La popularité de Yassine Al-Touhami, le grand chantre religieux, est légendaire parmi les gens de la Haute-Egypte. Mais l'originalité de son répertoire lui a donné une audience
qui dépasse les frontières de l'Egypte.

 

 

Milieu des années 50 :
Naissance à Assiout.
1970 : Quitte ses études à Al-Azhar.
1972 : Fonde sa troupe.
1999 : Chante à Paris et Londres.

 

 

La voix, l'unique

Il n'est pas difficile d'arriver à la maison de Yassine Al-Touhami, près d'Al-Hussein. Si vous demandez à un garçon de café, il vous désignera le chemin s'insinuant à travers de petites ruelles grouillantes, dont les murs rapprochés laissent transpirer la chaleur des cuisines, mêlée aux différentes odeurs de respiration, d'épices et de sueurs.
Assis par terre, sur un simple matelas dans le salon de son modeste appartement, Yassine est entouré par ses mourids (admirateurs) de Haute-Egypte l'escortant partout où il va, ou fumant tranquillement son narguilé. Plongé dans son monde intérieur, il ne regarde jamais son interlocuteur dans les yeux, laissant les regards d'admiration l'entourer de toutes parts. A travers une porte fermée, une flûte et un luth enchantent les hommes assis dans le salon. Il s'agit de répétitions avant d'aller à la maison Harrawi animer une soirée.
Les hommes parlent peu par respect pour le cheikh, mais aussi parce qu'ils se connaissent peu. Un grand bonnet couvre la tête de Yassine jusqu'aux yeux, tristes et entourés de grands cernes. « Il ya des gens qui ne dorment plus la nuit », dit-il. Ces paroles de Yassine révèlent sa piété. En effet, il fait référence aux usages d'une secte soufie nommée les Bahalils. Ils ne dorment plus la nuit et les membres disparaissent durant le jour. En fait,
les deux carrières, mystique et professionnelle, ne font qu'une dans la vie de Yassine. Le programme de travail de celui-ci est complet jusqu'à l'an 2002 : demain, il partira pour l'Arabie saoudite quelques heures après la fin de la soirée à laquelle il se prépare. Après avoir répondu évasivement à quelques questions, Yassine quitte le salon et se dirige vers la chambre à coucher, il revient des ciseaux à la main, s'assied par terre, devant la porte de la chambre, juste devant les toilettes et commence à couper ses ongles. « Ah, je ne trouve plus le temps pour couper mes ongles ! », dit tristement le grand soufi avec un léger sourire. Puis, il lève un peu les yeux pour mesurer l'effet de cette déclaration proclamée non sans une certaine bonne humeur, celle de quelqu'un habitué à voyager perpétuellement.
Un coup de téléphone sonne et cheikh Yassine fait sortir de sa galabiya son portable ... Personne ne répond : « Allô, Allô ... ? Youh », crie-t-il péniblement. Il raccroche et continue à couper ses ongles.
Né à Hawadka, un petit village qui dépend du gouvernorat d'Assiout, cheikh Yassine avait commencé sa carrière de monched (poète-chantre à la gloire du prophète et des saints), en suivant l'exemple de son père. Celui-ci admirait la voix d'Oum Kalsoum, et le fils, chaque nuit, avait l'oreille collée à la radio attendant la voix de la Dame. « 
Je suis sûr qu'Oum Kalsoum se retournerait dans sa tombe si elle voyait la déformation qu'infligent les jeunes chanteurs d'aujourd'hui à ses chansons ». A l'école primaire, Yassine récitait le Coran dans les maisons des grands dignitaires, comme le faisait auparavant dans son village la petite Fatma, celle qui deviendra plus tard Oum Kalsoum.
Adolescent, il partait à tous les mouleds dans les villages alentour écoutant d'autres moncheds. « 
Je n'aurais jamais imaginé à ce moment être moi-même, un jour, un monched. J'aimais simplement la poésie, et surtout lorsqu'elle était accompagnée de musique ». Durant le mouled, les confréries soufies dressent des tentes pour abriter la profusion de chants religieux pouvant durer une semaine. « Plusieurs fois, ils m'ont invité à chanter pour cinq ou dix minutes au maximum ». Les gens qui écoutaient s'exclamaient : « Génial ! Chante encore ». C'est ainsi que Yassine a fini par être reconnu lui-même comme un monched.
Vers le début des années 70, il arrête définitivement ses études, il est alors en deuxième année secondaire à Al-Azhar, et se consacre durant deux ans à la lecture de grands poètes soufis tels que Omar Ibn Al-Farid (XIIIe siècle), Ibn Arabi (XIIIe siècle), Al-Hallaj (Xe siècle) et autres.
C'est ce choix de la poésie ancienne qui singularise Yassine. Il est en fait l'unique chanteur moderne qui jouit d'une popularité légendaire, car il a réussi comme personne à vivre et à faire revivre la poésie soufie.
Yassine nie fermement avoir jamais chanté avec une autre troupe que la sienne. Or, un des membres de son entourage (un ingénieur agronome ayant délaissé son métier pour organiser les concerts du cheikh) raconta un jour innocemment, dans le but d'embellir l'image de Yassine, comment il fut inclus dans le chœur d'un autre monched du nom d'Al-Touni. « Al-Touni tomba malade un jour, et ne put continuer la soirée. Yassine prit sur lui de le remplacer. Après la fin du zikr, Al-Touni dit à Yassine : Mon fils, tu as le don du inchad, et un jour tu seras un grand monched, mais si tu continues avec moi je serai un obstacle sur ton chemin .... Je te conseille de continuer seul ».
Et les jours confirmèrent l'oracle. Il suffit de voir l'état d'extase dans lequel se perd l'audience, pour la plupart des analphabètes, quand Yassine chante Ibn Al-Farid (poète soufi du XIIIe siècle, considéré comme le plus grand poète arabe du mysticisme) et voir comment, avant qu'il monte sur scène, les admirateurs essaient de s'approcher de lui pour le toucher ou embrasser sa main.
Dans une soirée donnée dans la petite salle de l'Opéra dans les derniers jours du mois de Ramadan, des hommes en galabiya, dans une ivresse euphorique, sont montés sur la scène pour danser un vrai zikr. « Quand je chante, je sens comme une corde se tisser, liant mon cœur à celui du bon Dieu et à celui des saints. Quand une grande audience m'entoure, je sens que cette corde devient de plus en plus solide. Je peux chanter cinq heures sans être fatigué ; c'est parce que l'extase est la nourriture de mon âme ».
Yassine ne prépare pas avant le concert ce qu'il va chanter. Il se laisse aller d'un poème à un autre mêlant la poésie soufie aux vers d'amour d'Al-Moutanabbi. « 
C'est le mot qui conditionne le temps et le lieu, et durant le chant je me transforme en une autre personne », explique Yassine toujours assis par terre, et qui a fini de se couper les ongles. C'est Yassine qui donne la musique des introductions, puis il laisse après aux musiciens de son groupe la liberté d'improviser d'où la vivacité et le naturel de chaque concert. La seule loi qui régit le travail est l'extase. Celle-ci dépend de la relation entre les spectateurs et le groupe. Cheikh Yassine a plusieurs fois chanté en Europe, la dernière fut à Londres, au mois de juin dernier, au Festival des voix sacrées. « Ce qui lie un homme à un autre, c'est l'instinct et les sentiments. Les religions sont à Dieu. J'ai chanté dans une des plus grandes églises en Angleterre. J'étais étonné par la sensibilité de l'audience occidentale qui, sans connaître le sens de ce que je chantais, était touchée par la performance. On n'a pas besoin de traduction quand on présente un art du cœur. Le mot chanté saisit le corps et l'emporte ».
Peu soucieux de faire fortune, Yassine ne parle jamais d'argent, il anime des soirées dans les villages, dans les maisons des dignitaires comme dans celles des pauvres. Chacun paie selon ses moyens. Cependant, Yassine Al-Touhami, dont 100 cassettes circulent actuellement sur le marché, est conscient de la nécessite d'assurer son indépendance. Il a fondé, à Assiout dans un immeuble qu'il possède, une société de production de cassettes. Les médias officiels ont cependant longtemps négligé son succès. Un artiste qui chante l'union de l'âme et de Dieu ne rentre pas dans les critères du discours officiel. Une audace pareille a valu à beaucoup de poètes, dont Yassine chante les vers, la peine de mort ou d'exil. Or, le succès que connut Yassine à l'étranger et l'importance que lui accordèrent les cercles académiques, en Egypte comme ailleurs, l'ont tout à coup transformé en vedette internationalement connue ! Yassine qui n'avait absolument pas projeté de devenir une star s'est trouvé obligé de répondre à de nombreux journalistes. Il fut même matière à deux thèses de doctorat américain traitant Le Cas Yassine.
L'heure est venue. Le cheikh se lève difficilement, se dirige vers sa chambre pour enfiler sa abaya, avant d'aller à la soirée. Tout le monde évite de lui parler. Il se prépare pour rencontrer son public, passe le premier dans l'escalier étroit tandis que les autres le suivent. Le vieil ingénieur agronome ne manquera pas de dire par la suite, à quiconque s'approche de son cheikh : « Pardonnez-lui sa nervosité, il est un peu spécial », avant d'ajouter : « C'est un cas ! ».

Haissam Khachaba

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