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Le chauffeur mourut
laissant l'autobus bondé, suspendu à
un rocher en haut de la montagne du Moqattam, en
pleine nuit. Les roues arrière
appuyaient sur l'étroite route alors que
l'une des deux roues avant pendait dans le
vide.
Aucun des voyageurs n'avait réalisé
ce
qui était arrivé. En un clin
d'il, l'autobus avait quitté la route,
éjectant le chauffeur qui s'était
retrouvé au bas de la montagne et
n'était plus qu'un cadavre
inanimé.
Une vieille femme qui se tenait assise sur les
marches avant l'avait rejoint, laissant
derrière elle son gros couffin, de
même que d'autres voyageurs, dont on ne
connaissait ni leur identité ni leurs
places.
Le seul cadavre que les voyageurs pouvaient
reconnaître était celui du conducteur.
Pourtant, aucun ne semblait accorder le moindre
intérêt à sa défunte
personne. Tous étant davantage
préoccupés par la calamité
qu'ils avaient maintenant à affronter.
Que faire ? Que pouvaient faire ces voyageurs
dans une situation comme celle-ci dans laquelle
aucune erreur n'était possible ?
L'obscurité épaisse de la nuit qui
commençait à tomber les enveloppait
et le moindre de leurs gestes pouvait provoquer le
déséquilibre de l'autobus qui, alors
irait rejoindre le cadavre de son conducteur.
C'est ce qu'avait compris le jeune
contrôleur, qui ordonna aux voyageurs,
confinés à l'arrière de
l'autobus, de rester à leur place et de ne
pas bouger, alors que l'accident venait à
peine de se produire.
Personne ne reconnut la voix de celui qui criait
ainsi dans le noir profond. Le contrôleur
sortit de sa poche une petite lampe
électrique avec laquelle il éclaira
la nuit. L'obscurité se dissipa quelque peu
jusqu'à permettre aux voyageurs de discerner
leurs traits les uns des autres. Puis, il sortit
une boîte d'allumettes. Il alluma une
gargoulette à bougies, semblable à
celle utilisée dans la fête du
soboue(1), que le choc de la voiture avait
projetée hors du couffin de la vieille dame
jusqu'au milieu du passage.
L'endroit s'éclaira bientôt comme si
les bougies formaient une grande constellation au
milieu de l'autobus. L'agitation gagna les
voyageurs, mais le contrôleur leva
aussitôt son bras en signe d'avertissement,
afin de contrer la force instinctive qui pouvait
pousser les voyageurs, pris de panique, à
quitter l'autobus dans la confusion.
Grâce à la lumière que le
contrôleur avait allumée et à
son sang-froid, le sentiment de frayeur, qui
s'était emparé des voyageurs au
moment de l'accident, s'évanouit, laissant
place à une certaine quiétude. Cet
homme pouvait être capable de sagesse et de
circonspection, même après que
l'accident eut failli mettre fin à leurs
vies.
Pourtant, avant le drame, personne ne l'avait
remarqué. Assis sobrement à
l'arrière de la voiture, où il
accomplissait sérieusement son travail, cet
homme quelconque ne laissait pas présager
posséder ce pouvoir de capter l'attention de
toute une audience sur lui.
De fait, quel don pouvait posséder l'artisan
d'un travail si ordinaire ?
La confiance ?
Peut-être ... La
précision ? Peut-être. Et
même si le contrôleur se distinguait
par sa précision et sa fiabilité,
était-il en mesure, alors que l'autobus
menaçait de sombrer dans le
précipice, de sauver les
voyageurs ?
A ce moment, tous eurent le sentiment confus que le
destin avait peut-être choisi le
contrôleur pour les sortir de la mauvaise
passe dans laquelle ils se trouvaient sans en voir
l'issue.
Le contrôleur se mit à avancer avec
grande précaution vers l'avant de la voiture
afin de voir s'il était encore possible de
faire tourner le moteur. Pendant ce temps, un
sentiment étrange, mélange de trouble
et de stupéfaction, envahit les
voyageurs.
Et au milieu des tentatives éprouvantes du
contrôleur d'atteindre l'avant de l'autobus
sans le déséquilibrer, les voyageurs
se mirent à chuchoter entre eux.
Les premiers qui parlèrent, d'une voix plus
forte que les autres, émirent des reproches,
énumérant les erreurs du
conducteur.
Une dame prit la parole :
Ce conducteur fou s'imaginait que la
route lui appartenait et qu'il pouvait y rouler
à sa guise, à droite, à
gauche, en toute impunité.
Son mari, qui était toujours avec elle,
la relaya sur-le-champ en poursuivant :
Il aurait dû faire attention
parce que la route est à double sens,
plutôt que de ne pas regarder les voitures
qui fonçaient en sens inverse.
Intervint alors un homme qui portait des
lunettes épaisses, ayant l'air d'un
fonctionnaire :
Non, non, c'est la vitesse qui est
responsable. Il roulait à une vitesse folle,
s'il avait respecté la vitesse
réglementaire, il aurait pu éviter la
voiture qui venait en sens inverse.
Une dame portant une milaya(2) noire se
mêla à la discussion :
Sens unique, double sens, quelle
importance ! ? Nous voulons nous arracher
à cette calamité !
Un homme lança du fond de la
voiture :
Ô sauveur ! Soustrais-nous de
ce malheur ! Ô toi qui as le pouvoir sur
toute chose !
Il se trouvait parmi les voyageurs un homme
aveugle aux cheveux trahissant son âge
avancé et au visage
pénétré de rides. Il portait
un modeste guilbab sous un paletot marron et
reposait son menton sur le revers de ses mains en
équilibre sur un gros bâton qu'il
tenait debout devant lui.
L'homme aveugle suivait sans dire un mot la
polémique qui se déroulait autour de
lui. Puis, profitant d'un moment de silence, il
souleva sa tête de dessus le bâton et
parla :
Ce chemin n'est pas le
nôtre.
Ils le regardèrent tous avec
stupéfaction. La dame, son mari, le
fonctionnaire et le reste de l'équipage ne
comprirent pas ce qu'ils venaient d'entendre de la
bouche d'un vieil homme aveugle. Le silence se
prolongea quelques instants durant lesquels les
voyageurs échangèrent des regards
muets.
L'aveugle dit alors :
Vraisemblablement, vous n'avez
jamais pris cet autobus avant et vous ne savez pas
quel chemin il aurait dû prendre.
La dame lui répondit :
Nous le prenons chaque jour depuis
que nous sommes venus, mon mari et moi, habiter au
Moqattam, depuis plus de vingt ans.
Et son mari de continuer :
Nous passons de longues
heures, chaque jour de la semaine, dans cet
autobus.
Le vieillard les interrogea alors :
N'avez-vous pas remarqué que
ce chemin n'est pas le nôtre ?
Des signes d'étonnement apparurent sur
les visages du couple. La dame rétorqua au
vieillard :
Certes, nous prenons cet autobus
chaque jour, mais nous ne nous éternisons
pas à regarder la route comme des
enfants.
Et son mari d'ajouter :
Nous n'avons pas le temps de
regarder la route.
L'aveugle répliqua :
Moi, je prends cet autobus depuis
l'ouverture de la ligne. Je connais ce chemin par
cur. Je connais tous les tournants que nous
devons prendre et tous les obstacles à
éviter. Celui-là n'est pas notre
chemin.
Aucune remarque, aucune réaction ne
s'étant fait entendre, il
récidiva :
Je vous dis que le chemin pris par
le conducteur n'est pas le nôtre ; il a
dévié du vrai chemin sans que vous
vous en rendiez compte.
Un jeune homme, en pleine force de l'âge,
qui était assis derrière le
vieillard, se mêla à la discussion,
confirmant que le conducteur avait emprunté,
ce jour-là, un nouveau chemin.
Je l'avais remarqué, mais,
à vrai dire, je m'étais
imaginé qu'il y avait des travaux sur
l'ancienne route, qui était très
mauvaise, comme nous le savons tous, et que le
chauffeur en essayait une autre, meilleure.
Un jeune homme assis à l'arrière
de la voiture lui répondit, l'air
irrité :
Est-il concevable qu'un chauffeur
fasse des expériences avec à son bord
un nombre pareil de voyageurs ? Est-ce
possible ? N'existe-t-il pas un parcours
déterminé pour chaque autobus ?
Ou alors, prend-on la question à la
légère ?
Mais l'homme remarqua :
N'oublie pas qu'il était le
chauffeur et que la responsabilité lui
incombait à lui. Toi, tu as accepté
de monter avec lui. S'il t'avait emmené
à destination par ce chemin tu n'aurais pas
dit cela.
Le jeune homme lui rétorqua :
Mais il m'a conduit, et avec moi
tout le reste des voyageurs, à cette
catastrophe ... Puis, je n'ai pas choisi
ce conducteur précisément. Je devais,
quoi qu'il en soit, prendre cet autobus, parce
qu'il empruntait mon chemin.
La discussion s'échauffa. Le
contrôleur, après de pénibles
efforts, était arrivé au devant de la
voiture où il tentait en vain de mettre le
moteur en marche.
Au bout d'un moment, il s'écria :
Cessez ce vacarme ! Essayons
plutôt de concentrer notre énergie sur
ce qui pourrait nous aider à sortir de cette
situation ... Il se fait tard et nous ne
voulons pas passer le reste de la nuit à
nous entre-déchirer.
Le contrôleur sentit une certaine
approbation de l'auditoire. Il adoucit le ton en
essayant d'expliquer ce qu'il voulait
dire :
Pourquoi agissez-vous comme si vous
étiez des spectateurs ? Ce qui est
arrivé n'est ni un film ni une pièce
de théâtre qu'on regarde et qu'on
discute ensuite pour savoir qui était dans
l'erreur et qui ne l'était
pas ... Nous sommes tous impliqués
dans cet accident et tous frappés par le
même destin. Nous devons unir nos efforts et
uvrer dans le même sens avant le lever
du jour, sinon aucun d'entre nous ne sera
sauvé.
Les voyageurs prirent conscience plus
abruptement de la gravité de la situation.
Ils réalisèrent qu'ils
n'étaient pas devant un contrôleur
quelconque. Et lui-même comprit le rôle
qu'il avait à jouer.
Il leur dit alors :
Que celui qui veut aider, vienne
avec moi.
Je crois savoir ce qu'il faut faire pour nous tirer
de cette situation.
Aussitôt, un groupe de jeunes, qui
étaient assis à l'arrière, se
leva :
Nous sommes avec toi, dirent-ils au
contrôleur.
Mais ce dernier leur ordonna de rester assis en
disant :
Personne ne doit venir à
l'avant, sinon l'autobus risque de perdre son
équilibre et tomber avec nous tous à
son bord.
Un autre homme se leva et, de sa place,
s'adressa au contrôleur :
Je suis moi-même chauffeur,
veux-tu que je démarre le
moteur ?
Mais le contrôleur lui
répondit :
Non, le moteur est en panne, il ne
fonctionnera pas.
L'homme répondit :
Peut-être pourrais-je le
réparer.
Le contrôleur dit :
Mais si nous arrivons à faire
tourner le moteur, en se déplaçant,
l'autobus pourrait basculer vers l'avant et nous
périrons tous.
La dame lui demanda :
Que veux-tu faire alors si tu ne
désires pas qu'on vienne t'aider et si tu ne
veux pas faire tourner le moteur.
Son mari dit :
En effet, que veux-tu ?
Le contrôleur répondit :
J'ai besoin de jeunes bras. Ce ne
sont pas les moteurs qui nous sauverons, mais la
vigueur de nos bras. Je veux que vous descendiez de
la voiture par l'arrière. La porte
arrière est complètement
écrabouillée, nous ne pouvons pas
l'ouvrir. Nous devrons sortir par l'une des
fenêtres arrière.
Les jeunes descendront les premiers et puis
tenteront d'évacuer le reste des voyageurs
par la fenêtre dans le calme et l'ordre.
Après, celui qui voudra rentrer chez lui,
pourra le faire, celui qui voudra rester pour
m'aider, je lui dirai ce qu'il aura à faire
pour que nous puissions remettre l'autobus sur la
route.
L'aveugle lança à haute
voix :
C'est inutile.
Ils le regardèrent tous avec effroi
comme s'il était porteur de mauvais augure.
Il dit alors :
Cet autobus n'est d'aucune
utilité, il a perdu son chemin.
Un des voyageurs lui rétorqua :
Que dis-tu là, espèce
de vieillard gâteux.
Un autre cria :
Ne vois-tu pas que l'autobus obstrue
la route ? Comment pourrions-nous le laisser
ainsi et partir ?
Le contrôleur coupa court à la
discussion, qui était sur le point de
s'enflammer de nouveau :
Lorsque nous serons tous descendus,
nous tenterons de sortir l'autobus de sa position
périlleuse en le poussant vers le haut. La
voie sera ainsi libre pour les voitures qui
risquent d'être nombreuses, dès le
petit matin.
A peine eut-il fini de parler que tous se
mirent au travail. Les jeunes commencèrent
à descendre par la fenêtre
arrière, l'un après l'autre, avec une
extrême précaution afin que
l'équilibre ne soit pas rompu et que leurs
efforts ne soient pas vains.
Ils firent ensuite descendre les autres voyageurs,
jusqu'au dernier. Durant tout ce temps, le vieil
aveugle assistait au spectacle sans parler. Un
sourire semblable à celui qui se dessine sur
le visage des aveugles illuminait le sien.
Le contrôleur fut le dernier à quitter
l'autobus.
Mais le travail devait continuer. Il regroupa les
jeunes et leur dit :
Nous avons à accomplir
une rude tâche. Tentons d'être à
la hauteur. Nous devons essayer de pousser
l'autobus vers l'arrière pour le faire
sortir de cette pente dangereuse et remettre ses
roues sur son chemin.
Tout le monde se mit au travail, si bien que la
sueur ruissela des fronts, les gorges
séchèrent, les respirations se firent
plus fortes au milieu de cette nuit opaque, et ce,
sans que personne fléchît ou se
plaignît.
Ils réitérèrent leurs
efforts durant de longs moments, mais l'autobus ne
bougea pas. Il resta là, gisant au milieu de
la route, l'encombrant comme un barrage
militaire.
Le contrôleur regarda le vieillard et y
découvrit le même sourire. Comme s'il
avait senti son regard, l'aveugle lui
dit :
Ne perds pas ton temps mon fils, ne
gaspille pas l'énergie de ces braves gens
pour ce vieil autobus. C'est inutile.
Dans un moment d'éclair et
d'inspiration, le contrôleur sut ce qu'il
avait à faire. Sans hésitation, il se
plaça au milieu des voyageurs, qui
montraient des signes de fatigue évidents,
puis leur dit :
Nous avons tenté par tous les
moyens de le remettre sur ses roues, mais
voilà, notre vieux sage a
raison ... Oui, nous devons nous
débarrasser de l'autobus, nous devons
enlever cet obstacle, dur et têtu, afin que
la circulation reprenne, sinon toute la
région subira une terrible crise à
l'aube.
Malgré l'épuisement qui les
assaillait tous après ces heures de travail,
la confiance qui s'était établie
entre le contrôleur et eux incita les
passagers à appliquer le plan en
dépit de ce que cela exigeait d'efforts
supplémentaires.
Les hommes retroussèrent une fois de plus
leurs manches et se mirent à pousser
l'autobus vers le bas de la montagne.
Les premières lueurs de l'aube
commençaient à pointer dans le ciel.
Les passagers n'avaient guère de temps pour
achever leur tâche, car bientôt, le
soleil poindrait à l'horizon et les voitures
se déverseraient sur la route.
Mais il ne se passa que quelques minutes et
l'autobus se mit à osciller du haut de la
montagne avant de rejoindre son conducteur,
semblable à un vieil animal usé par
le temps, devenu inutile pour les travaux
quotidiens et qui était alors parti vers son
anéantissement.
Avant qu'il n'atteignît le bas de la
montagne, l'autobus déglingué percuta
d'énormes rochers provoquant une explosion
assourdissante faisant jaillir des flammes de feu
qui éclairèrent le ciel même
avant le lever du soleil.
Les voyageurs regardèrent la route, ils la
trouvèrent libre, exactement comme si elle
n'avait connu aucun événement durant
la nuit ; leur fatigue se dissipa alors. Les
hommes portèrent le contrôleur sur les
épaules, et les femmes se mirent à
lancer des youyous pendant que dans le ciel les
oiseaux chantaient annonçant la naissance
d'un nouveau jour.
(1) Soboue : Célébration du 7e
jour de la naissance d'un nouveau-né.
(2) Mélaya : Voile noir que portent les
femmes du peuple.
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