Galerie Machrabiya, 8 rue Champollion, ouvert tous les jours de 11h00 à 20h00, sauf le vendredi. | |
| | Peintures . Jusqu'au 12 avril, le peintre égyptien qui vit à Amsterdam, Essam Maarouf, expose ses toiles à la galerie Machrabiya. Un travail d'une qualité rare qui pose la question de la couleur. | Les silhouettes imprévisibles de Maarouf | Au premier coup d'il, on pense aux sérigraphies d'Andy Warhol, à ses portraits façon Marylin Monroe, dont les aplats de couleurs imprimés, aux tonalités fortes, s'entrechoquent et se superposent. Au tout premier coup d'il seulement, car en réalité, c'est tout à fait autre chose dont il est question dans le travail d'Essam Maarouf. De fait, on visite cette exposition comme on entrerait dans un univers étrange, peuplé d'êtres singuliers et troublants. Chaque toile de Maarouf est un long chemin de figures aux traits à peine discernables, recouverts, repris, esquissés. Une première forme a été tracée à l'intérieur de laquelle des hybridations de couleurs s'accomplissent. Processus long et empirique qui semble obéir à des règles très spécifiques. On rencontre des femmes, aux allures princières et au port de tête gracieux, qui posent et s'imposent sans état d'âme. D'autres ont l'air plus naïfs, plus sages aussi, pourtant dans leur regard, une étrange pudeur se dessine, ou un abandon mélancolique. Portrait de femmes donc, mais aussi d'enfants, sages, qui semblent posées devant un objectif lucide. Essam Maarouf tente de faire émaner de ces personnages une sorte de clarté, une limpidité parfois froide et religieuse, soulignée par ces regards qui convoitent et se perdent simultanément. Ces visages jaillissent de leur fond monochrome, ils pourraient s'échapper du cadre, continuer leur escapade. Par le contraste des couleurs, vert-rouge, bleu-noir-vert, rouge-bleu, ils sautent aux yeux comme à l'esprit. Sur la surface homogène, les contours d'abord s'imposent puis les traits du visage apparaissent, calmement, teintés d'une certaine douceur. Les tableaux de Maarouf sont comme des visualisations photographiques de la mémoire, de ses accumulations, de ses entrelacs inextricables. Comme des réminiscences, ils ont des couleurs dominantes ; souvent le mariage de deux tonalités, par exemple un rouge un peu éteint et un bleu-gris absorbant et profond. Maarouf s'inspire de moments visuels qui ponctuent son quotidien, une scène observée dans la rue, l'attitude d'un passant, un geste même peut trouver sa place dans son univers pictural. Il saisit l'instant, fixe le mouvement, les stocke dans sa mémoire ; enfin il les traduit sur la toile à travers un long et savant agencement de teintes. La couleur est le pilier de son travail. Il n'attache pas d'importance aux régularités qui forment le visage, à ses symétries ; les traits sont succincts, timides. Ici, l'il est maladroit, la bouche à peine esquissée. Dans ses tableaux précédents, il ne ressentait pas la nécessite de peindre les visages qu'il remplaçait par un écran uniforme, son travail s'inscrivait dans une logique purement abstraite. | Domination des couleurs | Même si les éléments figuratifs sont de plus en plus présents dans ses derniers travaux, Maarouf explique que leur existence visuelle n'est subordonnée qu'aux couleurs. C'est à travers leurs contrastes que l'émotion survient, que la puissance de l'âme se révèle. Il se lance des défis comme celui de traduire le silence, parfois sa peinture le dépasse, comme si elle s'autodéterminait, alors il la laisse suivre son propre chemin, la regarde, apprend à son contact comme le ferait un élève attentif et curieux devant son maître. Une question toujours le remue : la couleur va-t-elle réussir ? Maarouf invite le visiteur, remis du choc initial exercé par la juxtaposition des couleurs, à scruter longuement, à suivre les traces de ses silhouettes qui se dérobent, reviennent et fuient à nouveau. Alors qu'il exécute ses peintures, Essam Maarouf étale de l'eau sur la surface de la toile procurant à ses travaux l'aspect d'une composition paysagiste et abstraite. Son travail s'articule autour de trois étapes décisives : le fond, dont la perspective s'accomplit par la couleur, le portrait et la ligne d'horizon. Une de ses toiles représente deux personnages de dos se détachant d'un fond vert clair chatoyant. Il s'agit d'un roi pharaonique que le bras de son épouse entoure amoureusement. Ils sont exécutés méticuleusement, les courbes sont généreuses et harmonieuses et confèrent à ces personnages une dimension sculpturale. L'image de ce couple est presque absorbée par le fond, dont la couleur uniforme neutralise l'espace pour l'ouvrir complètement. Dans un autre tableau, Maarouf a partagé le fond en deux teintes assez sombres, bleu-gris et brun très foncé, s'interférant le long d'une ligne horizontale et centrale. Au premier plan, une jeune fille regarde fixement, le visage est parsemé de taches sombres et fluides. Les couleurs qui la composent semblent avoir été ternies par le temps ou par une trop longue exposition solaire. Malgré cet effacement volontaire, l'il reconnaît les éléments du visage sous forme d'empreintes, de traces délicates. A travers les peintures de Maarouf, le visiteur sent la vibration d'un travail progressif, les couleurs sont manipulées, revisitées, longuement pensées. Maarouf a beaucoup voyagé entre l'Egypte, sa terre natale et Amsterdam. Il dit de ce double itinéraire qu'il est sa principale source d'inspiration. Dans cet espace multiculturel, où les conventions sociales ne sont pas restrictives, il a développé sa propre forme d'expression. Concernant sa démarche artistique, il la décrit comme une création et paradoxalement, une destruction de la beauté. Mais avant toute chose, Essam Maarouf est un homme heureux, et cette joie de vivre se lit sur son visage à travers un sourire rayonnant et un regard espiègle et vivifiant. « Je suis un peintre tout simplement, dit-il, mon histoire, ma philosophie, ma vie entière est inscrite dans ma peinture ». Dans son atelier à Amsterdam, où il passe le plus clair et même le plus sombre de son temps, il peint en écoutant Oum Kalsoum ou les opéras de Puccini ; il se sent libre et c'est ce sentiment de liberté, cette simplicité en somme, qu'il nous transmet à travers sa peinture. | Souhir Saadaoui |  | Retour au sommaire |
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