Foire du livre . Nabil Ali, un des plus grands spécialistes égyptiens en informatique et en linguistique, animera un colloque intitulé Les Arabes et l'informatique. Entretien.

Parcours

Nabil Ali a obtenu un doctorat en aéronautique en 1971. Il travaille depuis 28 ans dans le domaine de l'informatique et dans les systèmes d'information. Il est le directeur du projet Sakhr pour les ordinateurs arabes et d'Al-Alamiya pour les software.
Il a mis au point 30 programmes de software, dont un pour le Coran. Il s'est spécialisé depuis 12 ans dans les recherches sur la linguistique de l'informatique afin de promouvoir la langue arabe.
En 1987, il publie son premier livre La Langue arabe et l'ordinateur, et en 1994 son second livre, Les Arabes et l'ère du savoir.

 

Le temps de la censure
est révolu

Al-Ahram Hebdo : Vous avez signalé dans votre livre, Les Arabes et l'ère du savoir, que l'industrie du savoir était la première source de revenus pour les Etats-Unis et le Japon ... Comment ?
Nabil Ali : L'industrie du savoir est basée sur la connaissance tout d'abord. Elle se divise en deux genres : une industrie complémentaire aux autres industries et une industrie indépendante. En ce qui concerne la première, elle soutient toutes les autres industries, notamment les domaines des avions et des voitures, de l'agriculture, et de la génétique. Cette industrie complémentaire à elle seule représente la plus importante des industries du savoir.
Dans l'industrie indépendante, il y a l'informatique, les multimédias et l'édition électronique. Cette industrie représente la phase développée de la société postindustrielle.
Ces domaines sont maintenant la première source du revenu américain. Les 2/3 de la valeur ajoutée proviennent du travail intellectuel. Cela explique pourquoi l'Amérique est-elle si intéressée par l'industrie de l'information et si soucieuse du cadre juridique garanti par l'accord du Gatt, préservant la propriété intellectuelle. En fait, les Américains considèrent que l'industrie du savoir est une industrie américaine dont ils veulent garder le monopole. Je donne des exemples : au début, l'Internet était gratuit et le gouvernement américain le subventionnait. Quand il s'est propagé, il est devenu un créneau de commerce. Si tu veux des informations, tu dois payer. Bientôt, ils feront payer les gens pour la musique et les films. L'Internet est devenu un moyen d'assurer l'hégémonie américaine sur le monde, un moyen aussi d'imposer la notion de la globalisation selon le point de vue de l'Amérique. L'industrie de l'information doit être liée au concept de globalisation. Celle-ci possède un double aspect : technologique (l'industrie des informations, les médias et l'Internet) et économique. J'ose espérer que le technologique guidera l'économique et non l'inverse.
— Les Arabes peuvent-ils concurrencer dans ce domaine et l'exploiter pour présenter un discours culturel crédible ?
— Les nouvelles technologies de l'information imposent beaucoup de défis, mais offrent en même temps beaucoup de chances.
Seulement, la grande révolution technologique se produit au moment où les Arabes se trouvent dans une phase critique de leur histoire sur tous les plans (politique, économique et socioculturel). Mais je pense qu'ils sont capables d'entrer eux aussi dans l'ère de la nouvelle technologie. Premièrement, parce que la possession de cette technologie ne représente pas les difficultés que l'on pouvait rencontrer avec l'industrie. Et deuxièmement, parce que les technologies de l'information se développent très vite, et chaque phase de développement offre de nouvelles chances.
Par exemple, si nous n'avons pas su pénétrer dans l'ère de l'industrie informatique, le développement de l'Internet constitue une nouvelle chance qui s'offre à nous.
Si nous laissons échapper cette chance, nous aurons encore une nouvelle opportunité avec les multimédias.
Les Arabes ont beaucoup d'argent et de sources matérielles, mais le problème réside dans leur mauvaise utilisation de leurs ressources. De même, ils possèdent des cadres professionnels, mais ces derniers préfèrent émigrer aux Etats-Unis, au Canada et en Europe. La demande dans les pays arabes est forte et avec un peu de génie, on peut y répondre.
J'aimerais donner l'exemple de Layali Al-Helmiya (un feuilleton égyptien qui a déjà été projeté à la télévision), qui a attiré l'attention du public au point de faire complètement oublier The Bold and The Beautiful, diffusé en même temps. Je sous-entends ici que le produit culturel doit émerger de la demande de son public. C'est aussi le cas pour la production du software et de. l'information.
Aujourd'hui, les Américains essayent de créer « the virtual reality », la réalité virtuelle. Vêtu de lunettes, d'une veste et de gants spéciaux, l'ordinateur transporte son utilisateur dans le musée du Louvre par exemple, un musée virtuel. Ils viennent d'achever un programme semblable de bibliothèque virtuelle, appelé Amazon.com., programme permettant d'acheter n'importe quel livre. Des Français ou encore des Américains veulent projeter des images virtuelles sur des thèmes de l'histoire pharaonique. Peut-on imaginer que le temple de Karnak pourra bientôt être virtuellement visité grâce au programme réalisé par une université américaine, de même que pour l'histoire de Ramsès, achevée par le musée du Louvre ? L'histoire de Palestine sera, quant à elle, réalisée par le musée juif en Israël.
— Pensez-vous que les Arabes, qui ne sont pas jusqu'à aujourd'hui parvenus à assimiler leur propre héritage, laissant cette mission à l'Occident, pourront-ils assimiler ce que vous appelez l'ère du savoir ?
— C'est vrai que les Arabes, pour de multiples raisons, ne sont pas arrivés à intégrer leur propre héritage culturel dans toutes ses contradictions. On a perdu depuis longtemps la capacité de se découvrir. Notre propre vision de nous-mêmes est la production d'autrui. Je ne doute pas de l'objectivité de beaucoup de savants qui ont travaillé dans ce domaine, mais enfin une question s'impose : n'est-il pas angoissant de se sentir « comme un échantillon sous le microscope culturel étranger ? ».
Je pense que nous devons profiter de l'Internet, des multimédias et des nouveaux supports de savoir, pour rebâtir notre héritage culturel et présenter notre propre image de façon indépendante et globale. La notion de globalité est d'une importance majeure dans les nouveaux médias et en général dans toutes les théories épistémologiques. Cela pose un autre problème, celui de la pensée arabe qui n'est pas encore préparée à l'interaction entre les différentes sciences. Maintenant, on trouve que la biologie entre dans les études linguistiques, et l'architecture se réfère aux sciences sociales et à la géologie. Parallèlement à ce revirement, la présentation du savoir dans son élément le plus réduit, voire l'information, est bâtie de même sur cette notion d'intercroisement.
D'un côté, la technologie des informations dépend de la convergence de beaucoup d'autres sciences : les médias, la communication, la télévision. Et d'un autre côté, le contenu de l'information qui est la chose la plus importante (la musique, le mot, l'image, le film, l'information) devrait être manié d'une façon globale, de façon à ce que les entrées deviennent accessibles l'une à l'autre et en perpétuelle modification. C'est un travail d'équipe de différentes spécialisations.
— Ne craignez-vous pas que ces nouveaux instruments de savoir ne soient accessibles qu'à une élite sociale ?
— C'est vrai, et c'est le cas maintenant. En fait, seules les institutions scolaires étrangères offrent à leurs étudiants l'ordinateur et l'Internet. Ce sont uniquement les jeunes maîtrisant la langue anglaise qui peuvent profiter des avantages de l'Internet et des multimédias. C'est pour cela que j'insiste, d'un côté, sur le rôle que doit jouer l'Etat pour généraliser l'informatique et pour qu'elle soit accessible aux grandes masses et d'un autre côté, de ne pas négliger la culture populaire. Je pense qu'
un projet semblable à celui réalisé sous le parrainage de Madame Moubarak, La Lecture pour tous, peut être lancé pour diffuser l'ordinateur et l'Internet dans les bibliothèques publiques et les palais de la culture.

Propos recueillis par
Hayssam Khachaba

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