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Zar . Cette pratique proche de l'exorcisme a beaucoup d'adeptes. Convaincus d'être possédés, ils finissent parfois par ne plus pouvoir se passer de la séance de transe ni du cheikh salvateur. Reportage dans une hadra (séance) pour femmes.
Des doubles encombrants

Souq Al-Sélah, un quartier à proximité de la Citadelle. Hanane presse le pas. Il est presque 20h00. Bientôt la prière du crépuscule. Le zar commencera tout de suite après. Il faut éviter d'arriver en retard. Elle veut assister à toute la cérémonie. Elle franchit la porte après s'être déchaussée. L'odeur du réchauffement du cuir des tambourins se mêle à celle de l'encens. Des femmes de tout âge, venues des 4 coins du Caire, ôtent leurs chaussures à la porte d'une pièce de 12 m2. Toute femme doit se couvrir la tête avant de franchir le seuil et aller se présenter à la cheikha. Cette dernière la salue, un encensoir à la main, et lui récite Al-Fawateh (des petites sourates du Coran et des prières faites en hommage aux saints). Les pieds, les aisselles, le voile. Tout doit être purifié par l'encens. Chacune payera quelques livres pour suivre cette première étape, celle de la purification. « Comme les ablutions précèdent obligatoirement la prière musulmane, la purification est un préalable à la cérémonie », fait valoir une habituée chercheuse de surcroît.
De toute façon, chaque geste a un sens, rien n'est laissé au hasard. Se couvrir la tête n'est pas seulement un acte de pudeur, comme le dit Karima, mais aussi et surtout un geste « pour que les esprits se manifestent », comme l'explique une avocate qui fréquente la hadra (séance) depuis plus de 10 ans. Que les esprits se manifestent, ce n'est que le point de départ … Cette cérémonie a avant tout pour but la réconciliation entre des esprits possessifs et les êtres humains possédés.
Elles sont maintenant plus d'une quinzaine de femmes à remplir la salle peinte en bleu et noyée dans l'encens. Les unes sont assises par terre, les autres sur des canapés. Sur les murs, Allah Akbar est écrit en gros caractères. Le portrait souriant de cheikha Anhar, morte il y a quelques mois, est accroché haut dans un coin. C'est de sa mère que Karima tire ses lettres de noblesse. Elle a le statut de koudia (maîtresse du zar et l'intermédiaire entre le visible et l'invisible). Sa mère lui avait légué le ahd ou pacte scellé entre ces deux mondes. Karima, entourée de 3 femmes, se place au milieu de la salle et commence à invoquer les Assyades (les seigneurs invisibles) : la formule est délirante et les maîtres sont sollicités comme des seigneurs de pays lointains et fantasques. « Lisez la fatha pour le sultan de béni mamma, que le sultan rouge absent arrive. Excusez-nous seigneurs. Le sang, le sang ». Cette invocation de ces maîtres invisibles terminée, le psychodrame peut commencer.
Tous les acteurs sont présents : les patientes possédées, mais aussi les esprits présents et invisibles. Il y a également les serviteurs, c'est-à-dire ceux qui jouent les rythmes sur les tambourins. La rayessa (cheftaine) Karima est la première à chanter. Elle lance une mélopée de Haute-Egypte. Elle fait l'éloge d'un bey, Yora. Les 3 autres femmes répliquent en chœur. Le tam-tam de leurs tambourins est communicatif. Il en fait frissonner quelques-unes. L'une d'elles semble ressentir un appel qui lui est adressé à elle seule. Elle se lève et se met à danser avant d'entrer en transe. On dirait que son corps est investi par une force qui nous est invisible. Elle dépose un billet de 20 L.E. dans un geste théâtral sur la tête de Karima. Elle danse, les yeux fermés, elle sourit, elle fronce les sourcils, son voile tombe par terre … Le tam-tam retentit de plus en plus fort, de plus en plus rapidement ; elle suit le rythme ... On coiffe sa tête d'un tarbouche rouge. Karima hausse davantage le ton. Pour les musiciens, c'est le tutti, le crescendo qui précède la délivrance. Ce moment n'est connu que de la koudia. La possédée tombe dans les bras de son amie. « bil chifa, qu'il te guérisse ! », lui répètent les assistantes. Une forte odeur de parfum se mêle à celle de l'encens. Son qarine (double), c'est-à-dire l'esprit qui l'habite, est révélé. C'est un bey très coquet, très jaloux, qui aime les femmes et le parfum. Il se manifeste à chaque fois que son mari tente de la toucher.
Karima est la seule à pouvoir reconnaître ce double ... Ce peut être un bey, un médecin, un ingénieur, un chrétien, un musulman ou un étranger. On ne sait jamais qui est cet autre qui vient s'insinuer dans l'esprit d'une jeune femme : un conducteur de dromadaires soudanais peut avoir comme élue une dame du Caire. Et à chacun sa version. Selon la croyance, chaque être humain est né avec un double qui est généralement de sexe opposé. Il peut être en bons ou mauvais termes avec lui. Il peut l'aimer et le laisser en paix, mais il peut aussi lui en vouloir, être jaloux, possessif. Là, nous baignons dans le surnaturel. Mais les descriptions que l'on fait de ces esprits les rapprochent des hommes : mêmes sentiments, mêmes colères, mêmes caprices ... Une personne peut être possédée par plusieurs esprits à la fois. Oum Hassan, qui assiste à ces séances depuis sa plus tendre enfance, est possédée à la fois par un bey et par un conducteur de dromadaires soudanais. C'est sa mère qui, la première, l'a emmenée au zar. Oum Hassan fait de même avec ses filles et ses petites-filles.
Certes, on ne saurait contester la bonne foi de ces personnes et leur croyance relative à tous ces démons qui les possèdent.


Apaisez le Soudanais

Personne ne saurait leur avancer une explication « psychologique » moderne pour les engager à consulter un psychiatre. Parce que beaucoup de facteurs entrent en jeu. Y compris celui du simple fait que certaines de ces femmes n'ont d'autres endroits où aller pour échapper à la monotonie de leur quotidien. Oum Hassan reconnaît par exemple que ses filles n'ont pas de problèmes, mais qu'elle les emmène parce qu'elles n'ont pas d'autres endroits pour sortir.
Quant à elle, elle doit faire à tout prix la paix avec son double soudanais, ce soir même ... Un danseur jaillit, hochet à la main. Le tambour soudanais l'accompagne. Les chansons en dialecte soudanais, incompréhensible pour les assistants, ajoutent à l'atmosphère envoûtante. On est transporté au Soudan, il faut ramener le double vers son pays d'origine ... C'est aussi un témoignage de l'origine africaine du zar. Arrivée au paroxysme ... c'est le decrescendo qui intervient. Oum Hassan n'est plus la même. Elle est soulagée, souriante, comme si rien ne s'était passé !
Le psychiatre Mohamad Chaalane explique la scène : « C'est une sorte de dépersonnalisation, sous l'effet de la transe, provoquée par la musique frénétique ». A l'exemple de nombreux autres psychiatres, il ne désavoue pas tout à fait cette pratique. C'est une sorte de psychodrame où les sujets théâtralisent leurs situations conflictuelles. C'est la catharsis en quelque sorte. « Ce phénomène entraîne un retour à l'enfance, une nouvelle naissance », dit-il.
Le zar est une pratique que l'on dit d'origine africaine et qui est accusé d'être surannée, mais qui présente des analogies avec différentes formes de thérapie moderne. Ainsi, Hagar Al-Hadidi, anthropologue et habituée de ces cérémonies, traduit le zar par une expression corporelle. Pour expliquer sa théorie, elle se fonde sur la danse cérémoniale avec ses trois étapes : la première, c'est la préparation. La deuxième, c'est celle où la personne sent la présence de l'esprit concerné dans son corps et joue son rôle conformément aux caractéristiques du personnage. La troisième et dernière étape est celle de l'entrée en transe, après quoi c'est la délivrance.


Les désirs des maîtres seigneurs

Un nuage de fumée de cigarettes enveloppant la salle amplifie son aspect mystérieux. Malgré les ventilateurs accrochés aux poutres, encens, fumée et esprits pèsent sur le groupe. Epuisés, malades et guérisseurs prennent une pause. Oum Imane sert le thé. Chacune des femmes porte des bijoux en or ou en argent qui ne sont en réalité que des amulettes particulières pour chaque double. Une nouvelle cliente commande un café. Elle veut qu'on lui lise le marc : « Non, la nuit, c'est péché ! Passez le matin ... ». Les habituées de ces endroits le savent bien. C'est un tabou de plus imposé par la superstition. Il ne faut pas non plus raconter un rêve la nuit. Karima profite de ce moment de repos pour répéter à chaque malade les demandes des seigneurs. « Ces demandes lui sont révélées souvent sous forme de rêves ou ici dans la hadra. Elle est la seule à connaître », explique une jeune étudiante à la faculté de commerce. Elle a 20 ans et elle a connu Karima il y a moins de 2 mois ; elle lui fait pourtant confiance, plus qu'à tout autre. « Mon fiancé m'a abandonnée sans aucune raison. Karima m'a expliqué que mon double est très jaloux et lui a jeté des sorts ». La jeune fille fait confiance à Karima et à ses rêves. Cette dernière lui a transmis les demandes des seigneurs : des poulets, du pain sec, du miel, du vin et autres. La jeune étudiante, qui n'est pas encore initiée, a fait son vœu : la veille de son mariage sera un zar où elle exécutera tous les désirs des maîtres seigneurs. Oum Soad, elle, a des maux de tête continus et « non expliqués par les médecins », dit-elle. Elle a connu cheikha Karima il y a quelques mois, après avoir fait le tour des médecins. « C'est la voisine d'une amie qui me l'a conseillée ». Cette fois-ci, elle a ramené avec elle une nouvelle cliente qui souffre de dépression.
Mais s'il y a apaisement après la cérémonie, pourquoi ces femmes reviennent-elles ? Parfois, il faut continuer à suivre des séances régulièrement, sinon le double pourrait frapper de nouveau ... C'est le cas d'une avocate qui « s'est libérée », il y a 5 ans déjà, mais continue à avoir des hématomes non justifiés sur le corps. « Chaque fois que je rate une séance, mon double se fâche, il apparaît dans chaque coin de la maison. C'est un Noir et c'est lui qui me fait ces bleus ».
Crédulité ? Selon Hagar Al-Hadidi, qui prépare une thèse sur le sujet dans l'université de Caroline de Nord, 10 % des Egyptiennes ont fréquenté au moins une fois un zar.
Beaucoup, comme Nabil Ragheb, l'auteur du roman Al-Koudia (La Maîtresse du zar), voient en cette cérémonie un simple défoulement. De même, le sociologue Ali Fahmi explique que si la clientèle du zar est principalement féminine, c'est bien parce que ces femmes souffrent de frustrations à tous les niveaux. Frigidité, excision, domination masculine, c'est ce qui explique pourquoi les femmes font appel au zar. Dans les villes comme en province, la séance est un bon prétexte pour se rencontrer entre hommes et femmes et danser ensemble ... Qu'un serviteur de la troupe prenne une femme en transe dans ses bras, cela ne choque personne. « C'est comme les médecins et leurs patientes. Ces hommes ont prêté un serment similaire à celui des gynécologues », répond-on toujours aux accusations faisant du zar un spectacle obscène. Défoulement corporel ou même sexuel, toujours est-il que cette pratique apaise ces personnes tourmentées. C'est le moyen de vivre en paix avec son « double » et sans doute « soi-même ».

Khouloud Al-Gamal
photo Amr Gamal

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