Une diplomatie d'équilibre

En visite en Egypte la semaine dernière, le président de l'Assemblée nationale française, Raymond Forni, ne cache pas ses convictions politiques ni sa méthode diplomatique tranquille pour gérer les affaires internes relatives à la démocratie française et les affaires externes relatives au positionnement de la France par rapport au conflit israélo-arabe.
Le regard vif, les gestes chaleureux, Raymond Forni nous a reçus dans son bureau au Palais Bourbon quelques heures avant son départ pour Le Caire. Nous pouvons dire que le premier souci de M. Forni, c'est de pratiquer une diplomatie d'équilibre. Un équilibre difficile tant au niveau parlementaire français, qu'au niveau politique israélo-arabe. Mais le président de l'Assemblée nationale pratique l'équilibrisme avec élégance et calme.
En ce qui concerne l'Egypte, M. Forni ne cache pas son admiration pour le pays, sa civilisation, et surtout pour son rôle prépondérant dans le processus de paix au Moyen-Orient. C'est d'abord le président Anouar Al-Sadate qui vient à l'esprit de Raymond Forni, dès qu'on évoque l'Egypte. Il l'a rencontré et a eu de longues discussions sur le Proche-Orient avec lui.
Le président de l'Assemblée nationale française a exprimé à plusieurs reprises son admiration pour le rôle de médiateur expérimenté et avisé joué par le président Hosni Moubarak dans le processus de paix. M. Forni a eu de longues et chaleureuses discussions avec plusieurs personnalités égyptiennes : d’Ahmad Fathi Sourour, président de l'Assemblée du peuple, à Moufid Chéhab, ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, en passant par d'autres hommes politiques.
Raymond Forni exprime sa ligne politique qui est aussi celle de son pays : le droit des Palestiniens à un Etat indépendant est aussi primordial que le droit d'Israël à avoir des frontières sûres et une sécurité garantie.
Les observateurs au Caire et à Paris ont souligné la place qu'occupe la culture dans la visite de M. Forni au Caire : rencontre avec les étudiants de l'Université du Caire, rencontre avec les responsables de la future Université française du Caire et enfin discussions avec les tenants de la francophonie dans la capitale égyptienne.
Le président de l'Assemblée nationale accorde en réalité un intérêt à la francophonie égyptienne. Il souligne avec enthousiasme le rôle joué par le secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie, l’Egyptien Boutros Boutros-Ghali.
Cet homme politique français, élégant dans la forme et dans la pensée, croit positivement en l'avenir de l'amitié franco-égyptienne et voit dans sa visite en Egypte une nouvelle étape dans le parcours amical que les deux pays traversent depuis deux siècles.

Ahmed Youssef

Diplomatie parlementaire . Raymond Forni, président de l'Assemblée nationale française, évoque sa récente visite en Egypte et le processus de paix
Pour relancer le dialogue euro-méditerranéen,
la paix est le préalable

.Al-Ahram Hebdo : Quel bilan faites-vous de votre récente visite au Caire ?
Raymond Forni : La raison de ma visite en Egypte était double. D’abord faire la connaissance de mon homologue égyptien, le Dr Fathi Sourour, que je n'avais pas eu le plaisir de rencontrer. Ensuite renforcer les liens entre l'Egypte et la France, montrer que j'attache beaucoup d'importance à ce que l'on appelle la diplomatie parlementaire. C'est-à-dire que les Parlements nationaux ne sont pas limités à des exercices à l'intérieur de leurs territoires, mais ils ont aussi un rôle international à jouer dans la mesure où ils traduisent ce que ressent le peuple. Cette visite correspond à une intensification des relations entre l'Egypte et la France. Puisque le président Moubarak était lui-même à Paris, et moi je suis venu au Caire.
Si on éprouve le besoin de se rencontrer, c'est parce que, tout simplement, on pense que les problèmes ne peuvent être traités que par des responsables politiques qui se connaissent bien. C'est le premier but de ma visite.
Le deuxième, c'est qu'il y a une grande inquiétude à cause du conflit au Moyen-Orient entre Palestiniens et Israéliens. Et bien entendu, l'Egypte qui joue un rôle majeur dans le monde arabe ainsi que la France qui joue un rôle important au sein de l'Europe doivent autant qu'elles le peuvent participer au règlement de ce conflit, accompagner le processus de paix qui est la seule voie possible pour aboutir à une solution satisfaisante pour les Palestiniens et les Israéliens, mais aussi pour le monde. Et en parler aujourd'hui est d'autant plus important que traditionnellement les Etats-Unis avaient une position relativement équilibrée par rapport à cette question. Mais il semble que l'Administration Bush ait un peu évolué, avec un soutien plus marqué à Israël et peut-être moins solide dans l'objectivité qui est nécessaire pour aboutir à une solution qui est longtemps recherchée par les uns et les autres.
J'ai constaté qu'il y a une grande convergence de vues entre Français et Egyptiens ; même s'il y a des différences. Nous avons considéré que la guerre n'est pas la solution, il n'y a que la paix et donc il fallait qu'on aille dans le même sens.
— Du point de vue culturel et économique, quel bilan faites-vous ?
— Nous avons évoqué la création de l'Université française en Egypte. Développer à la fois la francophonie et les échanges culturels nous paraît tout à fait nécessaire et j'espère de ce point de vue que l'Université française d'Egypte est sur les bons rails. Dans tous les cas, on essayera de pousser dans ce sens, notamment auprès des gouvernements de nos pays. Nous avons aussi évoqué les problèmes économiques de l'heure qui concernent à la fois la France et l'Egypte et les échanges entre les deux pays. J'ai noté qu'il y avait quelques petites difficultés, ce qui est naturel. Dans les échanges économiques, il y a toujours à un moment donné des problèmes. Il y a le problème du métro, celui des aéroports de Charm Al-Cheikh et de Louqsor dans lesquels les sociétés françaises peuvent intervenir et doivent intervenir parce qu'elles ont la technologie et le savoir-faire et parce qu'elles sont performantes, à condition qu'on soit les meilleurs sur le plan des propositions financières. Et je pense que chaque projet pris, les uns après les autres, ne doit pas s'inscrire dans le cadre de discussions qui se répètent année après année, mais doit s'inscrire dans le cadre de coopération pluriannuelle qui est le seul moyen de pérenniser nos échanges et de faire en sorte que nous apportions, bien sûr, mais que nous recevions aussi.
Nous apportons bien entendu ce que nous avons et nous retirons aussi de l'expérience égyptienne ce dont nous avons besoin nous-mêmes. Nous pouvons parler de beaucoup de choses que vous êtes en capacité d'exporter. Je ne parle pas du coton égyptien, mais de beaucoup de choses qui sont intéressantes pour nous, notamment dans le domaine agricole.
— Que pensez-vous de la coopération entre les Parlements égyptien et français ? Et avez-vous des projets dans ce domaine ?
— Le Dr Sourour est juriste comme moi. Il a une expérience juridique et législative importante. Il est parlementaire depuis longtemps, il connaît bien le processus parlementaire et je crois que l'objectif que nous nous fixons l'un et l'autre est l'Etat de droit. Il y a beaucoup de débats qui se ressemblent. Il y a aussi les institutions qui sont presque les mêmes. Il y a ici une Assemblée du peuple et la Choura qui est un Sénat, un peu comme notre Sénat de la République française. Donc, il y a un parallélisme des institutions qui permet l'enrichissement des expériences respectives. Nous envoyons par exemple l'ensemble de nos débats au Parlement égyptien. C'est-à-dire qu'à chaque fois qu'il y a un texte adopté par le Parlement français, à titre documentaire, nous envoyons tout cela au Parlement égyptien. Et, j'ai souhaité que nous mettions en place entre le Parlement égyptien et le Parlement français une commission spécifique. Nous en avons chez nous trois : franco-russe, franco-canadienne et une commission entre le Bundestag et l'Assemblée nationale. J'ai souhaité que nous reprenions la même formule pour ce qui concerne l'Egypte, car pour l'instant nous n'avons pas de relations suivies avec un Parlement arabe et je pense que l'Egypte ,de ce point de vue, est tout à fait pionnière. Donc, si nous pouvions avoir régulièrement des contacts que ce soit à Paris ou au Caire, ce serait une excellente chose.
— Vous avez évoqué la question de l'Université française qui a dernièrement eu des problèmes de financement. Comment voyez-vous son avenir ?
— 
Le ministère français des Finances a accepté d'apporter 5 millions de francs d'équipements lorsque l'université sera construite. Je crois qu'il y a à peu près 10 millions qui ont déjà été rassemblés, c'est le chiffre qui m'a été donné, mais il reste à en trouver à peu près autant pour pouvoir démarrer le projet. Le terrain est aujourd'hui acquis. Mais très franchement, je pense que c'est un projet essentiel. J'ai visité une école française, le Collège De La Salle qui est une école très importante, elle comprend 2 600 élèves que j'ai rencontrés, et qui parlent français. La logique, quand on a fait des études primaires et secondaires dans un enseignement français, est de poursuivre dans une université française. La solution n'est pas seulement de construire des universités qui parlent le français ici. Il faut avoir plus d'échanges entre les universités françaises et égyptiennes, et pour faire ces échanges il faut parler la langue. Parce que les règles de l'enseignement en France c'est d'étudier en français. Les études ne se font pas heureusement en anglais. Je note donc que de ce point de vue ce n'est pas totalement satisfaisant, parce qu'il y a à peu près 600 étudiants égyptiens en France, c'est très peu dans un pays qui est comparable en terme démographique au nôtre, 65 millions d'habitants, c'est très insuffisant. Je souhaite que nous ayons des échanges beaucoup plus nourris pour que des Français puissent venir non seulement pour faire des fouilles archéologiques, ce qui est très important, mais en amont qu'il y ait des enseignements qui puissent être dispensés ici ou là.
— Question brûlante, le dialogue euro-méditerranéen est bloqué à cause de la question du Proche-Orient. Pour vous, comment pourrait-on relancer ce dialogue ?
— Il faut passer par le préalable, c'est-à-dire la paix. Je pense qu'effectivement cela ne veut pas dire qu'il faille absolument s'interdire d'avoir un dialogue euro-méditerranéen maintenant. Mais il est vrai que dans une grande mesure, le conflit actuel entre la Palestine et Israël n'est évidemment pas une bonne chose, d'autant que le monde arabe n'a pas forcément une vision commune sur cette question. Il y a aussi des différences entre les différents pays dans cette partie du monde. Donc, je pense qu'il faut continuer par des dialogues bilatéraux comme nous les faisons et puis ensuite du bilatéral on passera au multilatéral et je pense que la discussion est de toute façon indispensable. On ne peut pas s'en passer. Elle est nécessaire donc forcément ce que nous faisons là, ces rencontres, peuvent aider au démarrage du dialogue entre l'ensemble des pays du bassin méditerranéen.

Propos recueillis par
Héba Nasreddine et Yolande Youssef

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