La nouvelle politique israélienne en Syrie
Hicham Mourad, 3-10-2018



Israël doit tourner la page de sa politique de libre intervention militaire dans le conflit syrien. Depuis le crash de l’avion de reconnaissance russe Il-20 près de la ville portuaire de Lattaquié dans le nord syrien, le 17 septembre, la tension est montée d’un cran entre Moscou et Tel-Aviv, accusé par l’armée russe d’avoir délibérément provoqué la chute de l’avion, qui a été atteint par la défense aérienne syrienne.


En réaction à cette provocation, qui a coûté la vie à 15 militaires russes, Moscou a pris diverses mesures d’ordre militaire, dont la plus importante est la livraison à l’armée syrienne du système avancé de défense aérienne S-300. Celui-ci devrait presque verrouiller l’espace aérien syrien devant les chasseurs israéliens, qui avaient l’habitude de sillonner le ciel de la Syrie et frapper en quasi-impunité. Seul un chasseur F-16 israélien avait été abattu en février dernier par la défense aérienne syrienne. Damas cherchait depuis 2009 à acquérir ce système de défense antiaérienne, mais les pressions d’Israël et des Etats-Unis ont fini par amener le président russe, Vladimir Poutine, à abandonner ce marché d’armes en 2013.

Selon un récent rapport de l’armée israélienne, Tel-Aviv a mené plus de 200 raids contre des cibles en Syrie pendant les deux dernières années. Les frappes aériennes israéliennes ont commencé en 2012, presque un an après le déclenchement de la révolte populaire contre le régime du président Bachar Al-Assad. Elles ciblaient les combattants et les dépôts et convois d’armes du Hezbollah chiite libanais qui avait prêté main forte à Damas. Le Hezbollah est l’un des ennemis jurés d’Israël, contre lequel Tel-Aviv avait déclenché une guerre meurtrière en 2006. Le fait qu’il est considéré comme un bras armé de l’Iran dans le Machreq arabe aggrave son cas aux yeux d’Israël.

Les frappes de l’aviation israélienne se sont ensuite élargies à l’Iran, la bête noire d’Israël au Moyen-Orient, qui avait progressivement étendu son soutien militaire au régime syrien au fur et à mesure qu’il perdait du terrain face à l’opposition armée. Cette intervention israélienne contre des cibles iraniennes en Syrie est devenue apparente depuis deux ans, avec l’intensification des raids israéliens contre des convois militaires, des dépôts d’armes et des supposées bases iraniennes.

Israël a bénéficié pendant ce temps d’un accord tacite avec la Russie, qui est intervenue militairement en Syrie en faveur de Damas depuis le 30 septembre 2015, lui permettant de mener des frappes contre des cibles du Hezbollah et de l’Iran, à condition de la prévenir au préalable du lieu et du temps des frappes, afin d’éviter un accrochage accidentel ou un incident avec les forces russes. Moscou s’est également entendu avec Tel-Aviv d’éloigner les combattants iraniens et leurs milices alliées de 80 à 100 km de la frontière syro-israélienne dans le Golan occupé (sud-ouest), après que les forces gouvernementales eurent regagné l’ensemble de la région sud en juillet dernier.

L’attitude de la chasse israélienne lors du crash de l’avion russe montre qu’Israël ne veut plus être tenu par ses engagements avec la Russie et qu’il cherche à élargir sa liberté d’action contre l’Iran et ses alliés au-delà même de la Syrie. « Concernant les menaces iraniennes, nous ne nous limitons pas au territoire syrien. Cela doit être clair », avait lancé le ministre israélien de la Défense, Avigdor Liberman, le 3 septembre. Il faisait allusion aux informations faisant état de la livraison par Téhéran de missiles balistiques aux milices chiites iraqiennes du Hachd Al-Chaabi (mobilisation populaire), en prévision d’une éventuelle frappe militaire américaine. Ces missiles pourront atteindre Israël s’ils sont déployés dans l’ouest iraqien. Selon un porte-parole de la coalition militaire internationale dirigée par les Etats-Unis en Iraq, Israël avait mené des frappes aériennes contre la milice iraqienne de Kataïb Hezbollah, présente également en Syrie, où elle a été ciblée à deux reprises par la chasse israélienne.

La volonté israélienne de modifier les règles du jeu dans le conflit syrien semble être le fruit d’une entente avec l’Administration de Donald Trump, qui — autant que Tel-Aviv — considère l’Iran comme son ennemi juré au Moyen-Orient. Contenir l’Iran était ainsi le principal sujet de discussion lors de la visite du conseiller à la sécurité nationale américain, John Bolton, à Tel-Aviv, le 20 août dernier. A la suite de ses discussions avec le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahu, il a souligné que les forces américaines stationnées en Syrie y resteraient aussi longtemps que l’Iran et ses milices alliées y seront présentes. Les Etats-Unis maintiennent des milliers de militaires de forces spéciales dans les régions contrôlées par les Kurdes des Forces démocratiques syriennes dans le nord-est du pays et dans la région d’Al-Tanf, près de la frontière avec l’Iraq, au nord-est du désert syrien. Après la défaite de Daech en Syrie et en Iraq, la Maison Blanche a fait de l’élimination de la présence iranienne en Syrie sa priorité au Proche-Orient. Israël se sent à l’évidence galvanisé par cette détermination américaine, mais son erreur stratégique du 17 septembre ne devrait pas lui faciliter la tâche l