Mohamed Salmawy dévoile, de manière lucide et alerte, la sagesse, la perspicacité et la force des gens du peuple aux moments des crises. Nous publions la nouvelle Al-Hadess, inédite en français.
L'Accident

Le chauffeur mourut laissant l'autobus bondé, suspendu à un rocher en haut de la montagne du Moqattam, en pleine nuit. Les roues arrière appuyaient sur l'étroite route alors que l'une des deux roues avant pendait dans le vide.
Aucun des voyageurs n'avait réalisé ce qui était arrivé. En un clin d'œil, l'autobus avait quitté la route, éjectant le chauffeur qui s'était retrouvé au bas de la montagne et n'était plus qu'un cadavre inanimé.
Une vieille femme qui se tenait assise sur les marches avant l'avait rejoint, laissant derrière elle son gros couffin, de même que d'autres voyageurs, dont on ne connaissait ni leur identité ni leurs places.
Le seul cadavre que les voyageurs pouvaient reconnaître était celui du conducteur. Pourtant, aucun ne semblait accorder le moindre intérêt à sa défunte personne. Tous étant davantage préoccupés par la calamité qu'ils avaient maintenant à affronter.
Que faire ? Que pouvaient faire ces voyageurs dans une situation comme celle-ci dans laquelle aucune erreur n'était possible ?
L'obscurité épaisse de la nuit qui commençait à tomber les enveloppait et le moindre de leurs gestes pouvait provoquer le déséquilibre de l'autobus qui, alors irait rejoindre le cadavre de son conducteur.
C'est ce qu'avait compris le jeune contrôleur, qui ordonna aux voyageurs, confinés à l'arrière de l'autobus, de rester à leur place et de ne pas bouger, alors que l'accident venait à peine de se produire.
Personne ne reconnut la voix de celui qui criait ainsi dans le noir profond. Le contrôleur sortit de sa poche une petite lampe électrique avec laquelle il éclaira la nuit. L'obscurité se dissipa quelque peu jusqu'à permettre aux voyageurs de discerner leurs traits les uns des autres. Puis, il sortit une boîte d'allumettes. Il alluma une gargoulette à bougies, semblable à celle utilisée dans la fête du soboue(1), que le choc de la voiture avait projetée hors du couffin de la vieille dame jusqu'au milieu du passage.
L'endroit s'éclaira bientôt comme si les bougies formaient une grande constellation au milieu de l'autobus. L'agitation gagna les voyageurs, mais le contrôleur leva aussitôt son bras en signe d'avertissement, afin de contrer la force instinctive qui pouvait pousser les voyageurs, pris de panique, à quitter l'autobus dans la confusion.
Grâce à la lumière que le contrôleur avait allumée et à son sang-froid, le sentiment de frayeur, qui s'était emparé des voyageurs au moment de l'accident, s'évanouit, laissant place à une certaine quiétude. Cet homme pouvait être capable de sagesse et de circonspection, même après que l'accident eut failli mettre fin à leurs vies.
Pourtant, avant le drame, personne ne l'avait remarqué. Assis sobrement à l'arrière de la voiture, où il accomplissait sérieusement son travail, cet homme quelconque ne laissait pas présager posséder ce pouvoir de capter l'attention de toute une audience sur lui.
De fait, quel don pouvait posséder l'artisan d'un travail si ordinaire ?
La confiance ? Peut-être ... La précision ? Peut-être. Et même si le contrôleur se distinguait par sa précision et sa fiabilité, était-il en mesure, alors que l'autobus menaçait de sombrer dans le précipice, de sauver les voyageurs ?
A ce moment, tous eurent le sentiment confus que le destin avait peut-être choisi le contrôleur pour les sortir de la mauvaise passe dans laquelle ils se trouvaient sans en voir l'issue.
Le contrôleur se mit à avancer avec grande précaution vers l'avant de la voiture afin de voir s'il était encore possible de faire tourner le moteur. Pendant ce temps, un sentiment étrange, mélange de trouble et de stupéfaction, envahit les voyageurs.
Et au milieu des tentatives éprouvantes du contrôleur d'atteindre l'avant de l'autobus sans le déséquilibrer, les voyageurs se mirent à chuchoter entre eux.
Les premiers qui parlèrent, d'une voix plus forte que les autres, émirent des reproches, énumérant les erreurs du conducteur.
Une dame prit la parole :
— Ce conducteur fou s'imaginait que la route lui appartenait et qu'il pouvait y rouler à sa guise, à droite, à gauche, en toute impunité.
Son mari, qui était toujours avec elle, la relaya sur-le-champ en poursuivant :
— Il aurait dû faire attention parce que la route est à double sens, plutôt que de ne pas regarder les voitures qui fonçaient en sens inverse.
Intervint alors un homme qui portait des lunettes épaisses, ayant l'air d'un fonctionnaire :
— Non, non, c'est la vitesse qui est responsable. Il roulait à une vitesse folle, s'il avait respecté la vitesse réglementaire, il aurait pu éviter la voiture qui venait en sens inverse.
Une dame portant une milaya(2) noire se mêla à la discussion :
— Sens unique, double sens, quelle importance ! ? Nous voulons nous arracher à cette calamité !
Un homme lança du fond de la voiture :
— Ô sauveur ! Soustrais-nous de ce malheur ! Ô toi qui as le pouvoir sur toute chose !
Il se trouvait parmi les voyageurs un homme aveugle aux cheveux trahissant son âge avancé et au visage pénétré de rides. Il portait un modeste guilbab sous un paletot marron et reposait son menton sur le revers de ses mains en équilibre sur un gros bâton qu'il tenait debout devant lui.
L'homme aveugle suivait sans dire un mot la polémique qui se déroulait autour de lui. Puis, profitant d'un moment de silence, il souleva sa tête de dessus le bâton et parla :
— Ce chemin n'est pas le nôtre.
Ils le regardèrent tous avec stupéfaction. La dame, son mari, le fonctionnaire et le reste de l'équipage ne comprirent pas ce qu'ils venaient d'entendre de la bouche d'un vieil homme aveugle. Le silence se prolongea quelques instants durant lesquels les voyageurs échangèrent des regards muets.
L'aveugle dit alors :
— Vraisemblablement, vous n'avez jamais pris cet autobus avant et vous ne savez pas quel chemin il aurait dû prendre.
La dame lui répondit :
— Nous le prenons chaque jour depuis que nous sommes venus, mon mari et moi, habiter au Moqattam, depuis plus de vingt ans.
Et son mari de continuer :
 Nous passons de longues heures, chaque jour de la semaine, dans cet autobus.
Le vieillard les interrogea alors :
— N'avez-vous pas remarqué que ce chemin n'est pas le nôtre ?
Des signes d'étonnement apparurent sur les visages du couple. La dame rétorqua au vieillard :
— Certes, nous prenons cet autobus chaque jour, mais nous ne nous éternisons pas à regarder la route comme des enfants.
Et son mari d'ajouter :
— Nous n'avons pas le temps de regarder la route.
L'aveugle répliqua :
— Moi, je prends cet autobus depuis l'ouverture de la ligne. Je connais ce chemin par cœur. Je connais tous les tournants que nous devons prendre et tous les obstacles à éviter. Celui-là n'est pas notre chemin.
Aucune remarque, aucune réaction ne s'étant fait entendre, il récidiva :
— Je vous dis que le chemin pris par le conducteur n'est pas le nôtre ; il a dévié du vrai chemin sans que vous vous en rendiez compte.
Un jeune homme, en pleine force de l'âge, qui était assis derrière le vieillard, se mêla à la discussion, confirmant que le conducteur avait emprunté, ce jour-là, un nouveau chemin.
— Je l'avais remarqué, mais, à vrai dire, je m'étais imaginé qu'il y avait des travaux sur l'ancienne route, qui était très mauvaise, comme nous le savons tous, et que le chauffeur en essayait une autre, meilleure.
Un jeune homme assis à l'arrière de la voiture lui répondit, l'air irrité :
— Est-il concevable qu'un chauffeur fasse des expériences avec à son bord un nombre pareil de voyageurs ? Est-ce possible ? N'existe-t-il pas un parcours déterminé pour chaque autobus ? Ou alors, prend-on la question à la légère ?
Mais l'homme remarqua :
— N'oublie pas qu'il était le chauffeur et que la responsabilité lui incombait à lui. Toi, tu as accepté de monter avec lui. S'il t'avait emmené à destination par ce chemin tu n'aurais pas dit cela.
Le jeune homme lui rétorqua :
— Mais il m'a conduit, et avec moi tout le reste des voyageurs, à cette catastrophe ... Puis, je n'ai pas choisi ce conducteur précisément. Je devais, quoi qu'il en soit, prendre cet autobus, parce qu'il empruntait mon chemin.
La discussion s'échauffa. Le contrôleur, après de pénibles efforts, était arrivé au devant de la voiture où il tentait en vain de mettre le moteur en marche.
Au bout d'un moment, il s'écria :
— Cessez ce vacarme ! Essayons plutôt de concentrer notre énergie sur ce qui pourrait nous aider à sortir de cette situation ... Il se fait tard et nous ne voulons pas passer le reste de la nuit à nous entre-déchirer.
Le contrôleur sentit une certaine approbation de l'auditoire. Il adoucit le ton en essayant d'expliquer ce qu'il voulait dire :
— Pourquoi agissez-vous comme si vous étiez des spectateurs ? Ce qui est arrivé n'est ni un film ni une pièce de théâtre qu'on regarde et qu'on discute ensuite pour savoir qui était dans l'erreur et qui ne l'était pas ... Nous sommes tous impliqués dans cet accident et tous frappés par le même destin. Nous devons unir nos efforts et œuvrer dans le même sens avant le lever du jour, sinon aucun d'entre nous ne sera sauvé.
Les voyageurs prirent conscience plus abruptement de la gravité de la situation. Ils réalisèrent qu'ils n'étaient pas devant un contrôleur quelconque. Et lui-même comprit le rôle qu'il avait à jouer.
Il leur dit alors :
— Que celui qui veut aider, vienne avec moi.
Je crois savoir ce qu'il faut faire pour nous tirer de cette situation.
Aussitôt, un groupe de jeunes, qui étaient assis à l'arrière, se leva :
— Nous sommes avec toi, dirent-ils au contrôleur.
Mais ce dernier leur ordonna de rester assis en disant :
— Personne ne doit venir à l'avant, sinon l'autobus risque de perdre son équilibre et tomber avec nous tous à son bord.
Un autre homme se leva et, de sa place, s'adressa au contrôleur :
— Je suis moi-même chauffeur, veux-tu que je démarre le moteur ?
Mais le contrôleur lui répondit :
— Non, le moteur est en panne, il ne fonctionnera pas.
L'homme répondit :
— Peut-être pourrais-je le réparer.
Le contrôleur dit :
— Mais si nous arrivons à faire tourner le moteur, en se déplaçant, l'autobus pourrait basculer vers l'avant et nous périrons tous.
La dame lui demanda :
— Que veux-tu faire alors si tu ne désires pas qu'on vienne t'aider et si tu ne veux pas faire tourner le moteur.
Son mari dit :
— En effet, que veux-tu ?
Le contrôleur répondit :
— J'ai besoin de jeunes bras. Ce ne sont pas les moteurs qui nous sauverons, mais la vigueur de nos bras. Je veux que vous descendiez de la voiture par l'arrière. La porte arrière est complètement écrabouillée, nous ne pouvons pas l'ouvrir. Nous devrons sortir par l'une des fenêtres arrière.
Les jeunes descendront les premiers et puis tenteront d'évacuer le reste des voyageurs par la fenêtre dans le calme et l'ordre. Après, celui qui voudra rentrer chez lui, pourra le faire, celui qui voudra rester pour m'aider, je lui dirai ce qu'il aura à faire pour que nous puissions remettre l'autobus sur la route.
L'aveugle lança à haute voix :
— C'est inutile.
Ils le regardèrent tous avec effroi comme s'il était porteur de mauvais augure. Il dit alors :
— Cet autobus n'est d'aucune utilité, il a perdu son chemin.
Un des voyageurs lui rétorqua :
— Que dis-tu là, espèce de vieillard gâteux.
Un autre cria :
— Ne vois-tu pas que l'autobus obstrue la route ? Comment pourrions-nous le laisser ainsi et partir ?
Le contrôleur coupa court à la discussion, qui était sur le point de s'enflammer de nouveau :
— Lorsque nous serons tous descendus, nous tenterons de sortir l'autobus de sa position périlleuse en le poussant vers le haut. La voie sera ainsi libre pour les voitures qui risquent d'être nombreuses, dès le petit matin.
A peine eut-il fini de parler que tous se mirent au travail. Les jeunes commencèrent à descendre par la fenêtre arrière, l'un après l'autre, avec une extrême précaution afin que l'équilibre ne soit pas rompu et que leurs efforts ne soient pas vains.
Ils firent ensuite descendre les autres voyageurs, jusqu'au dernier. Durant tout ce temps, le vieil aveugle assistait au spectacle sans parler. Un sourire semblable à celui qui se dessine sur le visage des aveugles illuminait le sien.
Le contrôleur fut le dernier à quitter l'autobus.
Mais le travail devait continuer. Il regroupa les jeunes et leur dit :
— Nous avons à accomplir une rude tâche. Tentons d'être à la hauteur. Nous devons essayer de pousser l'autobus vers l'arrière pour le faire sortir de cette pente dangereuse et remettre ses roues sur son chemin.
Tout le monde se mit au travail, si bien que la sueur ruissela des fronts, les gorges séchèrent, les respirations se firent plus fortes au milieu de cette nuit opaque, et ce, sans que personne fléchît ou se plaignît.
Ils réitérèrent leurs efforts durant de longs moments, mais l'autobus ne bougea pas. Il resta là, gisant au milieu de la route, l'encombrant comme un barrage militaire.
Le contrôleur regarda le vieillard et y découvrit le même sourire. Comme s'il avait senti son regard, l'aveugle lui dit :
— Ne perds pas ton temps mon fils, ne gaspille pas l'énergie de ces braves gens pour ce vieil autobus. C'est inutile.
Dans un moment d'éclair et d'inspiration, le contrôleur sut ce qu'il avait à faire. Sans hésitation, il se plaça au milieu des voyageurs, qui montraient des signes de fatigue évidents, puis leur dit :
— Nous avons tenté par tous les moyens de le remettre sur ses roues, mais voilà, notre vieux sage a raison ... Oui, nous devons nous débarrasser de l'autobus, nous devons enlever cet obstacle, dur et têtu, afin que la circulation reprenne, sinon toute la région subira une terrible crise à l'aube.
Malgré l'épuisement qui les assaillait tous après ces heures de travail, la confiance qui s'était établie entre le contrôleur et eux incita les passagers à appliquer le plan en dépit de ce que cela exigeait d'efforts supplémentaires.
Les hommes retroussèrent une fois de plus leurs manches et se mirent à pousser l'autobus vers le bas de la montagne.
Les premières lueurs de l'aube commençaient à pointer dans le ciel. Les passagers n'avaient guère de temps pour achever leur tâche, car bientôt, le soleil poindrait à l'horizon et les voitures se déverseraient sur la route.
Mais il ne se passa que quelques minutes et l'autobus se mit à osciller du haut de la montagne avant de rejoindre son conducteur, semblable à un vieil animal usé par le temps, devenu inutile pour les travaux quotidiens et qui était alors parti vers son anéantissement.
Avant qu'il n'atteignît le bas de la montagne, l'autobus déglingué percuta d'énormes rochers provoquant une explosion assourdissante faisant jaillir des flammes de feu qui éclairèrent le ciel même avant le lever du soleil.
Les voyageurs regardèrent la route, ils la trouvèrent libre, exactement comme si elle n'avait connu aucun événement durant la nuit ; leur fatigue se dissipa alors. Les hommes portèrent le contrôleur sur les épaules, et les femmes se mirent à lancer des youyous pendant que dans le ciel les oiseaux chantaient annonçant la naissance d'un nouveau jour.
(1) Soboue : Célébration du 7e jour de la naissance d'un nouveau-né.
(2) Mélaya : Voile noir que portent les femmes du peuple.

Traduction de Mohamed Sehaba

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