| Il emploie des expressions voisines de Deleuze, le philosophe français : il parle d'« image du mouvement » et du « mouvement des images ». Il utilise ces deux systèmes. Dans un cas, c'est la photographie qui importe, dans l'autre la fluidité des images, le dessin. C'est ainsi qu'il nous donne la clé de son univers. Un zoom sur deux toiles de son salon privé nous place au cur de cet univers riche et particulier. Il joue dans la première sur le contraste entre la clarté des teintes, la beauté du cadre et le désarroi des personnages. Des enfants aux corps chétifs, visages esseulés et aux yeux excavés, qui y sont rassemblés autour d'un marchand de fèves cuites, semblent nous lancer un regard chargé de désarroi et de rage contenue. Proches de la caricature, ils suscitent plutôt notre rire que notre compassion. Cela vient de l'humour naturel de l'artiste face au macabre. Mais le comique est corrigé ; les enfants sont idiots mais touchants. Il sert aussi de transition. On sent notre regard glisser presque aussitôt vers l'autre toile, où des enfants savourent un bain de jouvence dans une mer aux teintes bleues sombres. Une fille en blanc s'en détache comme un reflet de lumière en perspective, une félicité. Il y a un aspect récit : un événement s'enchaîne nécessairement à un autre, et est remis en question par un autre. Ce qui se passe ici, colore ou affecte ce qui se déroule là. Ces perpétuels coq-à-l'âne ressemblent aux pérégrinations d'un internaute sur la toile. Comme dans un concerto, on est porté de la tragédie de vie dans un réel vain à un moment de plénitude. C'est ainsi que la vie de l'artiste est construite. Sa force vient d'une combinaison d'inquiétude discrète et de certitude. D'où vient ce registre nuancé ? Né dans le quartier de Darb Al-Ahmar, dans le Vieux-Caire, il était fasciné pendant toute son enfance par la beauté architecturale du Caire fatimide et impressionné par les peintres qui la transcrivaient sur leurs toiles. Il admirait surtout la bonté des gens et les valeurs qui les soudaient les uns aux autres en dépit des difficultés. Cette prise de conscience gravée si tôt dans sa mémoire le poussait à croire qu'il pourrait un jour traduire tout cela visuellement. Il attendait cependant le déclic. A l'âge de cinq ans, il perd son père, à la suite d'une maladie, qui lui a laissé pour seul héritage une collection de romans. Avant-dernier de huit frères et surs, il a dû tenir compte d'impératifs contraignants : grandir vite, se prendre en charge. Un voisin qui tenait une quincaillerie et s'essayait en photogravure, a agrandi le portrait de son père. Ali a trouvé ravissante l'idée de prolonger ainsi sa présence par substitution. C'est alors qu'il se met à la lecture pour connaître son père de par les romans de son choix. Seulement une chose le révoltait : le déchirement et la déperdition des personnages après l'abandon d'un être aimé. « Je ne comprenais pas, à cet âge-là, ces passions ravageuses. Je voulais renverser les situations ».C'est alors qu'il a commencé à dessiner des scénarios, prévoyant d'autres issues aux personnages, en marge des romans. La mélancolie est mêlée chez lui à la nostalgie, mais ce n'est pas un sentiment négatif, puisqu'il engendre l'envie de passer outre. Ainsi, il passe du deuil au soulagement. L'habitude de dessiner s'est prolongée à l'école. Il luttait contre l'ennui provoqué par certaines leçons en dessinant sur les livres ou sur tout bout de papier à portée de sa main. Le plafond de la classe, tapissé de boiserie et de dessins, favorisait son imagination. Le maître de dessin remarque son talent en herbe et l'encourage. Les pages de dessin décollent vite de son cahier pour décorer les murs. Toute sa vie, il aura du respect pour cet enseignant. A l'issue de l'école primaire, il avait déjà mûri l'idée de devenir peintre et convaincu son compagnon d'études, Abdel-Badie Abdel-Qader, de le suivre dans cette direction. Ils se sont inscrits à l'école secondaire artistique. Néanmoins, après avoir fait le tour de la matière principale, la décoration, Ali aspirait à autre chose. Un ami de son frère lui conseille d'entrer à l'Université populaire. Là, il trouve une véritable ambiance de travail méthodique et commence à fréquenter des ateliers. Parmi les projets à exécuter avec son ami Abdel-Badie : peindre des sites historiques côtoyés au quotidien. Ils campent alors sur les toits des immeubles et dessinent le paysage. Ce qui leur a valu le mécontentement des voisins. Soupçonnés d'être des topographes qui inventoriaient les lieux avant leur destruction, ils reçurent des épluchures de pastèques sur la tête, accompagnées d'injures. A cette époque, Ali avait déjà élaboré sa propre conception de l'art. « Il ne s'agit pas d'exalter sur la toile les charmes de la vie simple. Le but n'est pas de représenter, mais de reconstituer l'univers, donner à voir le monde comme lieu d'interprétation dans des scènes supposées vraies et lieu d'apparences supposées mensongères. Plus profondément, il s'agit d'illustrer une pensée esthétique ». Il suit des cours du soir en auditeur libre à la faculté des beaux-arts. Cette section d'auditeurs libres a été instituée par l'écrivain Taha Hussein, pour qui le talent de l'artiste n'a pas besoin d'être sanctionné par un diplôme. C'est là qu'il rencontre de véritables professionnels tels Salah Al-Benani, Saïd Hafiz et d'autres qui le poussent vers les limites de ce dont il est capable. Au bout de deux ans d'études, il réintègre la faculté des arts appliqués, section photographie cinématographique, qui venait d'être inaugurée et n'admettait que les artistes brillants. Animé du désir de peindre, Ali trouvait la photographie sans grâce, mais il se plie aux recommandations de ses professeurs. C'était sa façon de ne pas sombrer dans l'angoisse, de rester Ghazouli première manière, désirant, alerte et sans doute génial. Ayant décroché son diplôme avec brio, il obtient une bourse d'études doctorales en Italie. « J'étais ébloui de voir en réalité palpable et non virtuelle la statue de La Piéta de Michel-Ange. C'est au contact de Fellini, Antonioni, Bertolucci, etc., que je me suis découvert une passion vraie pour le cinéma. Une facette non encore révélée de moi-même ». A son retour au Caire, après un passage à la télévision où il s'impose comme chef-opérateur de talent, il se tourne vers la réalisation de documentaires où il devient l'orchestrateur qui met les choses en mouvement dans le film comme sur la toile. Ses premiers documentaires sont historiques, comme Qaïtbay (1981), Al-Nasser Mohamad (1981). Ensuite, il privilégie le drame documentaire. Dans ses films, la réalité n'est pas donnée en tant que vérité en soi, mais au travers de regards posés sur elle qui lisent le monde tel qu'ils le voient et le redoutent. Son style est fait d'un mélange de justesse d'observation et d'ironie, prenant en compte les contraintes du milieu et l'expérience particulière des personnages. Il explique sa recette : « Une fois les grandes lignes du sujet arrêtées, j'amasse le matériau de traitement : les personnages, les situations et le son. Les personnages doivent avoir une épaisseur psychologique. J'en approfondis les caractéristiques petit à petit. Cet approfondissement ne repose pas sur le dialogue, mais sur l'action et le mouvement. J'essaye d'obtenir une combinaison des deux, des personnages et de l'action ». Il cite son film, Hakim Sainte Catherine (Le médecin de Sainte Catherine, 1986), penché sur l'humanité d'un bédouin qui guérit les patients avec des plantes médicinales. Le commentaire s'efface, dans le film, devant le travail effectué : la recherche et la récolte des herbes. La nature est belle et l'inanité de la parole est signifiée par un ordre cosmique du monde (les collines, l'orage, la chanson mélodieuse du Hakim sur les affres de la vie dans le désert, le rite de la moisson). Ali ne se repose pas sur ce qu'il connaît, il est tenté par l'inconnu. Dans son film Seid al-assari (La pêche de l'après-midi, 1990), il jette les bases d'une situation donnée : la vie des pêcheurs sur le lac de Menzala. Puis il regarde, écoute et enregistre ce qu'on dit. Un événement retient son attention, l'arrivée des écoliers en barque. Il fallait le placer dans un cadre. Intrigué par les projecteurs et le branle-bas du tournage, un petit enfant fend les rangs de la foule et s'approche, maladroit et pudique, d'Ali. Haut comme trois pommes, âgé de cinq ans, il se rend seul à l'école en barque. Ali a présenté la vie des pêcheurs à partir de ce gosse. « J'aurais pu choisir un enfant sympathique. Celui-ci avait apparemment des ennuis. Cela donne un développement intense. Pendant le reste du film, le spectateur se demande comment il s'en tire. J'aime que le spectateur assume son rôle ». Le chant d'un vieux pêcheur à la voix rauque fait écho à la lutte du petit enfant. L'espace chez Ali est moins à parcourir, malgré les trajets physiques, qu'il n'est une surface sensible où la vie intérieure des personnages trouve une écoute particulière. Rarement on a vu un film comme Hadith al-samt (Le Discours du silence, 1999), dernier documentaire en date du réalisateur, dont le rythme découle de la construction sonore. Dans le film, un bédouin traverse le désert et scrute l'horizon à la recherche de son village. Ne le voyant toujours pas, il le retrouve en pensée. Le bruit de sa voix mêlé à celui d'un cours d'eau, doublé du chant des oiseaux, associés au tremblé d'une caméra portée, exception dans un film aux cadres fluides et fuyants, font revenir le souvenir à la surface. Le montage travaille lui aussi à cette subtile confusion des mondes. Le plan subjectif du bédouin, qui voit le village s'approcher, enchaîné dans un faux raccord en contrechamp à un jeune garçon qui trait une chèvre, trace en filigrane le parcours d'une pensée qui voyage. Ce n'est pas un hasard si Ali parle en particulier de ces trois films où le désert et l'eau sont des éléments fondamentaux. Ces deux éléments illustrent la progression harmonieuse, spécifique à l'auteur, d'un état statique, celui du désert, à un autre plus mouvant, celui de la mer. Ali cherche une forme de certitude et non une pensée, presque indépendante d'une intention, d'une démarche. Son génie tient de cette vie. « Ali prend du plaisir dans son travail comme un enfant. Il se tient loin de toute résolution. Tout est commencement chez lui, originel prélude. Rien n'est fini », dit Safouat Osmane, son ami, ancien vice-président du Conseil d'Etat, lequel partage avec lui des valeurs profondes en même temps que ses loisirs et ses voyages de retour aux sources et de repérage aux Oasis, dans le Sinaï et à la mer. Ali Al-Ghazouli s'approprie ces grandes figures (le visible, le sensible, la pensée et la musique du monde) qu'il orchestre dans un cinéma documentaire d'une tout autre nature, plus cadré, plus plastique, davantage soucieux de sa cohérence interne. |