| Négociations intensives | | Le gouvernement israélien a présenté aux Palestiniens une carte du tracé qu'il propose pour la frontière de la future entité palestinienne, a déclaré mardi un responsable palestinien sous le couvert de l'anonymat. Cette carte, qui fait apparaître les territoires qu'Israël veut annexer dans le cadre d'un règlement final, a été rejetée sur-le-champ par les Palestiniens, a indiqué ce responsable. Les Palestiniens exigent un retrait total d'Israël de tous les territoires conquis par l'Etat hébreu en 1967, à savoir la bande de Gaza et la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est (le secteur arabe de la Ville sainte). La carte n'a pas été rendue publique et aucun détail n'en a été divulgué par les négociateurs palestiniens et israéliens. Mais le premier ministre israélien Ehud Barak a affirmé à de multiples reprises que dans le cadre d'un règlement sur le statut final, Israël entendait garder le contrôle de Jérusalem-Est annexée en 1967, ainsi que de secteurs de Cisjordanie où sont installés des blocs de colonies. En outre, Israël exige l'annexion des zones longeant l'ancienne « ligne verte » qui sépare la Cisjordanie du territoire israélien et veut garder le contrôle de la vallée du Jourdain, où une dizaine de colonies ont été établies dès les premières années de l'occupation. « Le fossé reste très large », a déclaré mardi l'un des principaux négociateurs palestiniens, le ministre des Collectivités locales, Saëb Eraqat. Palestiniens et Israéliens avaient engagé, dimanche, des négociations-marathon avec pour objectif l'accord-cadre prévu pour le 13 février. Les deux parties, aussi bien que les différents médiateurs, égyptiens en l'occurrence, ne nourrissent pas trop d'illusions sur la possibilité de respecter cette échéance. « Si au lieu de parvenir à un accord à la mi-février comme prévu nous y arrivons à la mi-mars ou à la mi-avril, personne ne se souviendra à l'avenir d'un tel report », a déclaré le conseiller sécuritaire de Barak, Danny Yatom, peu avant l'entretien effectué, dimanche au Caire, entre le premier ministre israélien et le président Moubarak. Même si le volet syrien semble avoir figuré au premier plan des conversations du Caire, la nécessité de progresser sur le volet palestinien a été évoquée. D'ailleurs, les négociateurs palestiniens avec Israël, Yasser Abd Rabbo et Saëb Eraqat, avaient eu des consultations avec les Israéliens vendredi, 48 heures avant la visite de Barak au Caire. Dans ce contexte, les acteurs principaux impliqués dans le processus de paix se mobilisent pour faire avancer les choses ; d'un côté, la visite d'Arafat à Washington et sa rencontre à Davos, avec la secrétaire d'Etat américaine Madeleine Albright. Et en dépit du pessimisme ambiant, sa rencontre prévue jeudi avec le premier ministre israélien Ehud Barak paraît un indice favorable. La rencontre qui n'a pas été confirmée par Israël devrait avoir lieu à Erez, le principal point de passage entre la bande de Gaza et le territoire israélien. Ces négociations profiteront sans doute de l'effet de la promesse faite par Barak à la suite de ses entretiens au Caire avec Moubarak. Il s'agit de restituer dans dix jours « une autre partie des territoires », aux Palestiniens, conformément à l'accord de Charm Al-Cheikh. Quant aux négociations-marathon, elles doivent aboutir à cet accord-cadre en vue d'un règlement global d'ici le 13 septembre 2000. Si aucun progrès n'est réalisé, les pourparlers seront transférés aux Etats-Unis. Une possibilité de plus en plus probable et qui semble avoir l'aval des Palestiniens très soucieux de voir Washington peser une fois de plus de tout son poids dans ces conversations. « Les Palestiniens souhaitent voir les Etats-Unis jouer un rôle actif dans les négociations », a ainsi redit Abd Rabbo. Il a également souligné l'importance de l'arrivée mercredi en Israël de Dennis Ross, émissaire spécial américain pour le Proche-Orient. Israël, en revanche, s'efforce de minimiser le rôle des Etats-Unis, souhaitant que Ross limite son rôle à celui d'observateur. La course est lancée avec la crainte de voir se déclencher une compétition entre les volets. Mais il semble que le régime de la douche écossaise soit celui qui devrait caractériser le processus de paix. | | Inès Eissa | | Course d'obstacles pour le volet palestinien | | Il n'y a pas de date sacrée, du moins celle du 13 février où un accord-cadre sur le statut final de la Cisjordanie devrait être signé, ne l'est pas aux yeux des Israéliens. Cependant, leur négociateur en chef, Oded Eran a soutenu que celle du 13 septembre prochain, serait, elle, respectée. Quoi qu'il en soit, Palestiniens et Israéliens ont entamé une série de pourparlers intensifs en vue de tenter de respecter cette date. Une course contre la montre difficile à soutenir. En fait, un tel accord-cadre ne pourrait intervenir en quelques jours alors qu'on a très peu avancé du 13 septembre dernier jusqu'à présent. « Non, je ne pense pas que ce soit faisable », a déclaré à cet égard Nabil Amr, ministre palestinien des Affaires parlementaires. Et pour cause. Les négociateurs palestiniens ne sont pas encore entrés dans le vif du sujet. « Jusqu'ici rien n'a commencé. Nous n'avons discuté que de manière générale. Si les Israéliens veulent vraiment qu'une percée soit réalisable, ils doivent prendre de nouvelles initiatives », a-t-il ajouté. En fait, il est difficile d'admettre à l'heure où même l'accord intérimaire n'a été que partiellement honoré que l'on puisse avancer vers les dossiers fondamentaux du volet palestinien (voir encadré). | Un mécanisme renversé | | Mais à quoi servirait donc le forcing qui va s'établir ? Sans doute à faire illusion, estime le politologue palestinien Khaled Al-Azaar. « Il n'y a aucun indice que l'on parvienne à un accord-cadre. Toujours est-il qu'une surprise n'est pas à exclure. Mais la proclamation serait empreinte de flou. Voire, il s'agirait de généralités, et ce dans le but d'apaiser l'opinion publique », affirme-t-il. En fait, il soutient que jusqu'à présent toutes les formules destinées à résoudre le volet palestinien sont équivoques et confuses, en commençant par Oslo, en terminant par Charm Al-Cheikh et en passant par Wye River. Donc s'il y a annonce d'un accord-cadre, il ne correspondrait guère, selon Al-Azaar, à de véritables progrès, mais à une poursuite de la ligne suivie jusqu'à présent où l'on « parle pour parler » ou tout au plus pour « donner aux médias matière à débattre ». Dans ce cas, quel avenir pour ces négociations ou quelle utilité pour les négociations. Le tracé des frontières de l'entité palestinienne, le sort des colonies juives, celui des réfugiés palestiniens, les arrangements de sécurité et le partage de l'eau restent jusqu'à présent bien à la portée des négociateurs. « Il n'y a eu aucune percée dans un seul dossier », reprend Al-Azaar, dénonçant cette méthode qui fait que les négociateurs s'occupent de questions secondaires aux dépens de celles fondamentales. Pour lui, c'est un « mécanisme inversé ». Très peu de progrès si l'on songe que cela fait sept ans que l'on négocie (c'est-à-dire à partir de septembre 1993 à Oslo). | La faille palestinienne | | Certes, d'aucuns affirment que l'on ne peut résoudre en quelque temps un problème qui dure depuis 50 ans. Mais 7 ans aussi, c'est beaucoup. Jusqu'à quand continuera-t-on à discuter ? Si certains affirment que l'on pourrait négocier« infiniment » pourvu qu'on « obtienne nos droits », il faudrait voir si c'est dans l'intérêt des Palestiniens ou pas. Selon Walid Kaziha, professeur à l'Université américaine du Caire (AUC), il y a une « faille » dans l'attitude des Palestiniens. Si les accords d'Oslo ont débouché sur une reconnaissance par Israël de l'OLP, ce qui a réjoui Yasser Arafat, les Palestiniens ne sont pas allés plus loin. « Alors que l'Egypte, la Jordanie et la Syrie, en engageant des négociations avec Israël, ont considéré que la récupération de leurs territoires n'était pas négociable. Par contre, les Palestiniens ont accepté que tout soit négocié et ce dans le cadre des négociations sur le statut final. 60 % de la Cisjordanie et de Gaza font l'objet de pourparlers. C'est une erreur fatale », souligne Kaziha. La Cisjordanie et Gaza, avec la ville arabe de Jérusalem (Jérusalem-Est) sont effectivement les seuls territoires, où les Arabes n'appliquent pas leur exigence sacro-sainte : « le retour à la ligne du 4 juin 1967 ». L'erreur ne provient pas des seuls Palestiniens, mais des Arabes, dans leur ensemble, qui n'ont jamais négocié en tant que « front uni », fait valoir de son côté Al-Azaar. D'ailleurs, pour lui, il y a une autre faille dans la position des Palestiniens ou des Arabes en ce qui concerne le volet palestinien, à savoir que le statu quo dans les territoires palestiniens n'est pas respecté. « Le temps passe aux dépens des Palestiniens. Leur territoire s'effrite sous l'action des colons. Leur eau est pompée par Israël. La judaïsation de Jérusalem se poursuit », rapporte-t-il. Ceci a lieu évidemment en violation de l'accord de Charm Al-Cheikh, qui prévoit que les parties renoncent à commettre des actions ou à prendre des mesures unilatérales qui peuvent changer le statut de la Cisjordanie et de Gaza. Donc dans cette perspective, Israël gagne de plus en plus, faisant se réduire le territoire palestinien comme une peau de chagrin. | Jeu de volet | | Il est vrai qu'il est difficile en parlant du processus de paix de ne pas voir la spécificité du volet palestinien toujours considéré au cur du conflit du Proche-Orient. Deux peuples sur un territoire, en 1948 ; les choses ont mal tourné pour les Palestiniens, 85 % de ceux-ci ont été dépossédés de leur terre, devenue Israël. A l'heure actuelle, deux tiers des Palestiniens sont des réfugiés qui ne sont pas autorisés à rentrer dans leur pays. Le fait et l'identité palestiniens étaient systématiquement démentis. Les Moshé Dayan et Golda Meir se targuaient même de dire : « quels Palestiniens ? Nous sommes les Palestiniens ». Ce fut grâce au soulèvement palestinien, « la révolte de la pierre » et puis Oslo, qui en a été la conséquence directe, que les Palestiniens se sont imposés de nouveau comme acteur incontournable. Mais s'agissant d'une question de terre et d'identité, il était sans doute difficile d'appliquer au volet palestinien les mêmes normes, du moins de la même manière, que d'autres volets. Mais si personne ne peut contester le caractère judicieux du pas à pas en ce qui concerne ce volet, il n'en est pas moins vrai que les Palestiniens ne doivent pas se contenter de la portion congrue. Ce que souligne bien Al-Azaar, il ne faudrait pas que dans cette phase des négociations, « ils soient complètement désarmés au propre et au figuré », c'est-à-dire privés d'atout à l'heure où Israël poursuit son processus de dépossession. « Les choix sont pénibles pour les Israéliens. Chaque aspect est une bombe à retardement », explique Bahgat Qorani, professeur de sciences politiques à l'AUC. Ceci explique pourquoi le gouvernement israélien « doit prendre en considération la géométrie de l'opinion publique ». Il joue les volets les uns contre les autres. Ainsi, à l'heure où les négociations syro-israéliennes avaient connu une accélération formidable, le volet palestinien était mis à l'écart. Une fois un blocage survenu entre Damas et Tel-Aviv, on a tout de suite songé de nouveau au volet palestinien. | Probable changement de conjoncture | | Même si les complications sont de mise, le délai trop étroit, que ce soit celui de la date du 13 février ou celui de septembre 2000, faut-il croire qu'aucune percée n'est possible ? « L'intervention des Etats-Unis est indispensable », souligne Bahgat Qorani, tout en estimant que les Israéliens sont « très habiles quant à tirer profit de cette intervention. Ils exigeront un bon prix ». Mais ce facteur demeure un des atouts dont les Arabes peuvent profiter. Selon Mahmoud Abbas, numéro 2 de l'OLP, « le président Yasser Arafat a reçu la semaine dernière l'assurance de l'Administration Clinton que les Américains veulent parvenir à une solution rapide sur le volet palestinien conforme aux accords de Charm Al-Cheikh ». Certes, il a bien précisé qu'il s'agit « d'assurance » et non « d'engagement », mais une chose est sûre, Arafat semble confiant quant à l'action de l'Administration américaine. Ceci dit une rencontre prévue à Davos entre le président Clinton, Arafat et Ehud Barak a été annulée, Barak préférant se rendre au Caire. D'ailleurs, le président Clinton souhaiterait une solution ou du moins un progrès notable sur le volet palestinien avant la fin de son mandat en 2001. Evidemment il y a la carte de la solidarité arabe que privilégie Al-Azaar. Les Arabes, dit-il, ne sauraient trop se dissocier des intérêts palestiniens qui les touchent directement. Il ne saurait être question de volets distincts. « Le tracé des frontières de l'Etat palestinien, le sort des réfugiés, le statut de Jérusalem avec ses implications religieuses et nationalistes, le contrôle des ressources d'eau » sont des problèmes qui concernent tous les pays arabes, rappelle-t-il. La course a commencé. Et les obstacles restent nombreux. Si apparemment le temps est en faveur d'Israël, qui veut profiter au maximum de la conjoncture actuelle, « division au sein du monde arabe et poursuite d'un soutien sans faille de la part des Etats-Unis, unique puissance mondiale, à Israël », des changements de conjecture peuvent avoir lieu à court terme, indique Al-Azaar. En fait, Israël, s'il s'est engagé dans le processus de paix, « ce n'est pas de gaieté de cur ou par esprit de charité, c'est pour réaliser ses intérêts ». Une lutte serrée commence que ce soit pour le 13 février ou pour toute autre date. Mais l'essentiel est d'entrer dans le vif du sujet, comme le souligne le négociateur en chef palestinien Yasser Abd-Rabbo : « Il est possible d'envisager un report de l'accord-cadre au-delà du 13 février à condition que les négociations soient menées dans le sérieux et dans la ferme intention d'aboutir ». | | Ahmed Loutfi Nada Al-Hagrassi | | | Retour au sommaire | |