Mohamad Afifi Mattar, né en 1935 à Ramlet Al-Angab, dans le Delta du Nil, est poète, professeur et journaliste. Il est classé parmi la deuxième génération des poètes de la poésie moderne. Il a commencé sa carrière en 1962. Malgré son langage compliqué et ambigu, il occupe une place très importante dans le champ littéraire. Sa poésie est un mélange de symboles de sources diverses, mythologiques, philosophiques et du patrimoine arabe, qui rappelle la poésie surréaliste. Cependant, ses recueils sont pour la plupart publiés dans différents pays arabes. Il en a publié une quinzaine, dont : Al-Nahr yalbess al-aqnéa (Le fleuve met les masques), Bagdad (1975), Chéhadat al-bokaa fi zaman al-dehk (Certificat de pleurs au temps du rire), Beyrouth, Dar Al-Awda, 1973, Interlude : rythmes fourmis, Le Caire, 1993. Le grand critique Louis Awad l'a qualifié de poète dépaysé ou émigré, soit dans son monde intérieur soit hors du pays. Il vient de recevoir le prix de la fondation Al-Oweiss à Doubaï pour l'ensemble de son œuvre.

Mohamad Afifi Mattar est parmi les innovateurs de la poésie qui tentent de transgresser la logique de la langue et de recourir à un mythologique terroir qui fait la modernité de son œuvre. Il vient de recevoir le prix Al-Oweiss pour l'ensemble de son œuvre.
Mélodie de la pierre d'Allégeance et de la Moisson

(1)

Qui aura pitié de la pierre destinée aux égarements, avalanche du souffle
Dents du vent, limes de la mer ininterrompue ?
Les pas les plus puissants de la pierre, c'est la halte
Les événements s'en éloignent alors qu'elle est rassemblée.
Les événements s'en éloignent-ils vraiment ?
Voici la pierre aplanie pour la pluie
Le soleil lourd pose la tête sur son visage ;
Et de ses roues, rayonnent les copeaux de l'allée
La sonde de la pierre révèle une direction ouverte
Aux angles terriens, à la chimie, au sel distillé
Et aux mutations dans les doigts.
Voici la pierre donnée en possession aux humains
Feux qui jaillissent en eaux qui éclatent.
Qui aura pitié de la pierre, cachée sous la mémoire de l'enfance en creux
Ou aux abords de l'enfance, en maison familière
Qui, d'autre que le poème ?
Qui d'autre que lui
Quand la pierre le pénètre
Dévoilant son visage de pierre pour ensuite l'habiter ?


(2)

J'ai fait tourner le visage de tes gravats de silex, les pétrissant
Le soleil de l'errance et la soif de mes compagnons
Je me suis jeté sur ton visage dans le désert,
Les routes de l'incertitude se sont épanouies,
Présage secret qui se dissimule et se dévoile,
Lorsque je t'ai nommée, pierre fidèle
Ô poésie, j'ai fui les rêves de l'enfance et ses visions
Et le désespoir sombre s'est guéri
Des luminescences d'échardes des eaux de ma vie, j'ai reniflé
L'odeur de la terre soulevée par le vent du Souvenir.
Lorsque je t'ai nommée pierre ensevelie
J'ai mis bout à bout autour de toi
Des blessures de velours, et me suis fendu
Faisant briller, entre mes doigts et le feuillet rédigé, les tatouages de mon sang.
J'ai rassemblé la cendre … je l'ai nourrie
De galettes, puis je me suis réfugié dedans
J'ai nommé la résidence en son sein
« La Hâte de prendre forme »
Le désordre plein de mots était
Un silence pesant.
J'ai dit à la pierre où je m'étais abandonné :
Aide mon sang, accorde-moi, de ton visage habité
De paroles de poids.
Et lorsque j'ai nommé le vide entre les mots,
Pierre, et que j'ai décidé d'y résider, je l'ai nommé obscurité.
Etoile en cuivre et bouche à canon d'un fusil d'indicateur
La métrique du « ragz » adolescent s'est renforcée
par la présence du visage dans l'inanité de l'encombrement
Je m'y suis installé.
Et quand j'ai nommé le pays :
Carte d'araignées de couleurs tissant chaque couleur en bouchée
Pour les donneurs de nourriture, et chaque fil en un drapeau s'élevant, alors le pays s'est divisé.
Et la terre s'est transformée en remparts
Quand j'ai nommé l'allégeance, quand j'ai nommé l'ennemi, j'ai vu
Une mort, enfoncée entre les racines, arrachait des nœuds de l'acidité
Et des eaux, les liens de parenté évidente, se soulevait
Le combat des proches, feu emportant les labours.
Du haut du flux se sont soulevées des races de monstres
D'oiseaux minéraux, des chauves-souris les écroulements des cieux élevés.
La bourrasque était ailes de sang et le vent fumant
de nuages.
J'ai dit : écoute, ce sont des éclaircies de pleurs en écriture et une lecture de larmes.
Alors lis et écoute …
ceci est la tentation de la pierre.
T'es-tu diluée ou est-ce eux qui t'ont disséminée dans la bourrasque de l'autorité.
L'Allégeance ne fait pas éclater le pain maternel rassembleur
Et la puissance ne tend pas franchement les bouts de lances
Alors, tu t'installes aux deux pointes
Lis et écoute :
Ceci est la pierre
La pluie transperce sa face et les ténèbres la parsèment
Elle se lève, elle ouvre dans les fentes de l'éclair, le calcaire de la parole.
Et restitue la gloire du rêve aux poètes.
Du silence de son miracle, elle tresse des fissures
Elle avance de son pas cosmique dans la confidence et annonce
L'arrivée du peuple
J'ai dit : Elle s'est réveillée
de son sommeil, cette négresse enceinte.
L'effusion de mon poème l'a alors parée d'un collier d'hérédité que je porte dans mon sang
Elle s'est assise sur les genoux du pays, a rassemblé ses membres,
La négresse enceinte, puis elle s'est absentée dans le sommeil d'une douleur d'accouchement.
Les météores éclipsés se sont réfugiés dans ses fentes,
Et sous ses aisselles, s'est abritée
La voix des coqs de tous les villages : elle s'est rompue.
Ni la douleur de l'accouchement n'a éteint le feu
du royaume de dessous sa ceinture cosmique
Ni la nudité du lait retenu dans ses seins ne s'est ouverte
Dans les Orients et les Occidents, je me suis infiltré.
J'ai posé ma tête
Sur ses genoux et troué l'espace d'un regard de songe
en attendant
Que s'ouvre le royaume entre la pierre et moi
de charbon en coupole
J'ai dit : les étendards de la parole
Sont gravés ... La pierre des ténèbres est
son livre refoulé.
Lis et écoute alors.


(3)

Le cœur a son miracle rayonnant
Tes proches se sont répandus telles les fourmis
Une voix a crié :
Ô les fourmis, entrez dans le mirage sûr
— Il n'y a personne sur la face du monde —
La terre s'abâtardise dans les ébats et la chaleur
des tueries.
La pierre,
Ses pas enflammés sous la mémoire de l'enfance,
N'arrête pas de s'arracher de ses repères, sans
cesser de labourer la terre et le poème.
Nul vivant autre qu'elle ne scande
d'une voix retentissante aux rituels
De la destruction surprenant la tribu
Nulle voix autre que ses pleurs ne tonne en sanglots
Alors que l'aimée est partie et que s'est écroulé
le clan familial
Nul vivant autre qu'elle ne porte dans le miroir
de sa voix, le mirage du chamois
Et la fine poussière du kohl lumineux,
Et dans son gravât grillé, le goût.
Des plats des mères parées pour les noces.
Sur son front en miettes la voix de la tête
assoiffée appelle au combat
Le vent les a fait disparaître et la mort les a
écartés des événements
Les campagnes sont sous le pouvoir de la pierre.
Elle seule affronte les événements.
J'ai sacralisé l'allégeance que je lui apportais
J'ai organisé la cérémonie entre sa présence fluide.
Et la mienne
Son lieu est le dernier des héritages,
des frères et des règnes.
Et elle, est ma patrie, où je marie
Le silence
A la poésie étouffée.

Traduction de Mohamed Séhaba

Al-Ahram Hebdo a déjà publié des textes de cet auteur, pour les lire, cliquer ici

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