Jalons

1952 : Naissance au Caire.
1976 : Diplôme de la faculté de pharmacie.
1980 : Diplôme de l'Institut supérieur du cinéma.
1981 : Prix du réalisateur Kamal Sélim pour son film de fin d'études Zaman al-soqout (Le Temps de la chute).
1995 : Premier prix du Festival national des documentaires pour le film Ayam al-insane al-sabaa (Les Sept jours de l'homme).
1996 : Prix du meilleur film et du meilleur réalisateur du Festival national de cinéma et prix du meilleur film du Festival de Montréal des films africains pour Ya donia, ya gharami (La Vie, mon amour).

 

 

 

Avec Asrar al-banat (Secrets de filles), Magdi Ahmad Ali a, une fois de plus, rendez-vous avec le succès. Et puisqu'il s'agit d'un talentueux cinéaste doublé d'un profond humaniste, on ne peut que s'en réjouir.
Les tabous sur grand écran

Par une belle journée d'avril, il nous a proposé de le joindre à son quartier général, un restaurant bordant le Nil, près de chez lui à Manial. Son bureau est en travaux. Il fait son apparition. Apparition est bien le mot, parce qu'on ne le voit pas venir. Sa silhouette imposante surgit presque à l'improviste, jamais là où on l'attend. Il nous a invités à partager quelques moments de vie et de travail.
« Nous naissons entourés de murailles de tabous et de contraintes qui entravent nos mouvements et que nous nous acharnons à éliminer tout au long de notre vie ». C'est ainsi qu'il entame ses propos. Il se fiche des contraintes. Une fois qu'il a décidé de travailler, c'est une libération. Il a libéré quelque chose qui lui permet de prendre son envol. Après s'être fait un nom en tant qu'assistant de cinéastes éminents, pendant plus de dix ans, il décide de passer à la réalisation au milieu des années 1990. Cette prudence, qui détermine son approche du métier, remonte en fait à très loin, à son enfance instable, aux souvenirs d'une famille constamment sur la route.
« Mon père, qui n'avait pas reçu d'éducation poussée, était un simple employé à la banque du Crédit agricole. Un emploi qui l'emmenait à se déplacer de ville en ville. On a bougé sans cesse et on a vécu dans différentes petites villes ». A la mort de son père, ils ont fini par s'installer au Caire. Sa mère se débrouillait assez bien pour les faire vivre. Ce nomadisme lui a permis d'être à l'aise partout. Il va absorber tout ce que la vie et le cinéma pourront lui offrir : des fragments du cinéma classique et d'avant-garde, la liberté d'entreprendre. L'esprit de la découverte.
En secondaire, à l'école Ibrahimiya, il rencontre Fawzi Solimane, son professeur d'histoire, également critique passionné du cinéma. Il l'emmenait avec ses copains voir des films aux centres culturels allemand et italien et participer aux débats qui les suivent. Il les encourageait en même temps à former leurs opinions. Puis, un film lui a révélé sa vocation.
Il s'est extasié devant les capacités techniques et les allusions politiques du film Blow Up d'un as du néoréalisme italien, Antonioni. La critique de ce film de Magdi, analogue à celle du critique connu Samir Farid, un repère, l'a convaincu de ce qu'allait être sa vocation : être cinéaste.
Il entre en faculté de pharmacie pour satisfaire le vœu de sa mère. Il y crée une troupe de théâtre où il alterne le rôle d'acteur et de metteur en scène, et un club de cinéma. C'est ainsi qu'il a rencontré beaucoup de gens du cinéma.
A la fin de ses études de pharmacie, il entre à l'Institut supérieur du cinéma. Il essayait de se hausser à la hauteur de ses rêves. Ses rencontres avec des cinéastes qui lui ont appris l'amour de son métier étaient déterminantes. Cependant, il était loin de la galaxie de proches qui aident les autres cinéastes à se construire. Il n'était ni fils de réalisateur, ni de producteur.
Soutien de sa famille après la mort de sa mère, il a su composer ce qui lui manquait le plus, son propre foyer. Après deux ans passés en Algérie où il travaille en tant qu'enseignant, il rentre avec une épouse algérienne. Il se lance alors dans l'assistanat de réalisateurs, pendant plus de dix ans. Un métier qui lui procurait des rentrées stables. « Le seul fait de les regarder (les cinéastes) fut une grande expérience. Qu'on les trouve intéressants ou pas, on peut étudier divers styles et se faire une idée de ce qu'on ferait si on avait la chance d'être à leur place ». Il pense qu'au début on ne doute pas d'être capable de diriger. Et dès qu'on s'y risque, on a la trouille. Et puis, de fil en aiguille, « tout finit par s'enchaîner si bien que j'ai fini par me dire : Hé, mais je pourrais réaliser aussi. Et il s'est trouvé quelqu'un pour dire : Excellente idée ! C'était Tareq Al-Telmessani, directeur de la photo, auquel j'ai écrit le scénario du premier film qu'il a réalisé, Dehk wa leab wa gad wa hob (Rires, jeux, sérieux et amour) ».
Magdi, cet auteur éduqué, raffiné, ancien assistant de prestigieux metteurs en scène tels que Youssef Chahine, Mohamad Khan, Khaïri Bichara, a trouvé sa voie dans le cinéma d'avant-garde, moitié doux, moitié révolutionnaire, forgeant son style de réalisateur grâce à une exigence rare dans ses choix.
Le cinéma de Magdi Ahmad Ali se distingue par sa capacité à introduire de la fraîcheur, de la lumière dans un monde régi par des règles de composition rigoureuses. Chantre des classes moyennes des années 1990, il se détache du joug d'un déterminisme socioprofessionnel qui les renvoie presque caricaturalement à une image figée d'eux-mêmes et de la société dans laquelle ils vivent. Ce qui fait la véritable singularité de Magdi, c'est que ses catégories défavorisées des couches moyennes ne se rencontrent pas pour parler de leur malaise existentiel et échanger des propos sur les mutations sociales.
Ainsi dans Ya donia ya gharami (La Vie, mon amour), film-emblème de la période des années 1990, film structuré, très tenu, qui vous donne le sentiment d'être parmi ces gens-là. Dans ce film, chaque geste des trois protagonistes Batta (Leïla Eloui), Sékina (Elham Chahine) et Nawal (Hala Sedqi) est utile, précieux, calculé, chaque blague est un réflexe de survie. Montrer leur travail, en énumérant les pratiques, les contradictions, les beautés, cela suffit. Elles sont occupées à la fois à assurer leur survie et à réaliser le rêve d'un meilleur lendemain, d'un mariage, d'un appartement, d'une voiture. Des rêves à la fois simples et difficiles à réaliser. Dans l'atmosphère de défaite (la défaite de l'Iraq en 1990) et le déclin du symbole masculin, ces trois femmes échappées du cauchemar quotidien pour une virée légère dans les rêves sont aussi des révolutionnaires, capables d'aimer le monde et de s'accrocher à la vie. A travers ces trois personnages féminins, Magdi a voulu rendre hommage à toutes ces femmes qui, en l'absence de leurs hommes partis travailler au Golfe, ont pris les rennes en main pour diriger une société en dérive et se sont révoltées lorsque au retour de ces hommes, ils ont voulu les enfermer à nouveau au foyer, perpétuant le modèle de société de la péninsule arabique.
On retrouve le même schéma révolutionnaire dans le film Asrar al-banat, où le temps apparaît comme suspendu et où l'ancrage dans le présent s'estompe au profit d'une vision du futur plus révolutionnaire, qui lui donne une épaisseur concrète, un sens du détail, un poids de chair et de sang, sans démesure. Les jeunes personnages Yasmine (Maya Chiha) et Chadi (Chérif Ramzi) se donnent l'un à l'autre, dans le film, sans excès de lyrisme. C'est peut-être la seule échappée irrationnelle aux tensions continues qui les entourent du fait des problèmes économiques, des privations, du temps en perte de vitesse qui engendrent la violence et la marginalisation. Magdi aime faire jouer les jeunes qui sont plus instinctifs que d'autres et qui font parfois des choses extraordinaires. Il pense qu'il faut ouvrir les portes fermées à cette jeune génération. Les jeunes, qui peuvent atteindre le bout du monde avec un simple clic sur l'ordinateur ou en pressant le bouton d'une chaîne satellite, ont une autre appréhension de la société. Ils nous invitent à reconsidérer les valeurs qui la fondent, qui ne s'adaptent plus à leur progression vers l'avenir.
Magdi est plus atmosphérique que narratif. Il n'a pas son pareil pour dilater le temps ou capter les particules dépressives en suspension dans l'air du Caire pour les éliminer. On trouve cette dimension dans son film Al-Batal (Le Champion). Il nous embarque au début du siècle pour vivre la lutte d'Ibrahim Moustapha, le lutteur qui décroche la médaille d'or des Jeux olympiques d'Amsterdam, une première pour un Arabe. Issu des couches moyennes qui avaient à leur charge la restructuration de la société avec des valeurs adaptées à l'ouverture sur le monde et au progrès, nous assistons à sa bataille pour s'identifier à Saad Zaghloul, le héros de la nation, et aux tentatives de se débarrasser de l'aliénation à l'Autorité ottomane. Ce film est empreint de nostalgie et de tristesse. « Je pense que l'Histoire a une grande importance. Mais je ne fais pas partie de ces gens qui se lamentent sans cesse et demandent où est passé le bon vieux temps, que ce soit des années 20, 30, 60 ou autres. C'était effectivement le bon vieux temps, mais cela ne me plonge pas dans la mélancolie, je la vis peut-être par procuration. C'est pour cette raison que mes films en paraissent empreints ».
Il est de ceux qui réclament que le cinéma égyptien accède enfin à l'âge du flamboyant. On peut difficilement nier que Magdi, dans cette première partie de sa carrière, a su trouver le chemin du public avec des films dans l'air du temps, d'avant-garde, loin du caractère commercial. Les films produits ces temps-ci ne l'enthousiasment guère. « Les histoires comiques semblent trop ciblées en direction du jeune public. Les producteurs trouvent cela marrant à faire. Chaque film semble viser un public particulier. Je n'aime pas trop ce principe. Jadis, les professionnels comme Ramsès Naguib s'efforçaient de faire des films corrects, de raconter une histoire aussi bien qu'ils le pouvaient, et les acteurs bossaient dur ». Pour lui, il faut absolument que le désir soit au rendez-vous. Il n'est pas question de faire un film pour faire un film de plus. Chez lui, il y a une patience, une persévérance, une sorte de calme apparent qui dissimule finalement un véritable orage. Sa rencontre nous a permis de saisir l'intelligence, le charme et l'humanité d'un homme passionné par son art, à l'écoute du monde et des autres.

Amina Hassan

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