| | La nébuleuse des antis | | Samedi, à la gare de Davos, il y avait un autre rendez-vous, d'autres têtes, un autre décor. Les vestes, les cravates et les cigares ont laissé place aux jeans et aux bonnets : les anti-Davos étaient arrivés. Les hommes d'affaires se sont empressés de se cacher dans les hôtels et dans le Centre des Congrès du Forum et on ne voyait plus dans la rue principale que des drapeaux rouges, des photos du Che et même de Mao Tsé-Toung. Leurs panneaux sont clairs : « Les gouvernements sont à genoux devant les multinationales », « Agir ou mourir », etc. Et les tracts sont tranchants : « Le monde des affaires présent à Davos est basé principalement sur l'exploitation de la main-d'uvre bon marché au Sud, l'exploitation des immigrés au Nord et l'exploitation des femmes partout dans le monde ». Malgré l'interdiction des autorités suisses, les anti-Davos ont tenu à manifester leur dénonciation des chefs d'entreprises présents dans la ville. Ils étaient un millier de militants à peu près, venus de France, d'Italie, d'Allemagne et de Suisse, bien sûr. Les manifestants ont commencé leur marche de la gare vers le siège du forum. Ils ont réussi à dépasser les deux premiers barrage de police. Les forces de l'ordre ont reculé de quelques centaines de mètres et les militants se sont approchés du Centre des Congrés, où Bill Clinton faisait son discours. Mais le troisième et dernier barrages de police était imprenable, et les militants ont dû s'arrêter. L'alternative était d'entrer dans une confrontation sanglante avec la police et l'armée. La manifestation n'a pas fait de victimes, à part un soldat blessé légèrement et quelques manifestants qui ont inhalé les gaz lacrymogènes. Toutefois, McDonalds, cible privilégiée de toutes les manifestations anticapitalistes et anti-mondialisation, a vu la destruction de ses vitrines. Au grand dam peut-être des journalistes qui prenaient leurs repas là-bas et qui ne pouvaient pas se permettre de fréquenter les restaurants très chers de cette ville. La manifestation a multiplié les mesures de sécurité pour le moins draconiennes. Côté officiel, le président mexicain, présent au forum, a violemment dénoncé les anti-Davos les qualifiant de victimes de la « globphobia ». Selon lui, ces gens sont contre la mondialisation au nom du tiers-monde, au moment où le seul salut du tiers-monde réside dans la mondialisation et l'accès au marché des pays en voie de développement. ATTAC (Association pour la taxation des transactions financières pour les citoyens), qui a animé les manifestations contre Davos l'année dernière et qui a rassemblé quelques intellectuels, dont Samir Amin, pour mettre au point une alternative à l'agenda des chefs d'entreprises, est absente cette année. « C'est de la gauche caviar », a commenté un militant présent à la manifestation. ATTAC a, néanmoins, justifié son absence cette année par le besoin d'aller au-delà des réactions par rapport au forum. Dans un communiqué de presse, ATTAC a déclaré que les adversaires du pouvoir du capital devraient avoir leur propre agenda et leur propre calendrier. D'autre part, et loin des manifestations des révolutionnaires, un nouveau projet, plutôt réformiste, Eye on Davos a été créé cette année. Dans son bureau, à quelques centaines de mètres du siège du forum, Peter Bosshord, membre de la coordination de cette association, a expliqué son objectif. « Notre tâche est de surveiller de près le fonctionnement de Davos pour comprendre ses mécanismes et pour exercer des pressions afin que les victimes de la mondialisation, surtout dans le tiers-monde, aient une voix. Les dernières années ont vu la prolifération des associations et des réseaux qui prennent pour cible des organisations mondiales comme l'OMC, le FMI et le World Economic Forum, etc. Ainsi on a vu la création de la Coordination anti-millénium round, la Coordination anti-OMC, Eye on Davos et beaucoup d'autres ». Ces associations ont réussi à mobiliser beaucoup de gens hors de la sphère de la gauche traditionnelle, d'autant plus qu'elles maîtrisent bien les nouveaux moyens de communication comme l'Internet. Mais ces mouvements sont très hétérogènes et rassemblent un pêle-mêle de gens qui ne partagent pas beaucoup de choses en commun, à part le fait qu'ils sont anti. Ce qui ne suffit pas à formuler un programme politique alternatif à celui des gens de Davos. |
| | Davos . Au Caire comme sur le lieu du Forum, de nombreuses voix se sont élevées contre les effets pervers de la mondialisation sur les économies du Sud. | | Les partisans d'une mondialisation contrôlée | | « Hey, Ho, the WTO must go ! » (L'OMC doit partir). Le slogan des manifestants de Seattle fait de plus en plus d'émules et est repris à l'occasion de la conférence de Davos. En Egypte, les anti-mondialisation se sont largement exprimés lors d'une conférence du centre des prestations syndicales et ouvrières, du 27 au 30 janvier, et lors d'un colloque d'intellectuels organisé à la Foire du livre. Non à la mondialisation injuste, non à la violation des droits de l'homme. Tel était le thème principal de la première conférence. Il s'agissait d'exprimer la révolte des pays en voie de développement. Des membres d'ONG (Organisations Non Gouvernementales) sud-africaines et brésiliennes étaient aux côtés d'Egyptiens pour dénoncer les accords de l'OMC (Organisation Mondiale du Commerce). « Pour nous, tout le monde devrait pouvoir profiter de la libéralisation du commerce. On devrait pouvoir au moins faire reculer la pauvreté dont souffre 40 % de la population mondiale », affirme Giampiero Alhadeff, secrétaire général de Solidar (ONG internationale). « Malheureusement, ces accords sont injustes. Ils excluent tout débat concernant les droits de l'homme et négligent les besoins des pays en voie de développement », ajoute-t-il. Cette opinion a fait l'unanimité lors de la conférence. Les Egyptiens ont expliqué comment ces accords ont fortement nui à l'économie de leur pays. Selon Mahmoud Abdel-Fadil, professeur d'économie à l'Université du Caire, l'OMC a obligé, depuis sa création en 1995, ses 134 membres à signer 23 accords, tous protégeant les intérêts des pays du Nord et les grandes entités économiques multinationales. « Nous ne sommes plus obligés d'accepter ces accords. Dès lors, nous devons uvrer à réaliser nos intérêts. Et c'est ça qui devrait être le but de l'OMC. Servir l'intérêt de tous les pays sur un pied d'égalité », affirme-t-il. Gouda Abdel-Khaleq, professeur d'économie, explique que l'impact de la mondialisation sur les économies du tiers-monde, notamment l'Egypte, est certes une réduction du déficit de la balance des paiements, mais aussi une augmentation de celui de la balance commerciale. De même, si la dette extérieure baisse, la dette intérieure, elle, ne cesse d'augmenter (80 % du PIB en Egypte). | Des accords injustes | | Tous les participants à la conférence ont souligné le fait que les accords de l'OMC empêchaient toute évolution de leurs économies. Un représentant d'une ONG brésilienne a évoqué le problème des conditions de travail. Il a avoué que celles-ci s'étaient détériorées, tout en rejetant la clause proposée par le club des riches au sein de l'OMC. Celle-ci interdit l'importation de produits fabriqués par des enfants. Il considère qu'il ne s'agit que de jeter de la poudre aux yeux. « Le changement doit venir de nous-mêmes », a-t-il affirmé. De même, il a évoqué que bien que les pays du Sud représentent les 3/4 des membres de l'OMC, le comité des conflits de l'organisation n'a accepté d'étudier que 20 % de leurs plaintes. Par contre, 90 % des plaintes présentées par les Etats-Unis ont été étudiées. Le représentant d'une ONG d'Afrique du Sud a assuré que la notion de libre-échange était uniquement interprétée selon les intérêts des Etats-Unis. Seuls ces derniers auraient droit de prendre des mesures protectionnistes. Alors qu'ils insistent pour que les pays en voie de développement lèvent toute barrière protégeant leur secteur agricole, les Etats-Unis imposent des taxes douanières de 100 % sur leurs importations d'acier pour protéger leur production locale. L'autre occasion de protester contre la mondialisation fut donc un colloque organisé au sein de la Foire du livre. Hossam Issa, de l'Institut de planification, a affirmé devant un parterre de jeunes que la mondialisation à l'occidentale nous obligeait à accepter que le pouvoir des multinationales se substitue à celui des Etats. Il a ajouté que « le brevet d'invention imposé par l'OMC contredit la notion de liberté de l'information défendue par la même organisation ». Ainsi, derrière les slogans parfois un peu simplistes des manifestants anti-OMC, une véritable remise en cause de la mondialisation par la société civile se dessine de plus en plus. | | Névine Kamel | | | Retour au sommaire | |