Semaine du 27 février au 5 mars 2013 - Numéro 963
Youtube : Les internautes sanctionnés
  Le verdict de la Cour administrative en faveur d'un blocage de ce site pendant un mois provoque des remous dans la rue égyptienne. Il suscite une polémique parmi les 31 millions d'internautes.
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( Photos : Al-Ahram )
Dina Darwich27-02-2013

« En exigeant la fermeture du site Youtube en Egypte, la Cour administrative veut-elle sanctionner les cinéastes qui ont produit le film, la société Google, propriétaire du site, ou les internautes qui utilisent quotidiennement ce site ?». Une question que pose l’activiste et informaticien Ahmad Gharbiya. Ce sujet a suscité un grand débat et préoccupe l’opinion publique.

Aujourd’hui, la rue égyptienne en ébullition fait face à un autre débat de plus. Cette décision judiciaire de fermer le site durant un mois est sans précédent. La diffusion d’un film produit et diffusé aux Etats-Unis et qui porte atteinte au prophète Mohamad a suscité une vague de colère et de protestation dans le monde musulman. « Ce jugement est une victoire pour les moeurs et les valeurs. La liberté d’expression ne signifie pas porter atteinte aux religions. Il faut savoir maintenir un certain équilibre entre la liberté d’expression et l’intérêt général de la société. Un film pareil peut semer la zizanie en ce moment critique que traverse le pays », assure Mohamad Hamid, avocat.

C’est sur la base de cette prétendue « responsabilité sociale » que la Cour a justifié son verdict. Dans un cybercafé, situé dans le quartier de Madinet Nasr, le nombre d’internautes a doublé. Une dizaine d’écrans sont ouverts sur le site Youtube. Le téléchargement se fait d’une manière intensive. Mohamad, 15 ans, qui fréquente tous les jours ce cybercafé, fait tout son possible pour télécharger le plus grand nombre de dossiers. C’est la course contre la montre. « Des rumeurs circulent sur un blocage éventuel de Youtube. J’ai toute une liste de clips et de films que je veux télécharger », avance Mohamad. Devant son bureau, le propriétaire du cybercafé fait ses comptes. « Je pense que ce verdict profitera aux cafés. En deux jours, on a encaissé beaucoup d’argent. Alors qu’habituellement, on recevait environ une trentaine d’internautes, ce chiffre a dépassé la centaine par jour », avance Ali, propriétaire du cybercafé.

En effet, c’est la première fois qu’un jugement exige la fermeture d’un site d’une telle importance. Mais, en 2008, un autre verdict a été prononcé visant la fermeture de tous les sites pornographiques sur Internet. Mais il est resté lettre morte à cause des sommes exorbitantes nécessaires à l’application d’un tel jugement, selon le ministre des Télécommunications. Aujourd’hui, la situation est autre. Selon Kamel Mahmoud, expert en télécommunications, ce jugement pourrait être applicable. « Plus le site est grand, plus il est facile de le bloquer », explique-t-il.

Aujourd’hui, les internautes accueillent la nouvelle avec méfiance. Leurs discussions sur le réseau social le prouvent.

Sur son compte Facebook, la journaliste Chourouq est contre ce verdict. Elle estime que le site Youtube est devenu un outil d’expression pour tous les Egyptiens qui veulent dénoncer les abus, les scènes de violence, de torture ou de harcèlement. C’est à travers ce site que des millions d’internautes ont suivi la scène de harcèlement dont a été victime une pharmacienne, alors qu’elle tentait de secourir les blessés à la place Tahrir. Et ce n’est pas tout. D’autres scènes de harcèlement, dont des dizaines d’activistes femmes ont été victimes à Tahrir, ont été également diffusées sur Youtube.

Autre image, plus récente, celle d’un manifestant dépouillé de ses vêtements et traîné par terre par des policiers devant le palais présidentiel d’Ittihadiya à Héliopolis. Cette scène a été diffusée en direct sur les chaînes privées et quelques secondes plus tard, sur Youtube. « Bloquer ce site signifie que de tels crimes pourraient passer sous silence. Pour les manifestants, la seule alternative en cas de fermeture de Youtube serait d’installer des caméras sur place, pour dénoncer les abus », a écrit Abdel-Rahman, journaliste sur son compte Facebook.

Les activistes divisés

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(photos : Reuters)
Pour les activistes, c’est grâce à cette guerre des vidéos qu’ils pourront continuer à lutter. Ils ont leur mot à dire à propos de ce jugement. Mais, ils semblent divisés. Ceux qui appartiennent au courant religieux pensent qu’en cas d’opposition entre liberté d’expression et respect des religions, c’est la religion qui prévaut. « Il ne faut porter atteinte ni aux symboles religieux ni au prophète Mohamad. La priorité doit être accordée à nos symboles religieux et nos convictions, le prophète Mohamad en premier », rétorque un internaute.

Moaz, ingénieur et activiste qui appartenait à la confrérie des Frères musulmans avant la révolution, estime que la colère des musulmans est justifiable. Ce n’est pas de l’obscurantisme comme le prétendent certains, car ce film a réellement heurté les sentiments de tous les musulmans. Il justifie son avis : « Après la diffusion du film La Passion du Christ, les juifs avaient manifesté leur colère vis-à-vis du producteur de ce film et de l’acteur Mel Gibson ».

Pourtant, en Occident, ceux qui n’ont pas apprécié ce film n’ont pas intenté de procès pour interdire sa diffusion dans les salles de cinéma. Par ailleurs, le département d’Etat américain a exprimé sa déception concernant ce blocage du site, dénonçant son refus de toute censure imposée aux réseaux sociaux. Selon Victoria Nuland, sa porte-parole, ce type de censure va à l’encontre des droits des individus à s’exprimer, à rechercher l’information, à créer des groupes d’opinion et à se rassembler. D’après elle, il aurait été préférable de discuter au lieu de recourir à ce genre de mesures.

Des critiques occidentales qui semblent déplaire à certains. « Un grand fossé sépare les deux cultures. Si en Occident, il n’y a aucun problème à critiquer les prophètes, ce n’est pas le cas chez nous. Tous les prophètes ont une place sacrée en islam. Pourquoi donc l’Occident veut-il nous imposer son concept de la liberté d’expression, alors que la laïcité passe avant tout ? », commente Moaz, qui estime qu’il serait peut-être plus utile et pratique de répondre à ce genre de film par d’autres oeuvres artistiques qui montrent la particularité de la personne du prophète au lieu de sanctionner Youtube, qui n’est qu’un moyen d’expression et donc non responsable du contenu du film.

Répercussions du verdict

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Par ailleurs, les plus libéraux voient les choses autrement. Certains estiment que ce verdict risque d’ouvrir la porte de l’enfer. Selon eux, cela va ouvrir la voie aux poursuites policières répressives à l’égard des internautes. Le Réseau arabe des droits de l’homme, indigné par le verdict, a publié un communiqué appelant à combler les lacunes judiciaires qui pourraient être mal exploitées et qui incitent les gens à intenter des procès de hisba (droit à toute personne d’intenter un procès contre une autre, l’accusant d’apostasie, de porter atteinte à l’islam, etc.) contre les activistes sur Internet.

Dans sa chambre, Omar, ingénieur en aviation, avait l’habitude de passer ses soirées devant Youtube. Là, il est au rendez-vous avec un match qu’il a raté, car il était au boulot. Il n’hésite pas après de suivre une émission culturelle. Un moment pour lui de se détendre et de s’évader un peu pour décompresser. « Youtube représente pour moi une échappatoire afin d’oublier cette réalité macabre que traverse actuellement mon pays », affirme-t-il.

Selon Emad Moubarak, président de l’Association égyptienne de la liberté de pensée et d’expression, Youtube est une « vitrine » importante qui présente un contenu très varié. Les citoyens en profitent pour faire de la recherche dans tous les domaines, suivre l’actualité politique, découvrir les nouvelles oeuvres artistiques, etc. « Comment priver les 31 millions d’internautes en Egypte de cette source importante de connaissances ? C’est à l’internaute de choisir les sites qu’il préfère et c’est à lui d’en assumer les conséquences », explique Emad Moubarak.

D’après lui, l’Etat doit cesser de jouer ce rôle de chef protecteur pour imposer son diktat. « C’est une atteinte au droit à l’information, à la liberté d’expression et aux droits mentionnés dans toutes les conventions internationales des droits de l’homme que l’Egypte a ratifiées », poursuit-il.

Google pointé du doigt

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Une vague de protestations contre le film.
D’autres ONG vont même plus loin. L’Initiative égyptienne pour les droits humains a pointé du doigt la société Google. « Ils auraient dû interdire la diffusion du film pour calmer les esprits, avant même que le jugement ne soit prononcé », soulignent-elles.

« On estime que la sanction imposée par la Cour ne va pas de pair avec l’infraction commise. On est en train d’infliger un châtiment collectif qui va priver des millions d’internautes d’utiliser Youtube, alors qu’il aurait mieux valu imposer une amende à Google qui a un siège au Caire », poursuit Amr Gharbiya, responsable des droits civils et de ce dossier au sein de l’initiative.

D’après lui, les juges égyptiens manquent d’expérience dans le domaine des procès relatifs à la nouvelle technologie. Il faudrait une nouvelle jurisprudence. « Le tribunal a traité ce procès comme s’il s’agissait d’un journal ou d’une chaîne de télé, sans tenir compte ni de la complexité de la procédure, ni des techniques nécessaires pour fermer ce site », ajoute Amr Gharbiya.

D’ailleurs, certains internautes tentent de trouver des issues pour sortir de cette impasse. Une question s’impose donc : comment briser ce blocus ? Il existe une série de méthodes techniques Proxy, pouvant permettre aux internautes d’accéder à n’importe quel site par le biais d’un intermédiaire. Une méthode connue depuis une dizaine d’années et qui permet de contourner la censure. Elle a été utilisée par les internautes pendant la révolution lorsque l’ancien régime a bloqué Internet et les téléphones portables.

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« Dans des pays comme l’Iran, la Syrie, l’Arabie saoudite et récemment la Tunisie, les peuples ont recours à ces astuces pour contourner la censure », explique Ahmad Gharbiya.

Les Egyptiens vont petit à petit apprendre les règles du jeu surtout qu’ils sont considérés comme étant les meilleurs — après les Israéliens — dans la maîtrise d’Internet au Moyen-Orient. Le blocage du site ne signifie guère l’arrêt de la diffusion du film. « Les gens peuvent le télécharger et le diffuser sur un autre site », avance Amr Gharbiya, qui pense que les internautes pourraient trouver sur le Net un autre site qui le diffuse. « On aura donc besoin de sommes colossales pour intenter des procès contre le Net au moment où l’économie du pays a besoin du moindre sou », explique toujours Gharbiya.

Par ailleurs, certains internautes trouvent inefficace cette décision dans une société qui a connu une grande mutation après la révolution du 25 janvier. « Des mots comme bloquer, fermer, confisquer ne devraient plus avoir de place dans l’Egypte actuelle », conclut Emad Moubarak .



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