| Le plus important est d'écouter de nouvelles idées | | Al-Ahram Hebdo : Dans les conférences officielles, il est relativement facile d'évaluer les gains et les pertes d'un pays, mais dans une réunion informelle comme celle-ci, en tant que ministre des Affaires étrangères comment évaluez-vous la présence égyptienne ? Amr Moussa : Ici, il n'est pas important d'évaluer le succès d'un pays ni son échec. C'est une rencontre, pas une conférence. J'ai rencontré plusieurs personnalités de la région, dont Klaus Schawb, le président du forum, le gouverneur de la Banque Centrale d'Israël et le ministre iranien des Affaires étrangères. J'ai aussi eu des discussions avec le président suisse. Est-ce qu'on peut dire que la nature informelle du forum donne l'occasion de voir des gens que vous ne pouvez pas voir dans un contexte officiel ? Pas forcément. Je rencontre le ministre iranien à l'Onu aussi. Quelle est l'importance réelle de Davos ? Est-ce qu'on exagère quand on dit que le forum détermine l'agenda mondial ? Certains journalistes égyptiens ne comprennent pas ce qui se passe ici. Davos est un forum et non pas une conférence. Ici, les gens ne discutent pas directement les affaires, mais plutôt le climat des affaires. On trouve un séminaire ici sur l'Asie centrale, un autre sur le Moyen-Orient et même un sur la colère et ce qu'on doit faire quand on est en colère. Je trouve que le plus important ici est d'écouter les nouvelles idées et de rencontrer les responsables politiques et les hommes d'affaires. Comment expliquez-vous la chute de l'Egypte de la 36e à la 48e place dans le classement du Rapport sur la compétitivité mondiale préparé par le forum. Est-ce une régression de l'économie égyptienne ou est-ce plutôt la vision des investisseurs étrangers par rapport à l'Egypte qui a changé ? Cette vision est très importante. Mais il faut dire que les économies émergentes connaissent des hauts et des bas. Ce rapport ne doit pas nous effrayer. C'est plutôt une sonnette d'alarme. Il faut le prendre en considération pour accroître la compétitivité de notre économie. | | | Davos . Au moment où leurs indicateurs économiques sont au beau fixe, les grands affichent une inquiétude intéressée quant aux réactions des laissés-pour-compte. | | Les tourments d'une trop belle prospérité | | Avec des milliers d'hommes d'affaires, de politiciens, des centaines de séminaires et des dizaines de discours de chefs d'Etat, il est très difficile d'illustrer Davos en deux mots. Mais si on doit le faire, l'on peut dire que jamais le capitalisme mondial n'a été si fort et paradoxalement si inquiet. Klaus Schawb, le président du forum, l'a formulé clairement dans son discours d'ouverture : « Ce qui distingue la rencontre de cette année par rapport à toutes les rencontres précédentes, c'est le fait qu'on ne soit pas confronté à une crise ». Chaque rencontre à Davos a sa conjoncture qui marque les discussions et les débats. Cette année, c'est la forte croissance américaine, les bons indicateurs européens et la fin de la crise asiatique. Ce même esprit a été illustré par les discours de Bill Clinton et de Madeleine Albright. Celle-ci a donné avec un ton confiant, pour ne pas dire arrogant, la recette du succès américain : « Notre Constitution, nos élections libres et notre système de marché libre ». Est-ce la fin de l'Histoire comme l'avait prédit Francis Fukuyama, qui était présent au forum ? Il ne semble pas. Parce que les discours et les discussions à Davos étaient caractérisés par une inquiétude : les réactions des laissés-pour-compte du système mondial, surtout après la débâcle de Seattle et les manifestations qui ont eu lieu à Davos samedi. L'économie est bonne, mais la politique est en mauvaise passe. Cela semble être la nouvelle « sagesse » qui s'est dégagée de Davos. Selon Schawb, « le défi le plus important du XXIe siècle est de combler le fossé entre la réalité dure de l'économie et les valeurs humaines et sociales ». Comment ? « Par un leadership basé sur les valeurs », répond-il. Quelles valeurs, comment les mettre en place et comment créer ce leadership, il a omis de le dire. Parce qu'il n'a pas posé la question la plus importante : comment cela se fait-il qu'au moment où l'économie bat tous les records, les manifestations et les oppositions politiques au système prennent une courbe ascendante. | Forum politique mondial ? | | Schwab aurait dû appeler son forum « Forum politique mondial » au lieu de « Forum économique mondial ». Parce que ce qui s'est passé de plus important ici a relevé de la politique et pas de l'économie. Quand Schwab souligne l'importance de son forum, il dit toujours : « On a contribué au rapprochement turco-grec, à la réunification allemande, à la réconciliation en Afrique du Sud et au Moyen-Orient ». Serait-ce là une arrogance provenant de quelqu'un qui surestime l'importance de son projet ? Pas du tout. Voilà ce qu'Albright a dit samedi aux participants du forum : « Je suis contente d'être ici aux sièges qui ont vu se réaliser la réunification allemande, le progrès dans la réconciliation en Afrique du Sud et au Moyen-Orient ». Toutes ces réalisations sont politiques plutôt qu'économiques. Davos aura d'abord prouvé qu'économie et politique sont indissociables. Et ensuite que la main invisible du marché d'Adam Smith n'existe pas. Le marché ne fonctionne pas de lui-même, manipulé par une main invisible, mais avec une main visible et forte, celle des politiciens. Et il semble que les mains des politiciens, des hommes d'affaires et des intellectuels présents au forum travaillent dans une direction principale : comment trouver une solution aux oppositions politiques grandissantes qui risquent de déstabiliser le système ? La reprise des négociations sur le commerce mondial après l'échec de Seattle était parmi les thèmes importants de la rencontre de cette année. Tony Blair et Bill Clinton ont mis l'accent sur l'importance de ce sujet dans leurs discours. Il convient de mentionner que Londres essaye de jouer un rôle de médiateur entre l'Europe et les Etats-Unis en ce qui concerne le commerce mondial. Mike Moore, le directeur général de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC), était présent ici, il a plaidé lui aussi pour la poursuite des négociations et il a expliqué l'échec de Seattle par le manque de communication. Il faut noter que Clinton a insisté dans son discours, et contrairement aux volontés des pays du Sud, sur l'inclusion de l'environnement dans les négociations sur le commerce mondial. | Des hommes d'affaires stratèges | | Les hommes d'affaires ne viennent pas ici pour faire des affaires. Ils sont ici pour discuter du climat du business, qui est par ailleurs principalement politique. « Je n'apprends rien ici sur mon métier de banquier, mais je regarde où va le monde, quelles sont les tendances et les directions et je transforme ces indications en objectifs pour ma banque », indique Benedict Hentsch, PDG de la banque suisse Darier Hentsch. Selon Chafiq Gabr, propriétaire du groupe égyptien Artoc, « le Forum de Davos ouvre l'esprit à des sujets qu'on n'aborde pas d'habitude dans notre travail. J'ai constaté concrètement durant les dernières années comment ce qu'on dit à Davos détermine l'agenda mondial ». Si Davos est devenu une rencontre très importante, c'est parce qu'il remplit une fonction très importante, celle de cimenter une élite globalisée. Le World Economic Forum est une sorte de club politique des hommes d'affaires, où ils arrêtent de penser à leurs intérêts directs en tant qu'hommes d'affaires pour se mettre dans les peaux des stratèges et penser l'intérêt et l'avenir du système en général. | Les forces motrices du système | | Si l'on croit les propos de Madeleine Albright selon lesquels la rencontre de Davos est l'indicateur des tendances les plus importantes dans le monde, nous devons nous plier aux deux forces motrices de l'économie mondiale dans les prochaines années, soulignées par Schwab : l'Internet et la révolution génétique. Plusieurs séminaires et discussions se sont tenus sur le rôle de l'Internet dans le commerce, dans la croissance américaine, etc. A la fin des années 80 et au début des années 90, des interrogations planaient encore sur l'hégémonie et la suprématie américaines. Mais les Etats-Unis n'ont jamais été aussi forts qu'aujourd'hui. Et c'est à l'Internet et à l'informatique qu'ils le doivent. Dans un séminaire sur l'Internet, Yoshiharu Fukuhara, un homme d'affaires japonais, a abordé la question du retard japonais dans ce domaine. Selon lui, le Japon brûle toujours les étapes. Ce pays a pu passer d'un coup, dans les années 50 et 60, à la révolution électronique sans passer par la révolution mécanique comme l'Europe et les Etat-Unis. Selon lui, l'histoire se répète actuellement, puisque le Japon maintenant est en train de passer directement à la technologie la plus moderne, celle qui intègre l'Internet et les téléphones portables. Deux mille Japonais par jour, selon lui, branchent leur mobile sur Internet. | Le Moyen-Orient et l'après-paix | | Plusieurs politiciens sont venus du Moyen-Orient, dont les plus importants sont Amr Moussa, le roi Abdallah II de Jordanie, Yasser Arafat et Shimon Pérès. Ils ont tous emprunté le langage des gens du marketing, essayant d'exposer une bonne image du climat d'investissement dans leur pays. Amr Moussa a souligné l'importance de penser le Moyen-Orient après la paix. Il a contribué aux deux réunions sur le Moyen-Orient et l'Afrique. Les journalistes étaient exclus des discussions. Mais on a su de source officielle égyptienne que le ministre égyptien et Shimon Pérès avaient des points de vue contradictoires. Pour Moussa, la progression de la coopération économique dans la région dépend de l'avancée du processus de paix. Mais Pérès a mis l'accent sur l'importance d'ouvrir la voie aux contacts des hommes d'affaires. Selon des sources au ministère des Affaires étrangères, Pérès a dit : « On ne veut pas rester une île de richesse dans une mer de pauvreté ». Ce qui a poussé Moussa à lui répondre que le monde arabe n'est pas pauvre et qu'il est riche de par son histoire et son présent. Selon les mêmes sources, Pérès a présenté ses excuses. Le roi Abadallah II a souligné aux hommes d'affaires la détermination de son pays à s'intégrer dans le monde. La preuve : la Jordanie a adhéré cette année à l'OMC. Quant à Yasser Arafat, il a surtout parlé de la politique et a accusé le gouvernement israélien d'entraver le processus de paix. | | Samer Soliman | | | Retour au sommaire | |