Salah Eissa et Ibrahim Nafie
Mohamed Salmawy, 10-1-2018


Deux des figures de proue du monde du journalisme se sont éteintes la semaine dernière, Ibahrim Nafie et Salah Eissa. Les deux avaient de nombreux traits communs, tous en relation avec le monde du journalisme, mais il existait également entre eux des divergences d’ordre politique. Lorsque je dis que Nafie et Eissa se ressemblent à plusieurs égards, je ne fais pas allusion à leurs plumes qui ont fait d’eux des noms incontournables dans un monde auquel chacun d’eux a accédé par une porte différente. Mais je parle surtout de l’effort qu’ils ont investi au service de la profession et des journalistes à travers l’action syndicale.

Ibrahim Nafie, qui avait une licence en droit, s’était spécialisé dans l’économie au début de sa carrière au journal Al-Gomhouriya. Plus tard, le grand écrivain Mohamad Hassanein Heikal a découvert son potentiel et l’a rallié à l’équipe d’Al-Ahram. Salah Eissa a également travaillé au journal Al-Gomhouriya et n’a jamais dérogé à ses positions politiques qu’il a embrassées du début à la fin de sa carrière, et qui lui ont valu des poursuites sécuritaires et l’incarcération qui ont été le lot d’un certain nombre de professionnels du métier.

Salah Eissa était un journaliste distingué. Il avait un sens analytique qui allait droit aux petits détails dans les divers sujets. Comme un chirurgien, il disséquait le corps de la nation et touchait aux maux les plus profonds dans une tentative sérieuse de leur trouver un remède. Sa passion pour l’histoire l’a mené à signer des ouvrages historiques qui se sont forgé une place de choix dans la bibliothèque arabe. Parmi ces ouvrages, un livre sur l’histoire des Constitutions égyptiennes qui nous a servi de référence non officielle au moment de rédiger la Constitution actuelle. L’un de ses ouvrages, Raya et Sakina, relatant l’histoire sociale d’une Egypte au milieu du siècle dernier. Dans ses dernières années, il se caractérisait par son style sarcastique profond et audacieux.

Eissa a évolué dans la hiérarchie et est devenu rédacteur en chef. Il a eu le mérite de publier la revue Al-Qahéra, un pôle dans la presse culturelle. Pendant des années, il a mené la barque syndicale et a milité en faveur des droits des journalistes dans les lois de la presse. J’ai eu la chance de militer également avec lui lorsqu’on était à deux reprises membres du Conseil suprême de la presse au lendemain de la révolution, et lorsque nous étions secrétaires généraux. En vérité, Eissa était notre référence ultime lorsqu’il s’agissait des lois de la presse.

Nafie et Eissa avaient en commun le travail syndical. Nafie était l’un des plus importants présidents du syndicat tout au long de sa longue histoire. J’ai eu l’honneur de travailler avec lui lorsque j’étais membre du conseil du syndicat.

Président du syndicat des Journalistes, Ibahim Nafie était ouvert d’esprit et a pu rallier les journalistes toutes tendances confondues. Nafie était en voyage médical à l’étranger pendant la bataille de la loi 1993/1995, à travers laquelle l’Etat voulait renforcer son contrôle sur la presse en annulant les garanties accordées aux journalistes en matière de détention provisoire, et en renforçant les sanctions dans les délits de publication. Le président Moubarak à l’époque s’était insurgé publiquement devant un journaliste qui lui demandait d’annuler la loi. Celle-ci a été ratifiée et publiée le lendemain dans le Journal officiel et est devenue valide à compter de cette date. Mais le conflit entre le régime et les journalistes s’est envenimé. Et ces derniers ont organisé un sit-in. De retour de l’étranger, Nafie avait décidé de se rallier aux journalistes dans l’une de leurs batailles les plus cruelles contre le régime et il a réussi à annuler la loi.

Nafie, qui était à l’origine spécialisé dans les questions économiques, avait une passion pour la gestion et l’économie, et ce n’était donc pas une coïncidence qu’il ait été appelé, dans les années 1970, à travailler auprès de la Banque mondiale. Il perfectionnait l’art de la gestion, et à son époque, la Fondation d'Al-Ahram est devenue une entité économique rentable. J’ai eu la chance de connaître Nafie, le journaliste et la personnalité syndicale, et j’ai vu également de près le gestionnaire. Il a assigné à un certain nombre de journalistes, et j’étais parmi eux, la publication de la première édition d’Al-Ahram en langue anglaise, Al-Ahram Weekly, dirigé par le feu Hosni Guindi, et où j’étais directeur de rédaction. Après le succès de l’édition anglaise, Nafie a supervisé la publication de l’édition française, Al-Ahram Hebdo, que j’ai eu l’honneur de diriger pendant 16 ans jusqu’à ma démission en 2010, laissant le champ libre à la seconde génération de journalistes.