Nous manquons d'informations

Entretien avec Chérif Rihane, chargé d'affaires au consulat égyptien à Bagdad.
Al-Ahram Hebdo : Quel est le nombre exact d'Egyptiens disparus en Iraq ?
Chérif Rihane : Il est exagéré de les qualifier de disparus, vu la situation ici. Il y a encore 200 000 Egyptiens présents en Iraq. Nous tentons, en collaboration avec les autorités iraqiennes, de connaître leur nombre précis et l'endroit où ils se trouvent. Nous avons demandé aux autorités concernées une liste des noms et adresses des Egyptiens, mais il ne nous ont envoyé qu'une liste de 15 000 noms, ce qui est très en deçà des vrais chiffres. Nous avons donc commencé à prendre directement contact avec les Egyptiens pour tenter d'établir des statistiques.
 Le ministère des Affaires étrangères reçoit des milliers de lettres demandant des informations sur les Egyptiens en Iraq. Que faites-vous de toutes ces lettres ?
— Nous recevons en effet des milliers de lettres, pas seulement des Affaires étrangères, mais aussi de diverses instances gouvernementales, ou directement d'Egypte au consulat. Nous procédons par étapes. Nous commençons par chercher la dernière adresse de l'Egyptien résidant en Iraq. Si nous réussissons à le rencontrer, nous lui demandons d'appeler d'urgence sa famille et nous répondons à la lettre de la famille et à l'administration concernée. Si la dernière adresse de la personne disparue est hors de la capitale, nous lui envoyons une lettre avec les numéros de téléphone et l'adresse du consulat. J'ai testé aussi une autre méthode, qui consiste à enregistrer tout Egyptien venant retirer des documents du consulat. J'organise également une rencontre hebdomadaire ouverte au consulat dans laquelle j'écoute les plaintes des membres de la communauté.
— Selon vous, pourquoi ces Egyptiens ne prennent-ils pas contact avec leurs familles ?
— Les Egyptiens, ici, se divisent en deux catégories. La première catégorie d'Egyptiens évitent d'informer les familles de leurs souffrances. La seconde a réussi à se stabiliser d'une manière satisfaisante en Iraq, malgré les circonstances difficiles, et tente de préserver ce qu'elle a réalisé. Dans les deux cas, l'Egyptien préfère ne pas contacter sa famille et oublie ce que cela peut engendrer de souffrances pour celle-ci. De plus, il y a un nombre important d'Egyptiens qui se sont mariés avec des Iraqiennes et qui ont obtenu la nationalité iraqienne. Il est extrêmement difficile d'avoir des informations sur cette catégorie.
— Dans plupart des lettres, les familles des disparus demandent au gouvernement si leur proche est mort ou vivant, et exigent dans les deux cas des preuves. Que faites-vous dans les cas de décès ?
— Dans le cas d'un décès naturel ou suite à un crime, nous réussissons à avoir des informations très complètes. Mais il y a des dizaines d'Egyptiens qui sont morts pendant les raids, et nous ne pouvons pas obtenir des documents prouvant leur décès. Dans ce cas, nous sommes impuissants parce que les Iraqiens eux-mêmes ne réussissent pas à obtenir ces documents. Quant aux cas de décès récents, ils sont tous enregistrés. Il y a un autre problème, que le consulat essaye de résoudre, c'est que tout Egyptien résidant à Bagdad doit payer 1 500 dollars pour renouveler son passeport ; nous tentons d'obtenir du ministère des Affaires étrangères qu'il baisse ces taxes ou les annule.
— Quelle est la situation des citoyens encore retenus par les autorités iraniennes depuis la guerre Iran-Iraq ? Y a-t-il des négociations en vue de leur libération ?
— Je n'ai aucune information sur cette question. S'il y a des prisonniers égyptiens en Iran, c'est sans doute les Nations-Unies et le Comité International de la Croix-Rouge (CICR) qui seront responsables de cette affaire, laquelle peut également faire l'objet de discussions entre Le Caire et Téhéran.

Propos recueillis par
Hamdi Al-Husseini

Emigrés . 250 000 Egyptiens vivent en Iraq. La majorité ont perdu tout contact avec leur famille.
Disparus ou pas ?

Bagdad —
De notre envoyé spécial

« Je n'ai pas contacté ma famille depuis six ans. Au lendemain de la guerre de 1990, j'avais le choix de retourner en Egypte ou d'aller dans un autre pays. Mais je vivais en Iraq depuis 1985 et j'ai établi des liens d'amitié avec beaucoup d'Iraqiens. Avant la guerre, j'avais beaucoup d'argent, mais tout s'est effondré soudainement, et tous mes rêves en même temps. J'ai attendu que ma situation s'améliore, année après année, espérant retrouver ma stabilité financière, notamment parce que j'étais co-propriétaire d'un restaurant avec un Iraqien. Je n'avais pas vu ma famille depuis longtemps, je ne pouvais pas rentrer sans cadeaux à lui offrir. J'ai commencé il y a deux ans à envoyer des lettres à ma famille et à leur téléphoner ; ils croyaient que j'avais été tué pendant la guerre. Aujourd'hui, après toutes ces années, il m'est difficile de prendre la décision de rentrer parce que je me considère comme un citoyen iraqien », raconte Nasser Chaféï, 48 ans, originaire d'Alexandrie, avec un parfait dialecte iraqien.
La plupart des Egyptiens se concentrent actuellement dans les provinces du Sud et du centre de l'Iraq, et occupent diverses professions. Certains d'entre eux sont totalement intégrés dans la société iraqienne après avoir épousé une Iraqienne. Certains n'avouent pas qu'ils sont égyptiens, craignant la méfiance des Iraqiens à l'égard des étrangers.
Dans le quartier d'Al-Marabiaa, au centre de Bagdad, tout le monde connaît Madiha Mohamad, 53 ans, Egyptienne spécialisée dans la réparation des montres. En effet, vu que les importations ont été stoppées, les Iraqiens ne peuvent que recourir à la réparation de tout le matériel qu'ils possèdent, y compris les montres. Cette Egyptienne possède un petit kiosque en bois à côté d'une chaîne de magasins connue dans le quartier d'Al-Marabiaa, où se rassemblaient les Egyptiens avant la guerre. Elle raconte : « Je suis arrivée en Iraq avec mon mari il y a environ 25 ans. Il était horloger, et comme je l'aidais souvent, j'ai peu à peu appris le métier ». Pendant la guerre, le bâtiment de la poste a été bombardé, et son mari, qui se trouvait à l'intérieur, a trouvé la mort des suites de ses blessures, laissant son épouse seule avec trois enfants. « Nous l'avons enterré à Bagdad, selon son souhait. La plupart des Iraqiens m'ont soutenue, et m'ont aidée à acheter un petit kiosque, car j'avais été obligée de vendre le magasin de mon mari pour payer ses soins. Avec le temps, je mes suis intégrée à la société iraqienne. Suite à ces problèmes, j'ai perdu tout contact avec ma famille, qui habite dans le quartier de Charabiya, au Caire ».
Intégration, difficulté de rentrer en Egypte où ils craignent les perspectives du chômage, des milliers d'Egyptiens comme Madiha ont décidé de s'installer définitivement en Iraq, malgré les dures conditions de vie.


Au gré de la politique

Le dossier des Egyptiens disparus en Iraq fait partie des problèmes épineux qui opposent les deux gouvernements. Il y a en effet environ 250 000 Egyptiens résidant en Iraq, dont le sort reste inconnu en dépit des efforts déployés par Le Caire et Bagdad. Des milliers de familles égyptiennes n'ont d'autre recours que d'envoyer des lettres au ministère des Affaires étrangères ou aux responsables gouvernementaux pour les inciter à rechercher leurs parents, dont ils sont sans nouvelles depuis le début de la guerre avec le Koweït. La politique s'en mêlant, les autorités égyptiennes ont recours à cette affaire, à des moments différents, pour faire pression sur le régime iraqien. C'est ce qui s'est passé lorsque Tareq Aziz, vice-premier ministre iraqien, a écrit un article à la fin de l'année dernière, suite aux raids aériens américano-britanniques, dans lequel il attaquait le gouvernement égyptien pour ne pas avoir clairement dénoncé ces raids. Les médias égyptiens ont immédiatement organisé une contre-campagne en rouvrant le dossier des Egyptiens disparus en Iraq. Il était question, dans les médias gouvernementaux, de la possibilité de déposer une plainte égyptienne contre l'Iraq auprès des Nations-Unies sur l'affaire des disparus. Le calme est ensuite revenu dans les relations entre les deux pays, la campagne médiatique s'est apaisée et on n'a plus parlé des Egyptiens disparus en Iraq.

Hamdi Al-Husseini

La Une   L'événement   Le dossier   L'enquête   Nulle part ailleurs   L'invité   L'Egypte   Finances   Le monde en bref   Points de vue   Commentaire   Carrefour   Portrait   Littérature   Arts  Livres  Société   Sport   Escapades   Loisirs   Echangez, écrivez   La vie mondaine  
Al-Ahram Hebdo
Hebdomadaire égyptien en langue française
hebdo@ahram.org.eg