Le dilemme des puissances sunnites (suite)
Tewfiq Aclimandos, 15-3-2017


J’ai conclu l’article précédent en tentant de préciser les rapports de force prévalant au Machreq, rappelant que dans cette région (Liban, Syrie, Iraq), les sunnites ne constituent pas une majorité, à l’exception de la Syrie. Les chiites, au pouvoir dans les deux pays-clés, et très influents dans le troisième, peuvent bénéficier de surcroît de l’appui iranien et d’une capacité à constituer des milices combattantes. L’accord sur le nucléaire iranien, à l’instigation de l’ancien président américain Barack Obama, a donné à Téhéran des ressources supplémentaires, sans comporter de clauses de « bonne conduite régionale ».

Mais les choses sont plus compliquées, car cette présentation omet de dire que le Machreq arabe est pris en tenaille par deux puissances sunnites, la Turquie et l’Arabie saoudite, dont une (la seconde) a à surveiller, voire à se battre, sur plusieurs fronts.

J’ai entendu deux hommes politiques occidentaux diverger sur les pronostics : le premier affirmait que la victoire de l’Iran et des chiites était inéluctable, du fait des ressources iraniennes, de la qualité de son personnel dirigeant et de ses cadres, et du fait que le djihadisme sunnite, ennemi commun aux Iraniens et aux Occidentaux, incitait beaucoup de puissances occidentales (les Etats-Unis d’Obama) à ménager Téhéran. Le second pensait que l’Iran « ne faisait pas le poids » face à la Turquie et à l’Arabie saoudite combinées et que cela aurait tôt ou tard des conséquences.

On pourrait ajouter que dans cette région toutes sortes de renversement d’alliances ne peuvent être exclues. Deux des principaux acteurs sunnites, la Turquie et les Frères musulmans, sont coutumiers du fait, l’Iran chiite est souvent capable de faire preuve d’une très grande souplesse et il semble bien que les Etats-Unis de Mr Trump soient prêts à changer de politique et à parier sur les régimes sunnites pour contenir l’Iran. Enfin, Israël est un acteur qui peut peser très lourd, et il semble considérer l’Iran comme la menace principale (même si une Syrie sous la botte des islamistes sunnites, proches ou non de la Turquie, n’est pas non plus une perspective réjouissante). L’Etat hébreu est clairement opposé à la présence iranienne en Syrie et à la frontière du Golan : ceci en fait, pour l’instant, un allié objectif (au minimum) des puissances sunnites, au grand dam des Palestiniens. Mais un renversement des alliances de l’Autorité palestinienne ou du Hamas pour se rapprocher de Téhéran semble très compliqué à envisager et peut-être même exclu. Enfin, les Kurdes sont un acteur-clé, mais sont divisés entre anti-Turcs alliés de l’Iran et pro-Turcs …

Le principal problème du (des) « camp(s) sunnite(s) », au Machreq, est immédiat : trouver des troupes, des hommes prêts à se battre, dont la présence au sein de la coalition n’ait pas trop de répercussions négatives : et là aucune option n’est satisfaisante. L’armée turque aurait, bien sûr, les moyens d’assumer ce rôle, mais plusieurs veto régionaux et internationaux s’opposent à une extension de son rôle : Les relations d’Ankara avec le djihadisme, l’ottomanisme de Mr Erdogan, ses mauvaises relations avec Le Caire (acteur-clé sur d’autres fronts-clés) et ses fréquentes volte-face en font un allié peu fiable.

Les forces kurdes (en Syrie) ont montré de nombreuses qualités et peuvent être légitimement considérées comme étant les seules à s’être constamment opposées au djihadisme. Les Kurdes affirment ne pas avoir l’intention de créer dans l’immédiat un Etat, qui ne serait pas viable vu l’hostilité de tous les voisins, et rechercher une alliance avec les « Arabes du Machreq ». Mais les doutes persistent sur leurs intentions, le veto turc est plus inflexible que jamais et les puissances du Golfe détestent leur gauchisme.

Les tentatives de créer des milices « modérées » capables d’agir à un échelon national se sont soldées par un échec. Restent donc les différentes mouvances djihadistes et islamistes. Le président Obama a exercé de très fortes pressions sur les capitales moyen-orientales (Ankara, Doha) qui étaient tentées de s’appuyer sur les djihadistes. Qui plus est, ces formations transnationales aguerries, et capables de mobiliser, constituent une menace pour les pétromonarchies, notamment l’Arabie saoudite. Je crois que les temps où l’on pouvait les inciter à guerroyer un ennemi commun en faisant semblant de sous-estimer les dangers immédiats ou non posés par ces formations sont révolus.

D’où, je crois, le regain de faveur de l’option « Frères musulmans » dans certaines capitales arabes. Ce mouvement, transnational, très présent dans plusieurs pays-clés, du Yémen à l’Algérie en passant par l’Iraq et la Syrie, a été perçu par les pétromonarchies comme une menace mortelle au début du Printemps arabe. Certaines n’ont pas changé d’avis, mais d’autres estiment que les Frères sont une composante essentielle d’un front sunnite anti-Iran et pensent que les Frères ont compris qu’ils ne seraient pas à la tête de ce dernier, mais un important numéro deux. Certains, enfin, sont persuadés de ne pas avoir le choix — vu la puissance de la pénétration iranienne —, il convient de ne pas être trop regardant sur les alliés : selon ces analyses, on ne peut se passer des Frères au Yémen, en Iraq, dans certains pays théâtre d’une agitation chiite. Le mouvement de Hassan Al-Banna a aussi l’avantage d’avoir meilleure presse en Occident, même si les choses sont moins tranchées qu’il y a quelques années.

Mais la présence des Frères dans ce projet de coalition sunnite est porteuse de divisions. Sans mentionner la promptitude des Frères à changer d’alliés quand ils le jugent utile, il est clair qu’au moins deux pays-clés (Le Caire et les Emirats) ne voient pas d’un bon oeil leur inclusion dans une coalition.