| C'est comme si un passé très proche lui envoyait ces bruits. Les portes en fer grincent, battues par l'air de la nuit. Par les fenêtres au verre brisé, il entend le hennissement d'une vieille locomotive, dont la fumée noire s'élève, reste immobile quelques instants et se disperse dans le vide. Les roues restent droites puis s'infléchissent sur les rails brillants, pour différentes raisons, nuit et jour. Il est maintenant assis seul, il écoute. Il a autour du cou un vieux fil tressé auquel il attache son sifflet de cuivre, qui reste toujours au milieu de sa poitrine ; il ne l'enlève jamais. Il est assis, la monture métallique de ses lunettes est terne. L'une de ses branches est branlante, ce qui le force à se pencher avec elle. Ses verres ont jauni et cachent les rides de ses yeux. Il contient sa toux rauque tout en débarrassant le vieux fil de cuivre de ses nombreux nuds. Lorsque l'un des nuds lui obéit, il tourne le fil raidi autour d'un bout de bois fin qu'il a arraché à une vieille cage à poules. Il dit après que sa poitrine se fut calmée : Il y a longtemps, lorsqu'on laissait les fenêtres et les portes ouvertes, l'air était de plomb en janvier et le train rapide comme le vent. Maintenant, lorsque je m'installe à côté de la fenêtre, j'ai froid. Il changea de place, pour ne pas rester face à la fenêtre. Ses doigts commencèrent à trembler. C'est un fil de vrai cuivre, celui d'il y a longtemps. Lorsqu'il eut finit de démêler le fil, il en avait enroulé cinq bobines. Il les posa près de lui, sur le vieux canapé à l'ancienne et, à haute voix : Ramassez les restes de fil par terre pour les enfants ! Il se mit à débarrasser sa djellaba verte rayée des fils fins et acérés. Il enleva son sifflet et l'observa. Il regarda autour de lui puis le posa entre ses lèvres après l'avoir accroché à nouveau à son cou. Il appela Chahd plusieurs fois. Il lui demanda le coffre en bois, et lorsque celui-ci fut à ses pieds, il tenta de le mettre à côté de lui sur le canapé, mais le coffre était lourd et sans poignée. Il referma la fenêtre sur l'hiver. Il alluma la lampe de soixante watts, s'assit à côté du coffre et l'ouvrit. Maintenant, il se déplace entre les wagons du train troisième classe pour Alexandrie. Il a dans les mains les clés de portes, arrachées ou toujours ouvertes. Le coup de sifflet de Am (1) Attiya retentit en permanence. Lorsque le train entre en gare, et lorsqu'il en part, quittant les quelques personnes qui sont arrivées en retard, il leur fait signe de la main avec son sifflet, pour les assurer que le train suivant ne va pas tarder. Il va d'un wagon à l'autre, ne se fatigue jamais. Il encaisse les tickets et s'occupe du maintien de la sécurité. Son coffre est rempli de cahiers jaunis par le temps. Chacun est divisé en horaires de jour et de nuit. La nuit a ses histoires, différentes de celles du jour et de ses plaintes habituelles. La nuit, la plupart des gens dorment ; il y a aussi ceux qui s'assoupissent pour un moment. Mais tous les corps sont ballottés par le train et vacillent. Ils se rapprochent et s'éloignent. Aux aiguillages et dans les pentes, ils se heurtent brutalement les uns aux autres. Certains se réveillent alors ; celui qui l'est déjà n'y prend pas garde et essaye simplement de s'accrocher à son banc en bois poli. Les soldats chantent ; les paumes qui frappent avec force mettent le feu à la mélodie et procurent de la tiédeur. Parmi eux est assis Am Attiya ; il chante et il rit. L'air froid frappe les portes entrouvertes et fait passer les chansons, qui s'éteignent progressivement, d'un wagon à l'autre. Am Attiya sortit avec précaution un cahier du coffre après avoir lu son numéro. Il l'ouvrit à une page qu'il connaissait, tout en appelant Chahd, sans arrêter de rire : Viens, ma belle ! Regarde ce garnement de Sobhi déguisé en fille, avec les soldats qui le draguent. La veille, il avait refusé une promotion, une mutation dans le train de luxe pour Alexandrie, et il avait demandé à rester à son poste jusqu'à la retraite. Am Attiya, vas-y, le train de luxe c'est peinard et tous tes rapports sont excellents. Quand ta femme s'est fâchée, la bufflesse a embelli, et après ! Là-bas, il n'y a ni gens louches ni fraudeurs. Ce n'est rien, Am Attiya, je ne pensais pas à mal, je te le jure. Il fait bon raconter des histoires dans l'équipe de nuit. La plupart des gens dorment, tout est calme, les soldats l'entourent. Et tant pis pour le froid de janvier. Il refusa la mutation. Alors qu'elle allait se pencher pour remplir la bassine, je l'ai prise dans mes bras. Il raconte qu'elle s'était tournée vers lui et, coquine, l'avait frappé à la poitrine. Il l'a prise dans ses bras une deuxième fois et lui a donné un baiser dont son museau garde encore le goût. Un soldat, un châle autour de la tête, lui demanda : Qu'est-ce qui est meilleur, par derrière ou par devant ? Mon frère, tout est bon. Les wagons de nuit sont obscurs. Le froid est plus vif dans les espaces sans toit, et à côté des portes. Des trains et des wagons qu'il a traversés nuit et jour. Une longue vie qu'il n'oublie pas, même s'il ne l'a encore jamais racontée. Et des cahiers qui ne suffisaient pas à tout ce qu'il savait, sur lesquels il a passé des nuits. Combien de fois as-tu eu des retenues sur ta paye, Am Attiya ? Ah, beaucoup, je ne les compte plus ! Comment se fait-il alors que tous tes rapports soient excellents ? C'était au début seulement. A chaque fois que l'inspecteur me voyait chanter ou raconter une histoire, j'avais droit à une retenue. Et après, il s'est lassé, il en a eu marre de moi. Il reposa sa tête sur le mur, enleva ses lunettes et les essuya. Son visage était chaud et ses doigts faibles, et les lunettes tombèrent tandis qu'une personne toute proche chantait : « Emmène-moi au pays du bien-aimé » (2). C'est vrai qu'il avait espéré travailler sur le Nil, mais après avoir obtenu son poste il s'était dit : La terre ferme ou la mer ... c'est tout du fer. La fièvre passe de son visage à tout son corps, et il est absent des jours et des semaines. Il lui est interdit de manger. Ils le mettent sous perfusion, et les chants s'élèvent. Lorsqu'il revient, il a le sourire large et il descend vers son coffre. Il lance son coup de sifflet et son train se met alors en branle, tous les matins et tous les soirs. Chaque matin et à chaque départ, il parcourt les lignes du cahier et quitte les gares. C'est ces jours-ci qu'il a eu ses crises les plus violentes. Am Attiya a fermé son coffre maintenant, son sifflet a glissé, alors ses lèvres l'ont fortement étreint. Il resta debout à côté de la porte de la pièce. Personne ne reste debout près de la porte, le train part ! Il se dirigea vers son lit. Il s'emmitoufla dans sa couverture de laine et appela Chahd. Tu n'aurais pas un fil de chapelet ? C'est dommage pour ce chapelet-ci. Il s'illumine dans le noir. Maladroitement, il commença à rassembler les grains de son chapelet, dispersés par terre, tout en appelant Chahd une seconde fois. |