| . | | Deuil . On ne pleure pas de la même manière un homme ou une femme, un villageois ou un Cairote, un riche ou un pauvre. Mais dans tous les cas, les coutumes vont bien au-delà des religions. | Les traditions ont le dernier mot | | Hurlements et pleurs, Al-Raïssiya, petit village de Haute-Egypte, est sens dessus dessous. Vêtue de noir, une femme du village se dirige vers une petite maison en briques rouges. Elle pousse des cris. D'autres cris sortant de la maison lui répondent. Fathiya vient de perdre son fils aîné Awad, qui venait juste de fêter ses 23 ans. Ces cris sont des démonstrations de solidarité et de compassion. Toutes les femmes du village sont là pour consoler la mère et pleurer le mort. Ce qu'elles font si bien qu'on les croirait professionnelles. En fait, pendant les 3 à 7 jours qu'elles passeront rassemblées autour de la mère, ces femmes pleureront le mort et énuméreront toutes ses qualités. Après le 7e jour, ces visites se distanceront. Les femmes se rassembleront chaque jeudi (khemssan) jusqu'au 40e jour (Al-arbéein). Pas de radio, ni télévision. Aucune célébration, les mariages sont ajournés. « Dire simplement bonjour ou bonsoir durant les jours de deuil est une faute impardonnable », confie une pleureuse. Un deuil, c'est un deuil, et il faut le vivre et respecter toutes les traditions qui y sont liées. Cette scène n'est pas seulement caractéristique des villages de la région de Qéna, ni même de ceux de Haute-Egypte, mais elle reflète l'intérêt tout particulier que portent au deuil les Egyptiens, quels qu'ils soient. « Bien que les Egyptiens croient en Dieu, et que dans les religions, la mort est un destin auquel nul ne peut échapper, ils traduisent leur deuil et leur tristesse ostensiblement », souligne Fathi Aboul-Einein, sociologue et historien à l'Université d'Aïn-Chams. La manière dont les Egyptiens pleurent leurs morts et les rites accompagnant le deuil ont pour but de commémorer le défunt et d'enraciner le sentiment que sa perte est une catastrophe. « La tradition d'immortalisation des morts vient de nos ancêtres pharaons qui utilisaient la momification pour conserver les cadavres de leurs morts », explique, dans son livre, Ahmad Morsi, expert en art populaire. | Un deuil des vêtements et du cur | | Pourtant, ces rites sont loin d'être conformes aux religions des Egyptiens. « Les Egyptiens, musulmans ou chrétiens, ne diffèrent pas beaucoup dans leur façon de regretter leurs défunts. La seule différence, c'est que les premiers utilisent le Coran et que les chrétiens récitent des versets de l'Evangile », assure sur Aghabi, mère dans un monastère de Béni-Souef. Un proverbe populaire dit : « Une tristesse partagée est diminuée, tandis qu'une joie partagée est renforcée ». Et c'est pour cette raison, selon elle, qu'un deuil doit être partagé de manière ostensible et ce, même si dans la religion chrétienne il n'y a aucune instruction en ce qui concerne les rites du deuil. Pour les musulmans, en revanche, la religion est plus précise. « Le deuil consiste à rejeter toute sorte d'ornement. Il doit durer 3 jours, sauf pour la femme qui pleure son mari. Cette dernière ne sortira pas de chez elle pendant 4 mois et 10 jours, sauf en cas de nécessité », explique cheikh Abdel-Métaal, imam d'une mosquée du quartier d'Al-Haram, qui ajoute qu'il n'existe pas de commémoration du défunt. Les jeudis et le 40e n'existent pas dans le Coran. Fakha a 72 ans. Cairote, elle porte le noir depuis 25 ans. « Depuis la mort de mon grand-père, ma grand-mère n'a pas enlevé le noir. Elle est toujours en deuil », explique son petit-fils Tareq, fonctionnaire. Certaines femmes, notamment en Haute-Egypte, s'habillent en noir jusqu'à leur mort. « Elle peuvent y renoncer au cas où l'un de leurs enfants se marie ou si elles décident de faire le pèlerinage », déclare Mohamad Chamroukh, journaliste, originaire de Haute-Egypte. Même si aucune religion n'a dicté de couleur, en Egypte, les traditions sont très strictes et des règles non écrites déterminent la durée au cours de laquelle une femme doit porter le noir. Et ce, selon le degré de parenté du défunt et selon l'âge de la femme. « La nouvelle mariée ne porte le noir que pendant quelques jours si le défunt est son père ou son frère. En Haute-Egypte, elle respecte l'avis de son mari qui a le droit de l'obliger à ôter le noir », ajoute Chamroukh. Selon Fathi Aboul-Einein, les couches sociales défavorisées, surtout dans les zones rurales, sont celles qui expriment leur tristesse de la manière la plus extrême. « Elles crient, se frappent les joues, se lamentent, et se jettent de la poussière sur le visage », explique-t-il. Et ce, alors que selon le cheikh Abdel-Métaal, ce genre de lamentation est considéré comme un péché. Même s'il constate que ces traditions sont en train de se perdre. « La modernité, l'influence des médias et surtout la cherté de la vie ont fait que l'on tente d'abréger les jours de deuil. Il faut avouer que cela coûte cher », ajoute Aboul-Einein. Alors, si une femme meurt, le deuil est facilement abrégé, admet Fathi Aboul-Einein, qui explique que l'homme est considéré, dans la culture rurale, comme une source de vie et de revenus. « C'est parce que la mort d'un homme représente une catastrophe pour la famille que cette dernière traduit sa tristesse de manière aiguë », ajoute-t-il. Ainsi, les cérémonies de deuil diffèrent selon les couches sociales, le niveau culturel et aussi selon le sexe du défunt. | Solidarités | | La mort n'engendre que des lamentations, elle est également l'occasion de témoigner de la solidarité de la communauté, particulièrement dans les villages de Basse-Egypte. Dès que la nouvelle de la mort d'un villageois se répand, toutes les autres familles se précipitent pour présenter leurs condoléances, mais aussi offrir leur aide. Les familles les plus riches reçoivent les hôtes à leurs frais. Thé, café, cigarettes et repas sont présentés et tout cela est offert par les proches de la famille. Si les femmes se regroupent autour des fourneaux, les hommes, eux, s'occupent de toutes les formalités allant du lavage du mort jusqu'à son enterrement. D'autres préparent l'avis de décès qui paraîtra dans la rubrique nécrologique d'un journal et qui a remplacé le crieur public ou les affiches. D'ailleurs, cet avis de décès est devenu aujourd'hui un symbole de prestige. Une fois le mort enterré, la visite du cimetière devient une tradition à ne pas rater et est accompagnée de nombreux rites. « Les plus éduqués se limitent à lire des versets du Coran et à distribuer des dons (argent, fruits, pâte à pain) aux pauvres », explique Abdel-Hamid Hawas, professeur de culture populaire à l'Académie des arts. Beaucoup considèrent ces visites comme indispensables, surtout pendant les fêtes. « Il est normal que nos proches décédés fêtent avec nous nos joies. Alors, à cette occasion, nous leur apportons avec nous tout ce qu'ils aiment », dit, avec beaucoup de conviction, Soad, une veuve. Ainsi, les jours des fête, les villageois font des kilomètres pour rendre visite à leurs morts. « Les cimetières ressemblent à des mouled. Femmes, filles et enfants viennent, entassés dans des camions. Des marchands ambulants profitent de l'occasion pour vendre des jouets, des ballons et des sucreries aux enfants », raconte Marzouq, fossoyeur. La religion musulmane prévoit ces visites aux cimetières à certaines conditions : en profiter pour en tirer des leçons sur la vie et lire le Coran sans crier ou se lamenter. L'islam rejette toutes les exagérations dans les rites du deuil. Pourtant, certains enterrements ne se préoccupent guère d'humilité ou de pudeur. De célèbres récitateurs du Coran sont un signe de funérailles importantes, et « parfois, des familles vont jusqu'à filmer les funérailles », conclut Fathi Aboul-Einein. Montesquieu se retournerait dans sa tombe. N'est-ce pas lui qui disait : « Il faut pleurer les hommes à leur naissance et non à leur mort » ? | | Doaa Khalifa Haguer Gouda | | |
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