Arts plastiques . Deux installations vidéo, exposées à la 8e Biennale internationale du Caire, proposent une vision qui dépasse le simple refus du nouveau.
La technologie humanisée

La Biennale du Caire veut être pionnière. Dans sa course acharnée vers la modernité, elle appelle les institutions conservatrices des beaux-arts à faire peau neuve. Tant controversée voilà quelques années, l’installation est bien « installée ». Aujourd’hui, c’est l’invasion de l’installation vidéo ou de la vidéo tout court (et personne n’oserait arrêter le cours du développement, même quand viendra le jour où l’œuvre n’aura aucun rapport avec son créateur. De Buffet n’a-t-il pas, au début du siècle, inventé l’assemblage à partir des pièces toutes faites ? La réception, l’horizon d’attente de la vidéo, dans le contexte des arts plastiques, sera jugée, comme tout élément d’hybridations, en fonction de l’émotion qu’elle reflète chez l’observateur. Ainsi, si l’œuvre réussit à étonner, à transposer l’observateur dans un univers particulier, elle saura forger sa définition comme une œuvre multidimensionnelle, une préparation qui dialogue avec l’espace et crée un monde parallèle au réel. Or, si elle est superficielle ou ratée, elle sera facilement accusée d’appartenir au septième art, ou du moins de n’avoir rien ajouté aux techniques hypermodernes du monde cinématographique.
C'est à la première catégorie qu'appartient l’installation du jeune Tchèque Milan Cais. Cet artiste réussit à surprendre et à faire pénétrer l’observateur dans son monde intime. On entre dans une salle obscure, où est placée au milieu une forme de momie munie d’un écran d’ordinateur et d’une tête au sommet. Et dès que vous mettez les écouteurs sur vos oreilles, la tête s'anime (« Hi, il n’y a que toi et moi ici »). A-t-on peur ? Ou bien saura-t-on s’identifier à ce prototype à 3 dimensions qui nous adresse la parole tête-à-tête en disant : « J’ai été réveillé par toi ». Il commence alors à étaler son tracé de vie, naturellement, comme des milliers de personnes dont la vie est exempte d'héroïsme, et exprime innocemment ses peurs et ses craintes. Or, cette œuvre ne peut nous laisser indifférents, ou bien elle nous enchante, nous invite à pénétrer dans un monde bon enfant, animé, ou bien elle nous fait peur, nous révulse par son univers sombre qui sentirait la mort.
Sans prix, sans honneur, bien entendu, cette installation a été primée par l’appréciation des simples employés qui comprennent à peine les œuvres sophistiquées et qui invitent les gens à visiter un travail qui les touche. Car, tandis que d’autres installations vidéo ont été enfermées dans la technologie bornée, par le langage digital, ou par le langage cinématographique tout court (Body Scan de l’Autrichienne XXX, l’œuvre de la Bulgare Eva Teneva avec le Sofia underground group, ou Séduction du Français Joël Bartomeo), ce travail d’un artiste, qui n’a pas dépassé ses 27 ans, a pu en ayant recours à la technique sophistiquée rendre le côté humain.
Un second exploit de la Biennale est l’installation vidéo de l’Américaine Judith Barri intitulée Voice Off. Une œuvre à profondeurs multiples qui attire même les opposants de l’intégration de la vidéo dans les arts plastiques. L’idée de base de Barri est de travailler sur les sons, le monologue, la multiplicité des voix, etc. pour montrer comment le son écouté au hasard peut s’emparer de la personne au point de la dominer. L’espace est divisé en deux, chacun muni d’un écran gigantesque : le premier à gauche illustre un homme qui écoute du bruit, des chansons, des dialogues qui ne sont pas clairs et ne tarde pas à en être obsédé au point de détruire le mur qui le sépare de l’autre pièce. Le spectateur serait identifié à cette personne isolée, enfermée, avide de savoir et de communication. La métaphore du début de l’univers ? Le péché d’Adam ? Le spectateur doit, grâce à la disposition de l’écran, passer de l’autre côté pour voir le verso de la scène et découvrir avec le personnage l’envers du décor.
De l’autre côté, on voit une femme qui voyage parmi les sons multiples qui communiquent des états d’âme diversifiés. La quête de l’identité, le besoin social, l’amour, la mort, etc. A travers un jeu d’enchâssement où le personnage visionne des scènes telles des strates de mémoire, où on assiste à un état entre rêve et réalité, le spectateur entre lui aussi dans le jeu.
Or, la question dépasse aujourd’hui le fait d’être pour ou contre l’hybridation ou la technologie poussée. Il fallait peut-être « épouser » leur logique et essayer de re-voir l’œuvre sous un angle individuel.

Dina Kabil

Retour au sommaire

La Une   L'événement   Le dossier   L'enquête   Nulle part ailleurs   L'invité   L'Egypte   Affaires   Finances   Le monde en bref   Points de vue   Commentaire   Portrait   Littérature   Livres   Arts   Société   Femmes   Sport   Loisirs   Echangez, écrivez   La vie mondaine  
Al-Ahram Hebdo
hebdo@ahram.org.eg