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Foire du livre . Mahmoud Amin Al-Alem et Al-Sayed Yassine, tous deux primés lors de la foire, s'interrogent sur le concept de « village planétaire ».
Le casse-tête de la mondialisation

Nous vivons dans un monde en mutation ! Tel était le cri strident lancé au début des années 90, autrement dit au lendemain de l'effondrement de l'Union soviétique (1989) et de l'intervention américaine dans le Golfe après l'annexion du Koweït par l'Iraq. Ce cri, devenu par la suite un leitmotiv, soulignait la conscience qu'avait tout un chacun des changements profonds que connaissait le monde.
La première chose qui attira l'attention à l'époque fut la disparition du concept des deux pôles qui était apparu au lendemain de la seconde guerre mondiale et persista donc jusqu'en 1989. C'est ainsi qu'est venue s'ajouter au leitmotiv « le monde en mutation » la notion du monde à « pôle unique », avant de voir apparaître une nouveauté, à savoir qu'on était en train d'assister à la naissance d'un « nouvel ordre mondial », notion qui prend en compte la nature des relations politiques internationales après l'effondrement du système des « 2 blocs ». Certains observaient les structures apparentes et cachées qui visaient à l'intégration forcée du monde. C'est alors qu'est apparu le concept de mondialisation qui se propagea au point d'effacer celui de « nouvel ordre mondial », lequel avait beaucoup plus un cachet officiel qu'intellectuel.
Cette propagation de la notion de « mondialisation » lui valut beaucoup d'études pour la définir et en évaluer les retombées, car la propagation de cette notion ne fut pas sans dévoiler des divergences de visions et d'idéologie.
Nous présentons ici deux ouvrages traitant de la mondialisation et ayant obtenu des prix cette année à la Foire internationale du livre du Caire. Le premier de ces ouvrages est le n°29 de la collection Qadaya fikriya (Questions intellectuelles) dirigée par Mahmoud Amin Al-Alem. Son titre est Al-Fikr al-arabi bein al-awlama wal hadassa wa ma baad al-hadassa (La Pensée arabe entre mondialisation, modernité et postmodernité). Ce livre regroupe 39 articles de différents écrivains. Cinq d'entre eux sont consacrés à la « la mondialisation et la pensée arabe » outre l'éditorial sur La Mondialisation et les choix de l'avenir, écrit par Al-Alem.
Le second ouvrage, Al-Awlama wal tariq al-salès (La Mondialisation et la troisième voie), de Sayed Yassine, regroupe lui aussi nombre d'articles parus dans le journal Al-Ahram.
Dans le premier ouvrage, l'idée de Mahmoud Al-Alem est que la mondialisation n'est pas un concept nouveau dans la mesure où il ne porte pas en son sein une rupture épistémologique totale avec les concepts qui lui sont antérieurs et que la notion est, en fait, obscure et équivoque vu les différences de visions et de positions. Mais après avoir distingué universalisme et mondialisation, Al-Alem pense que cette dernière est un phénomène historique et moderne, étant apparu avec le commencement du mode de production capitaliste, c'est-à-dire depuis le XVIe siècle.


Définir la mondialisation

Sayed Yassine, quant à lui, pense que définir la mondialisation avec précision n'est pas tâche aisée, vu les partis pris idéologiques des chercheurs. Et de ce fait, l'auteur ne tente aucune définition et se contente de procéder à l'énumération des avis de James Rosinau, par exemple, de Sadeq Galal Al-Azm et d'Amr Mohieddine, sans privilégier aucun de ces avis malgré leurs grandes divergences.
Puis, l'auteur traite de l'origine de la mondialisation et pense qu'elle remonte loin dans l'Histoire. Et si elle réapparaît de nouveau, c'est en raison des grands progrès enregistrés dans les nouvelles technologies, notamment dans les domaines de la communication et de l'informatique. Toutefois, Sayed Yassine adopte le modèle de Robertson qui parle de cinq étapes de la mondialisation (premièrement l'étape embryonnaire, puis la naissance, ensuite l'élan, suivi des conflits pour la domination, et enfin l'étape du doute) cette dernière ayant commencé, d'après Robertson, dans les années 60 pour entraîner par la suite de graves crises, précisément dans les années 90 : idée en totale contradiction avec ce que pense la majorité des chercheurs, à savoir qu'actuellement nous sommes encore à l'étape de l'élan et non pas du doute.
Al-Alem pense que le système capitaliste généralisé est parvenu, pour la première fois dans l'Histoire, à une unification globale de l'humanité (une civilisation capitaliste mondiale) qui s'est étendue jusque dans les années 80, où un changement s'est opéré pour passer de l'internationalisme à la mondialisation. Il s'agit alors de structurer, de façonner le monde selon le mode de production capitaliste.
Trois facteurs seraient, d'après Al-Alem, à l'origine de la mondialisation, à savoir la nature expansionniste aux tendances monopolistes du mode de production capitaliste lui-même, l'effondrement du bloc socialiste et la 3e révolution scientifique. Ainsi, le monde est devenu un seul marché livré aux agissements des sociétés et des banques multinationales qui conceptualisent les politiques, les lois, les stratégies et les institutions mondiales pour mieux élargir leur monopole et agrandir leurs profits loin de l'hégémonie de leurs Etats nations, mais plutôt en utilisant ces derniers pour servir leurs intérêts.


Expansion des échanges

De ce fait, l'aire géographique nationale ne suffit plus au développement des forces de production. On procéda alors au dépassement des frontières et des barrières protectionnistes pour réaliser des profits. C'est pour cela que la mondialisation ne signifie, pour les pays sous-développés, que le pillage réel des ressources et l'exploitation à outrance de la main-d'œuvre bon marché et n'entraînant, forcément, qu'un approfondissement du sous-développement (de l'arriération) et de la dépendance.
Pour revenir à Sayed Yassine, son idée est que les retombées économiques de la mondialisation tiennent dans les échanges mutuels entre les différents Etats nations et leur économie, dans l'unification des marchés monétaires et l'expansion des échanges commerciaux dans un cadre dénué de toute politique protectionniste. Ces retombées apparaissent surtout dans les alliances économiques à l'échelle mondiale et l'activité des multinationales.
Seulement, dans sa thèse, Sayed Yassine oublie la position des pays sous-développés et les conditions inégales d'échange existant effectivement, d'ailleurs, avant la disparition des barrières protectionnistes. Il se contente seulement d'évoquer les nombreuses interrogations que soulève la mondialisation quant à l'idée de souveraineté nationale et du rôle de l'Etat.
Contrairement à cela, Al-Alem considère que la mondialisation ne se contentera pas de faire disparaître les frontières politiques, mais qu'elle entraînera aussi des interventions militaires de l'Otan dans différentes régions du monde (la Yougoslavie, le Kosova, le Soudan, l'Iraq). Al-Alem s'interroge aussi sur le sens de la convention sur une alliance stratégique signée à Washington par le Conseil de l'Otan en avril 1999 et qui stipule la possibilité d'une intervention politique et militaire — dans n'importe quelle région du monde — pour brimer toute menace aux intérêts suprêmes, directs ou indirects des pays signataires de la convention. L'Otan est en cela le bras armé de la mondialisation capitaliste qui enlève toute initiative à l'Onu et réprime toute rébellion contre le projet capitaliste mondialisé.


Effets politiques

Quant à Sayed Yassine, il continue à énumérer les effets politiques de la mondialisation, dont le plus important, d'après lui, est l'effondrement de l'absolutisme (les dictatures) et la tendance à la démocratie, le pluralisme et le respect des droits de l'homme, vu que tout cela représente l'une des conditions de la réalisation de la mondialisation. Mais dans une volte-face, Sayed Yassine s'interroge sur les types de démocratie : y en aurait-il qu'un seul, celui de l'Occident ? Du reste, en ce qui concerne la culture, la conséquence serait la mise en place d'une culture mondiale. Et Sayed Yassine de s'interroger : « Cette culture mondiale ne phagocyterait-elle pas les spécificités culturelles ? ! ». Cependant, Sayed Yassine estime que la spécificité culturelle ne nie pas le dénominateur commun avec les autres sociétés et les zones de civilisation, comme elle ne nie pas non plus le rapport dialectique entre le particulier (la spécificité culturelle) et le général (les points communs entre les sociétés).
Il est vrai, concède Sayed Yassine, que la mondialisation court le risque de la domination américaine, surtout après sa prédominance sur l'Onu et son Conseil de sécurité. Mais il revient sur son idée pour affirmer que les Etats-Unis ne mènent pas la mondialisation. Cette dernière est conduite par un ensemble d'acteurs : premièrement, les pays développés avec à leur tête l'Amérique, le Japon, l'Allemagne, l'Union Européenne (UE), les sociétés multinationales et enfin les grandes institutions internationales, dont le Fonds Monétaire International (FMI), la BIRD et dernièrement l'OMC.
Et la 3e voie ? Dans un monde vivant des mutations économiques et sociales extrêmement dures, la conciliation des deux idéologies en conflit (le socialisme et le capitalisme) aurait pu être l'issue. Ce serait là l'idée de Sayed Yassine, qui a prévu un modèle conciliateur en 6 points. Il pense que la montée de la notion de 3e voie lui a donné raison, vu qu'il l'avait « prédit » au lendemain de la guerre froide et de la dissolution du conflit idéologique entre le capitalisme et le socialisme. Il pense donc que le capitalisme avec son marché libre, et le socialisme avec sa planification centralisée et sa tendance à la justice sociale sont incomplets et qu'il est nécessaire de trouver une 3e voie pour échapper au conflit idéologique.
Demeure toutefois le problème du rôle de l'Etat dans le cadre de la mondialisation : les programmes sociaux exigent un gouvernement fort, alors que la mondialisation impose la restriction du rôle de l'Etat. Sur ce plan, les tenants de la 3e voie pensent que parler de l'affaiblissement du rôle de l'Etat n'est nullement vérifié. De plus, il s'agit de réviser le rôle de l'Etat pour, par exemple, qu'il garantisse que les produits et les services soient à la portée de tous sans qu'il soit lui-même fournisseur direct. Toutefois, on peut s'interroger : l'Etat peut-il jouer ce rôle sous la férule des forces du marché ? !
Pour Al-Alem, la 3e voie n'est qu'un masque keynésien inspiré des années 30 et visant à la consécration du capitalisme. Finalement, l'idée de Sayed Yassine est que les défis de la mondialisation sont nombreux, complexes et nécessitent de gros efforts de la part des décideurs, parce que, d'après lui, la seule issue est de vivre en symbiose avec le monde qui nous entoure et donc entretenir des relations positives et créatrices avec les transformations mondiales. Al-Alem, lui, reconnaît qu'il est dangereux d'ignorer la mondialisation et de se barricader derrière la spécificité nationale. Ce danger est d'ailleurs, d'après lui, aussi grand que celui de s'en remettre entièrement à la mondialisation. L'attitude positive serait de s'armer d'un esprit scientifique et critique ouvert sur les réalités et les connaissances du monde actuel.

Gamal Sedqi

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