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Festival expérimental . Récompensée comme meilleure représentation, C'est pour toi que je fais ça ! de la troupe française est une leçon d'humilité ... et de théâtre.
L'offrande théâtrale
du Cirque désaccordé

« Qu'est-ce que le théâtre ? », la question est mal posée, voire naïve, certains diraient dérisoire. Mais dans certains cas, il semble que sa formulation provienne d'une nécessité qu'on s'explique mal au départ et qu'on ressent comme évidente à l'arrivée. Le spectacle généreusement intitulé C'est pour toi que je fais ça !, et qui a reçu le prix de la meilleure représentation au Festival international de théâtre expérimental du Caire, renouvelle en nous le sentiment du théâtre.
Au sortir d'une bonne heure et demie d'un drame continu, ininterrompu, sans cesse recommençant, le terme si usé de « théâtre » se gonfle de fraîcheur, de vie, d'espérance. Et, c'est peut-être ça le « théâtre », cette immédiate sensation d'avoir été pris en compte, considéré comme spectateur. La scène est ici si charnellement arpentée, si hystériquement désirée, si magistralement conquise que le spectateur ébloui n'hésite plus, ne se triture plus l'esprit à vouloir définir : est-ce du théâtre ? La question trouve sa réponse dans une incarnation, une fixation, une évidence : voilà ce qu'est le théâtre.
Onze personnages (on est toujours au seuil de dire onze personnes) se prêtent au jeu le plus bouleversant qui soit, se raconter sans fausse pudeur, sans honte, avec la netteté coupante de la monodie. Et plus l'on avance dans les histoires respectives de chacun, plus l'on retrouve, nous autres témoins muets de la scène, une parole nôtre, un destin similaire. Le savant dosage des techniques mises en œuvre : cirque, danse, textes, chansons, etc., ne noie pas sous un vernis de haute technicité, comme il le fait si souvent dans ce qu'on nomme « théâtre expérimental » le théâtre tout court. Ici, il le révélerait plutôt. Le liant du spectacle, ce qui en fait à la fois l'harmonie et la densité, est l'incessante activité purement dramatique des acteurs. Qu'ils dansent, parlent, s'agitent, gesticulent, fassent des acrobaties ou qu'ils s'immobilisent pour nous fixer, leur présence est irrésistiblement théâtrale. Rien n'y fait, cette apparente dispersion des techniques, loin d'embarrasser la réception, la soulage au contraire, la rend plus facile. A la vérité, le spectateur est soumis à un régime émotionnel d'une rude intensité. Nous sommes pris entre les impressions fortes de la voltige et la violence des cris que chaque personnage jette comme un aveu, une nudité sans fard. Le foisonnement gestuel, dramatique, acrobatique, chorégraphique, cette explosion de sens qui ne s'arrête qu'avec un dernier chant hurlé, cri déchirant cessant au moment où la lumière s'éteint, tout cela exige du spectateur qu'il participe de tout son cœur. Car, et c'est là la grande beauté de ce spectacle, les acteurs s'offrent sans compter. La dépense physique exceptionnelle que chacun déploie en témoigne.
Le fait que les acteurs aient suivi une formation dans une école de cirque, cela explique seulement qu'ils savent maîtriser des outils provenant du cirque, rien de plus. Qu'on n'aille pas cependant en déduire que ce sont là des gens de cirque qui s'essayent au théâtre. Il est vrai qu'il existera toujours et partout d'épais théologiens de définitions définitives qui, ayant découvert une fois pour toutes la nature des choses, excluent tout ce qui ne s'accorde pas à leurs principes éternels. Ainsi, entendait-on certains affirmer péremptoirement à propos de notre spectacle : ce n'est pas du théâtre. Mais laissons là ces docteurs, ces Trissotins bavards.


Compassion contagieuse

C'est pour toi que je fais ça ! est un cadeau théâtral rare de sincérité. La violence, voire la brutalité de l'univers dans lequel évoluent les personnages, conduit paradoxalement à l'espoir. Ces corps bondissants, virevoltants, s'ouvrant ou se lovant, donnés et reçus, dominent l'espace de la scène. Pas de demi-mesures, de calculs feutrés. Beaucoup de travail, de patience, de foi, et l'humilité pour couronner le tout donne à ce spectacle une saveur unique, une gravité noble et humaine. Car, c'est la vie enfin qui voulue, défiée, implacable, désirée, agressive, tendre, drôle, inépuisable, c'est la vie qui s'exprime ici, on voudrait dire qui s'explique. La part essentielle prise par la comédie en permettant à la tension émotionnelle de se dénouer en rires nous dévoile tout à coup la profonde théâtralité du spectacle. Et cette théâtralité éclate, brille aux yeux mêmes des plus réticents dans la virtuosité avec laquelle est exploité l'éventail des langues. On parle français, arabe, anglais, espagnol, on bafouille, on ânonne, et même si c'est logiquement le français qui possède la prédominance, le jeu si direct, si proche des acteurs est en soi suffisamment signifiant.
Ce qui rend ces personnages si proches, c'est leur solitude. Il semble que le mystère de cette théâtralisation qui transforme tout, de la voltige en passant par la break-dance, en théâtre immédiat, évident, il semble que le mystère réside en partie dans cette intimité que d'une part les personnages ont entre eux et qu'ils finissent par contagion à partager avec nous. C'est leur profonde compassion pour les personnages qu'ils représentent, leur authentique tendresse pour eux qui donnent à ce spectacle une splendeur humaine et ce faisant une grâce, une beauté dramatiques et théâtrales. A chacun des membres du Cirque désaccordé, merci d'avoir fait ça pour nous !

Amr Hegazi

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