La Biennale du Caire veut être pionnière. Dans sa course acharnée vers la modernité, elle appelle les institutions conservatrices des beaux-arts à faire peau neuve. Tant controversée voilà quelques années, linstallation est bien « installée ». Aujourdhui, cest linvasion de linstallation vidéo ou de la vidéo tout court (et personne noserait arrêter le cours du développement, même quand viendra le jour où luvre naura aucun rapport avec son créateur. De Buffet na-t-il pas, au début du siècle, inventé lassemblage à partir des pièces toutes faites ? La réception, lhorizon dattente de la vidéo, dans le contexte des arts plastiques, sera jugée, comme tout élément dhybridations, en fonction de lémotion quelle reflète chez lobservateur. Ainsi, si luvre réussit à étonner, à transposer lobservateur dans un univers particulier, elle saura forger sa définition comme une uvre multidimensionnelle, une préparation qui dialogue avec lespace et crée un monde parallèle au réel. Or, si elle est superficielle ou ratée, elle sera facilement accusée dappartenir au septième art, ou du moins de navoir rien ajouté aux techniques hypermodernes du monde cinématographique. C'est à la première catégorie qu'appartient linstallation du jeune Tchèque Milan Cais. Cet artiste réussit à surprendre et à faire pénétrer lobservateur dans son monde intime. On entre dans une salle obscure, où est placée au milieu une forme de momie munie dun écran dordinateur et dune tête au sommet. Et dès que vous mettez les écouteurs sur vos oreilles, la tête s'anime (« Hi, il ny a que toi et moi ici »). A-t-on peur ? Ou bien saura-t-on sidentifier à ce prototype à 3 dimensions qui nous adresse la parole tête-à-tête en disant : « Jai été réveillé par toi ». Il commence alors à étaler son tracé de vie, naturellement, comme des milliers de personnes dont la vie est exempte d'héroïsme, et exprime innocemment ses peurs et ses craintes. Or, cette uvre ne peut nous laisser indifférents, ou bien elle nous enchante, nous invite à pénétrer dans un monde bon enfant, animé, ou bien elle nous fait peur, nous révulse par son univers sombre qui sentirait la mort. Sans prix, sans honneur, bien entendu, cette installation a été primée par lappréciation des simples employés qui comprennent à peine les uvres sophistiquées et qui invitent les gens à visiter un travail qui les touche. Car, tandis que dautres installations vidéo ont été enfermées dans la technologie bornée, par le langage digital, ou par le langage cinématographique tout court (Body Scan de lAutrichienne XXX, luvre de la Bulgare Eva Teneva avec le Sofia underground group, ou Séduction du Français Joël Bartomeo), ce travail dun artiste, qui na pas dépassé ses 27 ans, a pu en ayant recours à la technique sophistiquée rendre le côté humain. Un second exploit de la Biennale est linstallation vidéo de lAméricaine Judith Barri intitulée Voice Off. Une uvre à profondeurs multiples qui attire même les opposants de lintégration de la vidéo dans les arts plastiques. Lidée de base de Barri est de travailler sur les sons, le monologue, la multiplicité des voix, etc. pour montrer comment le son écouté au hasard peut semparer de la personne au point de la dominer. Lespace est divisé en deux, chacun muni dun écran gigantesque : le premier à gauche illustre un homme qui écoute du bruit, des chansons, des dialogues qui ne sont pas clairs et ne tarde pas à en être obsédé au point de détruire le mur qui le sépare de lautre pièce. Le spectateur serait identifié à cette personne isolée, enfermée, avide de savoir et de communication. La métaphore du début de lunivers ? Le péché dAdam ? Le spectateur doit, grâce à la disposition de lécran, passer de lautre côté pour voir le verso de la scène et découvrir avec le personnage lenvers du décor. De lautre côté, on voit une femme qui voyage parmi les sons multiples qui communiquent des états dâme diversifiés. La quête de lidentité, le besoin social, lamour, la mort, etc. A travers un jeu denchâssement où le personnage visionne des scènes telles des strates de mémoire, où on assiste à un état entre rêve et réalité, le spectateur entre lui aussi dans le jeu. Or, la question dépasse aujourdhui le fait dêtre pour ou contre lhybridation ou la technologie poussée. Il fallait peut-être « épouser » leur logique et essayer de re-voir luvre sous un angle individuel. |