.

Statut personnel . La nouvelle loi a été l'occasion de prouver encore une fois que la femme suscite autant de passion que de peur.
On n'a pas fini de parler d'elles

« Monsieur, pouvez-vous vous pousser un peu ? Je dois me préparer pour descendre à la prochaine station », demande une passagère du microbus de Guiza à l'homme assis à côté de la porte. La réponse tombe comme un coup de massue : « La nouvelle loi ne vous suffit-elle pas ? Vous exagérez. Vous voulez anéantir définitivement tous les hommes, ou quoi ? ».
C'est dire que l'affaire de la nouvelle loi sur le statut personnel qui s'est déclenchée il y a trois semaines, lorsque le projet a été soumis au Parlement, a enflammé tous les esprits.
Dans toutes les familles, comme celle des Sabet, on ne parle que de cela. En fait, chaque membre de la famille tente d'imaginer à quel point cette nouvelle loi pourrait influencer sa vie. En effet, celle-ci autorise le kholea (le droit de la femme au divorce si elle accepte de renoncer à ses droits financiers), et accorde le droit au divorce à une femme mariée orfi (sans documents officiels), mais le voyage de l'épouse sans autorisation de son conjoint a été annulé puisque jugé non conforme à la charia. « Je me sens plus rassuré grâce à cette nouvelle loi, mes filles auront un avenir plus sécurisé. Leur époux n'aura pas la possibilité de les humilier si jamais elles veulent obtenir le divorce », explique le père. Mais la mère, elle, n'est guère enthousiasmée : elle craint que sa fille Amira, professeur, ne puisse voyager pour sa bourse, si son mari ne l'accepte pas. Quant à la jeune Marwa, elle est préoccupée par la question du mariage orfi. « Puisque ce mariage est dorénavant reconnu par l'Etat, je peux me marier orfi sans être blâmée par la société, n'est-ce pas ? », demande-t-elle. Le seul garçon de la famille exprime son inquiétude. « Une nouvelle loi offrant à la femme tous ces droits ne signifie-t-elle pas en même temps une violation des droits de l'homme ? ».


A eux de trembler

Les propos de cet enfant traduisent l'état d'âme général. Les hommes tremblent. « Tant pis, eux aussi nous ont fait peur pendant longtemps. A chacun son tour ! », lance sur un ton ferme une invitée d'une émission télévisée diffusée en direct sur le thème de la nouvelle loi relative au statut personnel.
Ce sont surtout les médias qui se sont régalés. La presse, en publiant des articles majoritairement hostiles à la loi, a souvent qualifié la décision de « risquée », jugeant qu'elle risquait de provoquer la dissolution de la famille. Le journal d'opposition Al-Wafd accuse la loi d'être « une bombe à retardement ». « L'invasion de la femme », a publié le quotidien de tendance libérale Al-Ahrar. « Payez et obtenez votre liberté », a ironisé le bihebdomadaire Al-Chaab, de tendance islamiste, qui a défini le kholea comme non conforme à la charia. « Ceci a reflété une ignorance religieuse grave au sein de notre société », explique Sékina Fouad, écrivain et membre du conseil consultatif. « On demande toujours que la charia soit la seule source de notre législation, mais lorsqu'il s'agit des droits de la femme stipulés par la charia, tout le monde s'y oppose », s'indigne Amina Sabri, animatrice radio.
Ce débat a révélé un autre problème sérieux : celui du manque de confiance à l'égard des symboles officiels des institutions religieuses. « Bien que le cheikh d'Al-Azhar ait déclaré que tous les articles de la loi étaient conformes à la charia, les députés du Parlement ont demandé que la loi soit examinée et étudiée par les oulémas de l'islam », souligne Ali Fahmi, sociologue.
 


Bataille au Parlement

Au Parlement, les débats ont tourné à la bataille. 111 députés, à majorité masculine, ont animé au cours de six séances la discussion des 81 articles de la loi, exprimant leurs craintes, se révoltant parfois. Pour la première fois dans l'histoire du Parlement, l'opposition a menacé de se retirer si l'article sur le kholea était approuvé. « Avec le principe du kholea, je risque de me lever un beau matin en découvrant que ma femme est partie », a lancé un député. « N'oubliez pas, messieurs, avant de promulguer cette loi, que c'est l'homme qui dirige le troupeau et qu'il doit toujours le faire », n'a pas hésité à dire un autre député. Interprétez : un troupeau où la femme ne devrait pas prétendre à un autre statut que celui de brebis.
« Les députés défendaient leur position en tant qu'hommes et non en tant que députés représentants du peuple, hommes et femmes confondus », explique Fardos Al-Bahnassi, membre d'une ONG de tendance féministe. Cette loi a été ressentie comme une menace au principe sacro-saint de la supériorité masculine. « Il ne faut pas oublier que notre société, de nature patriarcale, a été choquée par une loi accordant plus de droits à la femme. C'est cet héritage culturel bien enraciné qui domine aujourd'hui la vision de la société », explique Ali Fahmi. De quoi susciter toutes ces batailles. Or, cette loi était plus que nécessaire. Selon les chiffres officiels, il y a actuellement 3 millions de procès de statut personnel devant les tribunaux. Des millions de femmes ont dû attendre des années dans les tribunaux, les enfants se sont trouvés obligés de se lancer dans la vie active et de quitter l'école, victimes d'un système juridique extrêmement lent.


Des femmes aussi s'opposent

Cette réaction est inquiétante, voire choquante pour certains. « Il semble que la société a fermé les yeux sur une longue histoire de participation de la femme au développement », s'indigne Sékina Fouad, tout en rappelant que la femme représente 48,8 % de la population, qu'elle occupe la moitié des effectifs dans le domaine de l'éducation et 40 % dans le domaine de la recherche scientifique. « Ce n'est plus le moment de discuter de ces principes élémentaires. Au lieu de se mettre en colère pour les lacunes existant en matière de droits des femmes, ils ont fait l'inverse : ils se sont battus pour qu'elles en aient moins », ajoute-t-elle.
Mais ce ne sont pas seulement des hommes qui s'opposent à cette loi, il y a aussi des femmes. La femme craindrait-elle sa nouvelle libération ? Dans le bidonville de Manchiyet Nasser, les femmes ne sont pas satisfaites. « Cette nouvelle loi est une honte. Il ne faut pas oublier que l'homme sera toujours un homme et qu'une femme restera toujours une femme », s'indigne Saniya, épouse d'un plombier. Saniya, comme toutes les habitantes du quartier, n'a jamais osé demander un acte d'état civil. « Pourquoi le demander puisque mon époux en a un ? ».
C'est la mentalité qui règne dans les quartiers populaires, où l'existence et l'identité de la femme sont complètement dépendantes de l'homme. « C'est le résultat logique d'une éducation sociale dont la femme a été imprégnée depuis son enfance, et qui fait de l'homme l'unique faiseur de décisions dans le foyer conjugal », explique Iqbal Baraka, écrivain féministe. Et beaucoup d'entre elles croient dur comme fer que « l'ombre d'un homme vaut mieux que celle d'un mur ».
Autres attitudes encore plus étonnantes, celles de la majorité des ONG féministes, censées revendiquer les droits de la femme. « Où sont passées ces millions de femmes divorcées, veuves ou suspendues qui devaient s'exprimer sur la loi ? Ces femmes ne devaient-elles pas faire entendre leurs voix ? », accuse Iqbal Baraka.


Pas de lobby féministe

Selon les représentants de ces ONG, le mouvement féministe égyptien n'est pas capable de former un lobby qui puisse présenter des propositions de loi ou exercer une pression sur l'Etat pour obtenir davantage de droits. « Ils ont tout fait pour nous exclure et nous marginaliser », se défend Fardos Al-Bahnassi. Pour elle, ce n'est pas la seule raison de leur absence de la scène. Selon Fardos, l'Etat avait préparé d'avance cette loi et n'était pas prêt à laisser la chance aux citoyens de s'exprimer.
Une vérité qui, selon Ali Fahmi, a ses raisons. Cette loi n'est que le résultat normal des pressions exercées de la part de la communauté internationale sur l'Egypte, qui est un pays signataire des conventions internationales sur les droits de la femme et de l'enfant. « Porter atteinte à ces droits nuit à notre image : on considérerait notre pays comme isolé et en retard par rapport au reste du monde », explique-t-il tout en donnant comme preuve la décision de créer un conseil pour la femme qui serait chargé d'examiner les causes féminines.
Que ce soit pour le bien de la femme, ou pour l'image du pays, il est indéniable qu'une nouvelle bataille est gagnée. Ce débat actuel rappelle celui du début de ce siècle, lorsque Qassem Amin avait réclamé le droit de la femme à l'éducation. « La société a paniqué et certains ont même qualifié cela comme un indice de la fin du monde. Pourtant, les années ont prouvé que la femme est capable d'engager de nouvelles batailles et de les gagner », conclut Hoda Amer, membre d'une association féministe.

Amira Doss
et Doaa Khalifa

Retour au sommaire

La Une   L'événement   Le dossier   L'enquête   Nulle part ailleurs   L'invité   L'Egypte   Finances   Le monde en bref   Points de vue   Commentaire   Carrefour   Portrait   Littérature   Arts  Livres  Société   Sport   Escapades   Loisirs   Echangez, écrivez   La vie mondaine  
Al-Ahram Hebdo
Hebdomadaire égyptien en langue française
hebdo@ahram.org.eg