Jérusalem,
bombe à retardement

 Jérusalem représente, aux yeux des observateurs, le lieu de blocage majeur, sinon une bombe à retardement, des négociations relatives au statut final des territoires occupés. En effet, c'est un sujet non négociable du point de vue israélien, selon lequel la Ville sainte est la capitale indivisible de l'Etat hébreu, alors que Yasser Arafat, président historique de l'Autorité palestinienne, ne cesse de rappeler que la capitale de l'Etat palestinien sera cette même ville. Il reste que certains points paraissent négociables, selon les observateurs. Entre autres, créer à Abou-Diss, dans la banlieue de Jérusalem-Est, une capitale palestinienne. Un accord serait déjà intervenu sur cette question, sous Yitzhaq Rabin, entre Abou-Mazen (numéro 2 palestinien) et Yossi Beilin, ministre israélien de la Justice. Aujourd'hui, l'Autorité palestinienne dément l'existence d'un tel accord. L'autre pomme de discorde à débattre : la Maison d'Orient, qui est une sorte de siège de l'Autorité palestinienne à Jérusalem. Or, dans le cas d'un accord sur la création d'une capitale dans la banlieue, cette Maison d'Orient n'aurait plus la même raison d'être. Autre sujet de débat : à quelles juridiction et autorité les Arabes résidant à Jérusalem-Est et leurs propriétés seraient-ils soumis ? En ce qui concerne les colonies israéliennes qui entourent Jérusalem-Est et qui la relient à la Cisjordanie, les Palestiniens veulent les démanteler pour arriver à une égalité du nombre d'habitants : 160 000 de chaque côté. Avec les colonies, les Israéliens atteignent le double : 320 000. Ce qu'Israël a, jusqu'ici, rejeté d'emblée. Cette position israélienne bénéficie d'un quasi-consensus de la part des partis politiques d'Israël, toutes tendances confondues. Toute concession sur ce sujet entraînerait aisément l'effondrement du gouvernement. Même un référendum s'avérerait à haut risque.
Jérusalem « trois fois sainte » est une ville particulière. C'est à Jérusalem que Jésus a été crucifié et que l'empereur Constantin a fait édifier le Saint Sépulcre, pour que la ville devienne un lieu de pèlerinage des chrétiens. Pour les juifs, c'est à Jérusalem que fut édifié le temple de Salomon et le Mur des lamentations. Elle est aussi la ville sainte de l'islam, après La Mecque et Médine, puisque les Omeyyades y firent construire le Dôme du Rocher et la mosquée Al-Aqsa si chère au cœur des musulmans.
Aussi faudrait-il rappeler que l'opinion publique arabe n'accepterait nullement la signature d'un accord qui comprendrait la reconnaissance de la mainmise de l'Etat hébreu sur la Ville sainte de Jérusalem. Le cas échéant, ceci ébranlerait la plupart des régimes arabes, et représenterait un effet mobilisateur qui bénéficierait aux mouvements fondamentalistes islamiques prônant le Djihad (guerre sainte) pour libérer les lieux saints de Jérusalem.
Au niveau international, le Vatican favorise l'internationalisation de la ville et la gestion des lieux saints par les Nations-Unies. Une solution que le gouvernement égyptien a laissé sous-entendre qu'il accepterait. Quant aux Etats-Unis, le Congrès américain a déjà reconnu Jérusalem comme capitale d'Israël, et l'Administration Clinton peine à ralentir le transfert de l'ambassade de Tel-Aviv. L'Union européenne, quant à elle, préfère reporter le traitement de ce dossier explosif à la phase finale des négociations. Ainsi, jusqu'à présent, aucun observateur n'est capable d'apporter une réponse viable et réaliste à cette problématique.

Inès Eissa

Paix . L'Etat et Jéruasalem sont les deux dossiers les plus chauds des négociations finales entre palestiniens et israéliens.
Un Etat hors catégorie ?

 Un Etat palestinien. Pourquoi pas ? Du moins, c'est ce qu'Ehud Barak, premier ministre israélien, avait déclaré en juillet dernier. Et d'ajouter, que de toute façon, un tel Etat « existait de facto ». N'est-ce pas aussi une manière de dire que dans le cas où Israël envisageait d'offrir aux Palestiniens un Etat, celui-ci ne changerait en rien l'état actuel des choses ? Et la situation n'est pas des meilleures. Car si la Palestine se targue d'un drapeau, de timbres, de documents officiels, et même de passeports, un Etat digne de ce nom a besoin de bien plus pour devenir une réalité. La notion d'Etat palestinien, si elle est acceptée, divise Palestiniens et Israéliens. En gros, ce que souhaitent les Israéliens, c'est un Etat démilitarisé avec seulement des forces de police qui ne pourraient s'équiper d'armes lourdes. En ce qui concerne les frontières, les Palestiniens, se fondant sur les résolutions de l'Onu et les accords d'Oslo (voir entretien), exigent l'application des résolutions n°242 et 338 du Conseil de sécurité, c'est-à-dire un retour aux frontières d'Israël avant la guerre de juin 1967. Barak, de son côté, a affirmé qu'Israël ne restituerait pas la vallée du Jourdain. Problématique donc, si l'on songe que le maximum de territoires que pourront récupérer les Palestiniens à la fin de l'application de l'accord de Charm Al-Cheikh ne comprendra que 40 % de la Cisjordanie. La taille finale de l'Etat palestinien (appelé toujours entité en Israël) dépendra de l'étendue du troisième et ultime retrait israélien prévu par les accords d'Oslo 93. Les négociations sur ce point, ayant débuté lundi, permettront de résoudre un problème délicat. Toujours est-il que l'impression qui prévaut à cet égard est que les Palestiniens négocient dos au mur.
Une impression que doit ressentir très fort M. Yasser Arafat, souligne à cet égard le penseur palestinien Edward Saïd.
Pourtant, depuis le temps que Yasser Arafat a annoncé sa volonté de créer son Etat, d'abord en 1988 puis en 1999, il assiste en témoin impuissant à la réduction de ce rêve comme une peau de chagrin. Et pour cause, de nombreux accords sont intervenus entre-temps. Et si Yasser Arafat, il y a dix ans, avait le loisir de rêver d'un Etat palestinien souverain, aujourd'hui, son rêve cède la place à une réalité beaucoup plus amère.
Le président de Palestine ne connaît pas encore les frontières de son pays. D'ailleurs, à Charm Al-Cheikh, Ehud Barak a été très clair, pas de retour aux frontières d'Israël d'avant la guerre de 1967, comme il l'était pourtant stipulé dans la résolution 242 du Conseil de sécurité, et pas de restitution de la vallée du Jourdain. A l'heure actuelle, les Palestiniens doivent donc se contenter d'espérer les 40 % de la Cisjordanie, Jérusalem-Est exceptée, sur lesquels il n'auront qu'un pouvoir limité. « Ce nouvel Etat n'aurait pas un grand sens démographiquement, dans la mesure où les Palestiniens d'une zone seraient entièrement coupés de leurs compatriotes dans d'autres zones », souligne Edward Saïd.
C'est donc à un Etat policier qui se souciera principalement des actions terroristes contre Israël et qui devra agir en coopération avec Israël et les Etats-Unis que l'Autorité palestinienne devra consentir. Au point que celle-ci devra d'ailleurs soumettre une liste de ses policiers que les Israéliens devront accepter.
Mais c'est aussi dans une Palestine trop dépendante d'Israël que Yasser Arafat veut créer son Etat. Sachant que l'Etat hébreu contrôle l'alimentation en énergie des territoires occupés, c'est aussi valable pour l'eau, les transports et les communications, il est difficile d'envisager la Palestine comme un Etat viable. Et même si des corridors sont prévus pour lier les unes aux autres les zones palestiniennes, et que le port de Gaza figure au calendrier, Israël a tous les moyens de paralyser ce petit Etat. Ainsi, si Yasser Arafat continue de faire autant de concessions que d'accords de paix, il se verra président d'un Etat palestinien qui n'a que le drapeau et le passeport pour seule expression de souveraineté. Le rêve risque de se terminer en ghetto dans lequel les Israéliens se débarrasseront des Palestiniens, tout en profitant d'un marché économique, d'une paix et d'une crédibilité au sein de la communauté internationale. Ils n'auront même plus à se salir les mains en tuant des « terroristes » palestiniens … la police de l'Etat palestinien le ferait pour eux.

Nabila Massrali

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