir le succès du feuilleton de 1999, ayant remis Oum Kalsoum en tant que personnage sous les feux de la rampe. Citons-en : Hayata wa aghaniha (Sa vie et son œuvre, de Maguid Trad. Al-Moassassa al-hadissa lil kitab, 1999), Hékayati maa Oum Kalsoum (Mon histoire avec Oum Kalsoum, Gros Press 2000, par Georges Al-Khouri, rédacteur en chef de la revue libanaise Al-Chabaka), Oum Kalsoum wa khamsoune sana siyassa (Oum Kalsoum et cinquante ans de politique, Al-Dar al-misriya al-libnaniya, 1999, par Hanafi Al-Mahalawi), Kan sarhan min khayal (Edition Al-Massar, 1999, une traduction de l'ouvrage de Sélim Nessib Turkieh : Oum, Ed. Ballard, Paris 1994) et Oum Kalsoum, siret al-hob (Oum Kalsoum, propos d'amour, par Adel Hassanein, deuxième édition 1999, Amadou).
L'architecture de la plupart de ces ouvrages est souvent la même : des maigres chapitres sur sa vie et de longues pages sur son œuvre, consacrant une partie aux annexes et notes musicales. Le public prend toujours le dessus sur le privé. Mais à travers ces écrits, nous essayons de tisser l'autre face, nous imaginons toucher ses meubles et le reste des objets qui ne figurent pas dans le musée. Des compilations d'articles, préparés en plusieurs tomes par Merit et Al-Mahroussa ainsi que par l'Institut de musique arabe en Tunisie, nous aident à mieux imaginer.

Oum Kalsoum . Entre art et patrimoine, présent et mémoire, la diva est l’incarnation du rêve et du symbole. Un univers à partager à travers un musée « piccolo ».
Un petit musée
pour une grande Dame

Elle avait un village, maintenant un musée également. 1964, la diva avait déjà un village à son nom. Son lieu de naissance, Tamay Al-Zahayra (Daqahliya) s'appelait désormais — sous décret présidentiel — le village d’Oum Kalsoum. Fin 2001, 26 ans après sa mort, son musée au palais ancien de Ménesterli (au Caire) s'est ouvert au public, le jour même de son anniversaire : dimanche, un 30 décembre.
A l’époque, quand son père lui avait donné ce prénom, celui de l’une des filles du prophète, il y voyait certes un signe sans pour autant s’imaginer que sa propre fille incarnerait un symbole, une légende. Avant sa naissance, le père avait eu un rêve, le 27 Ramadan (Leïlet Al-Qadr, la nuit du destin). Une femme tout en blanc lui accordait un cadeau brillant dans un emballage vert : « C’est un bijou, lui confiait-elle, garde-le bien. Je suis Oum Kalsoum, la fille du prophète ». La réalité se substitue au rêve. Et au fil des ans, Oum Kalsoum devient Oum Kalsoum la diva. Un symbole.
Et le personnage demeure aussi symbolique et énigmatique, même après avoir visité le nouveau musée, à Roda, au bord du Nil. D’ailleurs, le petit musée au coût de 7 millions de L.E. (250 m2, annexé au palais) restitue l’icône sans révélations.
Ce n’est pas par hasard que la première chose que nous apercevons à l’entrée soit les lunettes noires et l’écharpe rouge rose très emblématiques. « Encore petite, Oum Kalsoum, ayant peur, tenait l’habit de son père. Le bout de sa djellaba lui donnait confiance, en même temps elle le pétrissait entre ses mains pour aller plus haut et faire résonner sa voix encore plus haut que le brouhaha tout autour », racontait-on. Ainsi, l’écharpe devient-elle symbole.
Ensuite, les huit robes en vitrine attirent tout de suite le regard, vous empêchant de tourner à gauche, mais d’aller plutôt tout droit vers elles, sous hypnose. Des tenues très propres à la diva, rappelant à toute une génération le souvenir de tel ou tel concert. En Tunisie, la diva portait toujours cette robe djellaba verte. Se rendant dans les pays du Golfe, elle optait plutôt pour ce modèle blanc perlé, comme appartenant à la nature de l’endroit où elle chantait. Avec chacune de ses robes-cafetans, est exposée l’écharpe assortie.
Et puis suivant l’architecture cylindrique du musée, la diva afflue comme un cyclone. Des panneaux avec un collage des photos en noir et blanc relatent sa vie par bribes. De quoi nécessiter une grande perspicacité et un esprit d’observation afin de faire le lien entre divers phases et rapports. Là, elle avait de bons rapports avec Sadate, encore vice-président. Il l’accompagnait à l’aéroport, jusqu’à son avion lorsqu’elle devait partir pour les Etats-Unis, afin de se faire opérer de la thyroïde. Sur un autre panneau, les rapports étaient plus distants. Devenu le raïs, une rivalité avec Géhane Al-Sadate — surnommée depuis 1970 « la première Dame d’Egypte » — altère leurs rapports. C’est pour Oum Kalsoum le début de la fin.


Le mystère reste intact

Aux côtés des colliers et décorations de haut rang qu’elle avait décrochés, une série de petits objets nous renseignent sur de petits détails sans indiscrétion. Le mur de fer imposé par la diva de son vivant sur sa vie privée est toujours respecté, semble-t-il, autant par les responsables, par ses parents que par une majorité du public qui ne cherche guère à dépasser la barrière. Ce dernier cherche à son tour à conserver l’image intacte de sa diva telle qu’il l’a conçue et perçue. Une sorte d'autocensure s’opère à cet égard. La preuve, le film signé il y a quelques années par Mohamad Fadel abordant sa vie affective a été un échec complet, engageant toute une polémique autour de ce qu’il faut représenter de la diva. Le musée tient compte de tout ceci  : ne pas exposer des robes de chambre ou des tenues courtes non habituelles pour la diva, ni des lettres jugées intimes d’une façon ou d’une autre.
Apparemment, la sélection était très dure à faire, d’après le directeur du musée, compte tenu également de la surface limitée du musée. « Nous avons mis le portrait de son père et non celui de sa mère, par exemple, car moins beau. Une lettre échangée avec une amie, une princesse du Golfe, contenait des choses jugées personnelles ; donc il fallait la mettre de côté par exemple. Cependant, d’autres lettres et vêtements à notre disposition seront exposés en alternance, ils remplaceront à tour de rôle ceux qui sont actuellement en vitrine. Car nous ne disposons pas d’assez de place », précise le directeur, Ahmad Antar, lequel connaît par cœur plein d’histoires concernant cette chanteuse-mythe. « Elle ne savait pas utiliser ce poste de radio qu’on lui avait offert, dit-il. Et la première fois qu’elle l’a mis en marche, elle était rouge de colère après avoir entendu une autre voix interpréter l’une de ses chansons. C'était la Libanaise Soad Mohamad ».
Dans la même vitrine, le premier contrat qu’elle a signé avec la radio, quelques jours après son inauguration, en 1934. Elle devait chanter une heure pour 25 L.E. (alors qu’en 1951, elle touchait 600 L.E. pour animer une soirée de chants par mois). A la fin du contrat, elle avait ajouté une note de bas de page, indiquant qu’elle doit toujours rester le cachet le plus élevé d’un chanteur à la radio. Entre guillemets, son rival Abdel-Wahab ne doit jamais toucher la même somme qu’elle.
Plus loin, un écran ondulé de 19 mètres raconte l’histoire de l’Egypte à travers celle d’Oum Kalsoum, dès 1934. Dans une autre petite salle, est projeté un documentaire d’Ibrahim Al-Mougui portant sur sa vie. D’autres films également se succéderont. Les lieux se transforment en un magasin de bric-à-brac, très artistique quand même. Des manuscrits de ses chansons, avec moutures. Des paires de chaussures. Son célèbre croissant en diamant. Des disques. Son carnet, avec une leçon de français et des remarques qu’elle enregistrait à l’issue de ses concerts : « Tu étais superbe ce soir, ya sett ».
Sur son luth — car au début de sa carrière, dans les années 1920, elle chantait en jouant sur son luth — est inscrit à sa demande : « La yoeraf al-maraa fi asrih » (l’homme n’est pas reconnu à son époque) ; en d’autres termes : il faut attendre pour connaître la valeur de ce qu’on a ou celle des gens que l’on côtoie. Oum Kalsoum, on la connaît mieux certes, mais on connaît surtout le visage qu’elle a voulu faire miroiter.

Dalia Chams

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