Un témoignage sur toute une époque

 Cocteau est en Egypte en 1949 à l'époque de la royauté : il tente de percer les mystères de l'Orient, de saisir son esprit, son âme à travers la civilisation égyptienne, la condition humaine des Egyptiens à l'époque. Dans sa quête, Cocteau rencontre Taha Hussein, le doyen de la littérature arabe, ainsi qu'une grande figure de la littérature égyptienne la célèbre Qout Al-Qoloub Al-Démerdachiya. L'écrivain français qui fréquentait les salons de la famille royale égyptienne évoqua également dans d'autres chapitres de son récit de voyages en Egypte intitulé Maalesh (Ça ne fait rien) les milieux aristocratiques égyptiens francophones. Il parle des caprices de la princesse Chivékiar qui devait épouser le prince Ahmad Fouad, futur Fouad 1er, roi d'Egypte ; un mariage qui se termina très mal. Ainsi que du caractère troublant du prince Wahideddine que sa mère, Chikéviar, négligeait, ce qui l'amena à la perversion. Des secrets de la cour royale qui ne devaient pas être dévoilés, puisque le conseiller culturel du roi Farouq interdit la diffusion de cette œuvre Maalesh de Cocteau en Egypte.
Dans son livre Cocteau l'Egyptien, Ahmad Youssef, le journaliste, l'écrivain qu'il est, a voulu porter un témoignage sur toute une ère culturelle qui a régné en Egypte de la royauté. Une Egypte où la francophilie était l'expression de l'élitisme, de la finesse de l'esprit et du culte des beaux-arts. Mais par son choix très original du titre de son ouvrage, Cocteau l'Egyptien, il a voulu également susciter vivement la curiosité du lecteur français, même l'inciter à lire une page inédite de La Tentation orientale de Jean Cocteau. Ainsi pourrait-on prétendre que c'est un livre qui peut être lu à deux niveaux. Il y a d'abord l'attrait qu'éprouvait Cocteau pour l'Orient, et en particulier pour l'Egypte, ce qui est en quelque sorte une nouvelle genèse de son œuvre littéraire. Il y a aussi le fait que le livre intéressera le lecteur égyptien et arabo-francophone du fait qu'il met en relief les réactions diverses et différenciées déclenchées par la visite de Cocteau dans les milieux culturels en Egypte, la presse et la famille royale.
Ahmad Youssef, intellectuel égyptien originaire d'Alexandrie qui vit pourtant en France depuis plus d'une quinzaine d'années attiré par le rayonnement culturel de ce grand pays, est toujours fidèle à ses origines culturelles. Il a su et pu écrire avec passion, mais aussi avec maîtrise, un livre qui pour le public français et arabo-francophone serait conçu comme une analyse originale d'une phase de l'histoire des interactions culturelles entre deux pays si différents et pourtant si proches : la France et l'Egypte.

Kh. A-A

Culture . Le livre Cocteau l'Egyptien; essai sur la tentation orientale de Jean Cocteau, d'Ahmed Youssef qui paraîtra le 23 mai, dévoile pour la première fois la véritable place que l'Orient et l'Egypte occupent dans la vie et l'œuvre de Cocteau. Nous en publions des extraits
La tentation orientale de Jean Cocteau
Remous de Maalesh

Le procès de Cocteau en Egypte commença, en effet, au lendemain de la publication de Maalesh, la presse francophone cairote étala de véhémentes tribunes signées entre autres Edmond Jabès, Georges Hénein, André Vigneau.
Hélas ! Ces intellectuels francophones concentrent leurs attaques sur la vie privée du poète, mais Etiemble, plus pertinent, ne concentre ses tirs que sur le fond. Il met en doute les connaissances archéologiques de Cocteau ; il l'accuse de prendre parti dans la comparaison entre civilisation grecque et civilisation égyptienne, pour la Grèce. Cette attitude, aux yeux d'Etiemble, relève la carence de Cocteau en matière de savoir archéologique et historique. Puis sur la question de la misère des fellahs égyptiens et la question du prétendu fanatisme égyptien, Etiemble sort ses couteaux et nous incite à reproduire son article en annexe afin que le lecteur mesure la gravité de ce débat franco-français sur l'Egypte et les Egyptiens. Ceux qui n'admirent de l'Egypte que son passé, ceux qui lui préfèrent les Egyptiens aujourd'hui, et bien évidemment comprennent leur misère et glorifient leur talent, et puis ceux pour qui l'Egypte est un tout, mais qu'il faut interpréter ésotériquement contre ceux qui voient dans le génie d'Egypte une raison, voire une mathématique qui ne peut accepter les dérives spirituelles (...).
En ce qui concerne ces Egyptiens fâchés après l'auteur de Maalesh, donnons la parole à Cocteau qui exprima son amour pour l'Egypte en improvisant ce discours à Alexandrie devant un parterre d'Egyptiens et de Français. « En parlant d'un poète, on ne devrait pas dire inspiration mais expiration. Les trouvailles ne lui viennent pas de l'extérieur, elles viennent de ses propres ténèbres qu'il fouille, comme le sol d'Egypte. L'or c'est le sable sublimé. Vous marchez sur du sable et sur de l'or. Ainsi je marche sur ma ténèbre. J'en extirpe beaucoup d'objets médiocres. Nouer ensemble deux mondes fantômes qui se croisent et se copénètrent dans vos rues, voilà le problème de l'Egypte »(.....)
Aujourd'hui, Maalesh est peu connu en Egypte. Seul, le célèbre écrivain Anis Mansour consacra à Cocteau un grand chapitre intitulé" L'aigle à deux têtes " dans son oeuvre." Tous ces grands sont nés dans la même année ," une somme littéraire et philosophique célébrant les grands du monde. Mais Anouar Louca, éminent professeur égyptien, de l'Université de Lyon Lumière, avait déjà traduit en arabe quelques poèmes de Cocteau. Dans le milieu universitaire egyptien, l'oeuvre du poète suscite de plus en plus d'intérêt: cours, publications, thèses de doctorat.


Cocteau chez Taha Hussein

Après l'indépendance de 1922,l'Egypte vient de signer la Convention de 1937 à Montreux abolissant les Capitulations. Elle prend place ainsi,dans la Société des Nations, et par conséquent, doit définir son identité pour pouvoir y siéger. Est-elle Africaine?Asiatique? Est-elle Méditérranéenne et par conséquent Gréco-Romaine?
En 193, Taha Hussein représente l'Egypte aux Comités nationaux de coopération intellectuelle à Paris, où il participera également aux travaux du Congrès de l'enseignement supérieur qui se tenait simultanément à Paris. Mais avant de quitter l'Egypte, Taha Hussein a déjà répondu à ces questions dans un ouvrage célèbre : L'Avenir de la culture en Egypte. : « Inutile d'insister sur les liens culturels étroits entre la Grèce et l'Egypte. Depuis l'époque égéenne jusqu'à l'épanouissement de l'école philosophique d'Alexandrie. L'histoire de l'art, des idées, de l'économie politique,la situation géograhique,tout rappelle à l'Egypte sa vocation méditérranéenne.»La réputation de ce livre l'avait précédé en France. A Paris, journalistes et écrivains français se sont bousculés pour rencontrer Taha Hussein. Parmi eux, celui qui sera le trait d'union entre Taha Hussein et Jean Cocteau : André Gide. C'est André Gide lui-même, par ses écrits et ses propos au sujet de Taha Hussein, qui aurait révélé à Cocteau ses informations sur le professeur égyptien. Cocteau connaissait donc Taha Hussein avant de le rencontrer au soir du 15 mars 1949, dans la célèbre villa Ramattan, il dira :
« J'admirais, dit-il, cet homme. Après ma visite, je le respecte ».« En face de ses lunettes noires qui vous regardent, il semble que les vestiges de l'ancienne Egypte retrouventun sens et cessent d'être des buts de promenade »(.....)
Voici Cocteau à la villa Ramattan, près des Pyramides décrivant l'homme d'Egypte dans un style et un ton merveilleux qui rappellent ses portraits souvenirs. L'homme qui dérange est déjà altéré par le combat du ministre contre les forces ultra-conservatrices de son pays. « Taha Hussein est à l'index ; ses démêlés avec la censure paralysent sa plume. Il est aveugle, il voit. Il voit plus loin qu'il n'est permis de voir en Egypte ».
De la description physique, Cocteau glisse à celle qui définit le caractère du géant égyptien.
« C'est une âme inflexible. On devine une force crainte. Cette force est sans doute plus grande que lorsqu'il était ministre. Elle augmente d'être dans l'ombre. On le consulte. On l'aime. On le déteste. On le craint. Il ne dit pas : On m'a lu. Il dit : il me parle de Britanicus, et le juge non par l'oreille, mais par les yeux ».
Quelques jours après cette rencontre, Taha Hussein consacre un article à Cocteau qui allait scandaliser la classe politique et intellectuelle égyptienne. Cocteau le souligne dans Maalesh et fait traduire l'article dont il rapporte la première et la dernière phrases qui auraient été à l'origine du scandale :
« Il est permis de sortir de son silence quand Jean Cocteau visite l'Egypte. Il se peut que les champs politiques et sociaux nous soient fermés, mais Dieu merci, nous pouvons trouver dans la littérature pure quelques soulagement et consolation … Quand donc l'Egypte se réveillera-t-elle de son trop profond sommeil ? ».
En effet, tout le monde a vu dans l'article de Taha Hussein la continuité d'une œuvre méprisante pour son propre pays et ses traditions ancestrales. Mais cette fois, c'était trop, car il l'a fait publiquement et à l'égard d'un étranger célèbre (...).


Caprices d'une princesse

En 1885, le très italophile prince Ahmad Fouad, futur Fouad Ier, roi d'Egypte, annonça publiquement son mariage avec sa cousine la princesse Chivékiar. Hormis le lien familial, tout semblait opposer ces deux descendants directs du fondateur de l'Egypte moderne Mohamad Ali. Mais Ahmad Fouad, pauvre et de surcroît culturellement très attaché à l'univers italien, déplaisait à l'aristocratie cairote exclusivement francophile. Le khédive Ismaïl, père de Fouad Ier, avait été contraint par les puissances à abdiquer en 1879 au profit de son fils Tewfiq. Tous les membres de la famille avaient été obligés de céder leurs biens à l'Etat et aux créanciers pour éponger les dettes du khédive déchu. C'est ainsi qu'Ahmad Fouad se retrouva sans fortune à la veille de son mariage.
Chivékiar, elle, depuis sa naissance vers 1874, réunissait toutes les séductions d'une princesse de légende : beauté impressionnante, fortune colossale, origine royale puisque sa mère et sa grand-mère sont directement issues de la dynastie ottomane régnant à Istanbul.
Mais l'élément qui allait faire éclater le couple princier était le goût très prononcé de la princesse pour les lettres et les arts. Elevée et éduquée par de nombreux précepteurs et gouvernantes, la princesse très jeune encore avait appris à maîtriser sa plume et composait d'étonnants poèmes en langue française. Ecrasée sous le poids des traditions sociales qui ne toléraient pas que les femmes divulguent leurs noms et leurs écrits, et affublée d'un prince impulsif et trop conventionnel, la princesse devait s'imposer un silence insupportable et dissimuler son goût pour les arts. Elle devait bientôt subir un exil cruel, confinée sous haute surveillance entre les murs dorés du palais Zaafarana. Les choses se dégradèrent rapidement après la mort en bas âge de leur premier enfant. Chivékiar fut battue, humiliée devant ses domestiques et interdite de tout contact avec le monde extérieur, notamment avec son frère unique le prince Ahmad Seifeddine. En dépit de cette sujétion dégradante, la princesse réussit à transmettre au haut commissaire britannique du Caire et à son frère des lettres explosives. N'y tenant plus, et de plus, affecté par quelque trouble mental, ce dernier choisit une mesure extrême. Le 7 mai 1898, au cœur même du Caire et en plein club khédivial, il tira trois balles sur le prince Ahmad Fouad, son beau-frère et futur roi d'Egypte. Atteint d'un projectile à la gorge, le prince en réchappa, mais souffrit de difficultés d'élocution jusqu'à la fin de ses jours. Le divorce dut enfin être prononcé.

Khaled Abdel-Azim

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