L’Egypte, porte d’entrée de la Chine en Afrique
Sameh Rached, 5-9-2018


Dans moins de deux ans, le lecteur cairote d’Al-Ahram Hebdo pourra lire son journal depuis le plus haut bâtiment d’Afrique, celui que la Chine construit à la Nouvelle Capitale administrative à la périphérie du Caire. Cette coopération égypto-chinoise est un symbole d’ouverture à l’Afrique.

Pékin ne se contentera pas de la construction de ce gratte-ciel, mais y assurera l’accès rapide et sécurisé à travers un train à grande vitesse reliant la vieille capitale à la nouvelle.

Ces nouveaux projets viennent enrichir une longue histoire de coopération entre l’Egypte et la Chine dans plusieurs domaines. Au-delà de leurs relations bilatérales, les deux pays travaillent de concert sur de nombreux dossiers régionaux et internationaux. Surtout que les projets économiques et de développement sont désormais directement liés à la stabilisation et au règlement des conflits dans les pays qui représentent des partenaires potentiels.

L’approche de la Chine consiste à s’ouvrir au monde par le biais du développement et des échanges d’intérêts. Une approche qu’illustre son méga-projet « La Ceinture et la route » qui passe par des contrées diverses à travers le globe. Pékin a réalisé l’importance de la stabilité et de la pacification politique afin de créer un environnement propice à la réussite de ce projet mondial et mondialiste. De là, son intérêt à concerter avec les pays-clés de chaque région, ces mêmes pays qui seront ses futures partenaires, ceux qui contribueront à la réussite de son projet et qui en partageront les bénéfices. La formule chinoise est toute aussi valable pour l’Afrique, et c’est dans ce cadre que s’inscrivent les relations avec l’Egypte, le plus grand pays du continent.

A l’entrée du continent, sur les principaux couloirs de navigation et de commerce international, et avec des côtes qui s’étendent sur la Méditerranée et la mer Rouge, l’Egypte représente pour Pékin un partenaire aussi incontournable qu’irremplaçable.

Outre ces atouts géopolitiques, l’Egypte, après un court hiatus, s’est à nouveau imposée comme un poids lourd dans les institutions et les forums africains. Lors du sommet africain tenu à Addis-Abeba en janvier dernier, Le Caire a été élu à l’unanimité pour assurer la présidence de l’Union Africaine (UA) en 2019, devenant ainsi membre de la commission africaine troïka, constituée du président en exercice de l’Union africaine, de son prédécesseur et de son successeur. Cette évolution est inséparable de la participation de l’Egypte au Forum de coopération sino-africaine en sa qualité du plus grand pays africain.

L’Egypte dispose d’une grande expérience aux niveaux institutionnel et exécutif qu’elle peut partager avec la Chine, notamment dans le domaine du développement économique qui représente le pivot de la politique africaine de Pékin. Cet échange d’expérience peut avoir lieu dans le cadre du Fonds égyptien pour la coopération technique avec l’Afrique et de la Banque Africaine de Développement (BAD), dans l’objectif d’assurer une meilleure gestion des projets de développement et de promouvoir les plans chinois de coopération, de commerce et d’investissement sur le continent.

Grâce à sa position géographique, l’Egypte peut aussi créer un lien entre l’ouverture de la Chine au continent noir et son projet « La Ceinture et la route », qui inclut la côte Est de l’Afrique. Surtout que Pékin manifeste un intérêt grandissant pour la Corne de l’Afrique et les pays du bassin du Nil.

L’Afrique de l’Est est particulièrement importante pour Pékin en raison de son avantage géostratégique. Cette région, qui se situe sur l’océan Indien, est la principale porte d’entrée des exportations chinoises vers l’Afrique et de là vers l’Europe via la mer Rouge. L’Afrique de l’Est est aussi importante pour des considérations géoéconomiques, grâce notamment aux importantes réserves de pétrole, en particulier au Soudan du Sud et en Ouganda. Là aussi, la concertation politique et la coordination des positions sino-égyptiennes peuvent s’avérer importantes pour le maintien de la stabilité des pays du bassin du Nil et de la Corne de l’Afrique.

Tout ceci obligera la Chine à s’impliquer politiquement dans des pays lointains qui n’ont jamais fait partie de son environnement immédiat. L’expérience ayant montré que la sécurité et la stabilité politique sont des préalables à l’investissement, au commerce et à toutes sortes de coopération économique.

La Chine a déjà cessé de séparer l’économie de la politique dans ses relations extérieures. Pour sécuriser ses intérêts économiques et ses investissements, Pékin est allé même plus loin en ajoutant une dimension militaire à ses relations étrangères.

L’inauguration, en août 2017, de sa première base militaire à Djibouti, à l’embouchure de la mer Rouge, est une démarche assez parlante.

Dans ce contexte, l’Egypte a une longue expérience et des succès importants dont Pékin devrait profiter, surtout face aux menaces sécuritaires, en particulier transfrontalières, qui constituent un défi fondamental pour le développement et les projets multinationaux. Les menaces les plus importantes sont le terrorisme, les groupes armés, les problèmes sociaux liés à la pauvreté et les tensions ethniques et minoritaires. La création par l’Egypte du Centre africain de lutte contre le terrorisme est une preuve de son rôle et de son expérience dans la lutte contre ce genre de menaces transfrontalières.

Les relations internationales étant aussi complexes que compliquées, la guerre commerciale actuelle entre les Etats-Unis et la Chine ne manquera pas de renforcer les relations sino-égyptiennes. Pour faire face aux politiques protectionnistes des Etats-Unis, la Chine devra chercher des marchés alternatifs au marché américain. Elle devra aussi assurer l’acheminement de ses produits vers l’Europe.

Par conséquent, l’importance de l’Egypte pour la Chine est multiple. L’Egypte est importante en tant que marché commercial capable d’absorber davantage d’exportations chinoises et en tant qu’environnement prometteur pour les investisseurs. L’Egypte est aussi importante dans son contexte régional, pour la promotion de la coopération sino-africaine. Et elle est enfin importante sur le plan géostratégique comme partenaire essentiel dans le projet « La Ceinture et la route »