Semaine 19 au 25 juillet 2017 - Numéro 1184
Rim Al-Cherbini : L’Egypte a réalisé de grandes avancées en matière de lutte contre le travail des enfants
  L'Egypte a célébré, le 4 juin, la Journée mondiale de la lutte contre le travail des enfants. Rim Al-Cherbini, coordinatrice nationale au sein de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), évoque les plans de l’organisation en Egypte pour endiguer ce phénomène.
Rim Al-Cherbini
Rim Al-Cherbini
May Atta14-06-2017

Al-ahram hebdo : Quelle est la définition du travail des enfants selon l’OIT ? Et quelles sont les formes de travail acceptables ?

Rim Al-Cherbini : Toutes les tâches exécutées par les enfants ou les adolescents ne s’inscrivent pas forcément sous la dénomination de travail des enfants. Les tâches qui se limitent à aider les parents à la maison, dans l’entreprise familiale sous certaines conditions, gagner un peu d’argent de poche en dehors des heures de cours ou pendant les vacances scolaires ne sont pas considérées en tant que telles comme des tâches relevant du travail des enfants. Ce genre de travail ne nuit pas à la santé des enfants et n’entrave pas leur scolarité. C’est une expérience positive qui contribue au développement des enfants. Il leur permet d’acquérir des compétences dont ils profiteront à l’avenir. Par contre, le concept de travail des enfants regroupe l’ensemble des activités qui privent les enfants de leur enfance, de leur potentiel et de leur dignité, et qui nuisent à leur scolarité, leur santé et leur développement physique et mental.

— Quelles sont les formes inacceptables du travail des enfants ?

— Tout travail mettant en danger le bienêtre physique, mental ou moral d’un enfant est considéré comme inacceptable. Egalement toutes formes de travail pour les enfants en dessous de l’âge minimal de travail déterminé par les lois nationales qui devrait être, en principe, 15 ans. Pour tous les enfants de moins de 18 ans, les pires formes de travail des enfants sont internationalement reconnues sans réserve : l’esclavage, la traite, la servitude pour dettes et d’autres formes de travail forcé, le recrutement forcé des enfants en vue de leur utilisation dans des conflits armés, la prostitution et la pornographie, et les activités illicites, ainsi que tout travail comprenant des risques pour la santé et la sécurité des enfants. Le problème de l’Egypte est qu’elle réunit les dernières formes dangereuses du travail des enfants.

— Quels sont les domaines de travail des enfants considérés comme dangereux ?

— L’Egypte compte 17,1 millions d’enfants, dont 9,3 % travaillent sous la contrainte. Pire, un bon nombre d’enfants exercent des métiers dangereux : dans les mines, la construction, l’industrie, etc. 1,6 million d’enfants (63,5 %) travaillent dans le secteur de l’agriculture, un secteur considéré aussi comme pouvant être dangereux pour la santé des enfants.

— La loi sur le travail de l’année 2003 n’offre-t-elle pas la protection nécessaire aux enfants ?

— Cette loi fixe l’âge de travail des enfants à 15 ans, pour garantir qu’ils achèvent leur éducation de base. De même, la loi détermine le nombre d’heures de travail à 6 heures par jour avec un week-end obligatoire. Mais ces conditions ne s’appliquent pas aux enfants qui travaillent dans le domaine de l’agriculture en vertu de la loi.

— Et pourquoi la loi a-t-elle fait cette exception ?

— La raison est que la loi du travail ne couvre pas les travailleurs dans le secteur agricole. Dans les régions rurales, plus de la moitié de la population est pauvre à cause du manque d’opportunités de travail pour les adultes. La majorité des familles n’ont pas de moyens pour payer les frais de scolarité. Certains patrons utilisent les enfants, car ils représentent une main-d’oeuvre moins chère.

— Quels sont les risques que représente le travail des enfants dans le domaine de l’agriculture ?

— Les enfants qui travaillent dans ce domaine commencent à 5 ans et ils doivent travailler le matin, ce qui les empêche d’aller à l’école. Ce genre de travail ne leur permet pas d’acquérir les compétences nécessaires pour exercer à l’avenir des métiers convenables lorsqu’ils deviennent adultes. D’autant plus que les enfants employés dans ce domaine encourent de multiples risques. Ils travaillent avec des outils dangereux, des produits chimiques et sont exposés aux morsures d’insectes, etc. Les enfants sont également victimes de trafic. Ces risques sont les mêmes dans les autres genres de travail inacceptables.

— En quoi consiste le plan de travail de l’OIT pour limiter le phénomène du travail des enfants en Egypte ?

— Nous soutenons actuellement le gouvernement égyptien pour développer un plan d’action pour l’élimination du travail des enfants. Le travail sur ce plan d’action est conduit sous la direction du ministère du Travail avec la participation du ministère de la Solidarité sociale ainsi que les organismes concernés par ce dossier, comme le Conseil national de l’enfance et de la maternité, et la Fédération des industries égyptiennes ainsi que les organisations des travailleurs. Le BIT fournit le soutien technique au plan d’action national. Pour notre part, nous avons aussi effectué des recherches analysant le phénomène, nous avons examiné la formation et le renforcement des capacités de nos partenaires et nous avons exécuté des projets pour soutenir les actions de prévention et de retrait des enfants du travail, notamment à travers le soutien à leurs familles.

— En dépit des efforts déployés, comment expliquez-vous la persistance de ce phénomène ?

— Le travail des enfants est à la fois une cause et une conséquence de la pauvreté. Maints facteurs l’expliquent. La dégradation du niveau de l’éducation, le taux de pauvreté et les conditions économiques pesantes sont des raisons parmi d’autres favorisant la persistance de ce phénomène. Si l’Etat est apte à assurer une éducation gratuite de qualité, les familles hésiteront à faire sortir leurs enfants des écoles. D’après nos recherches, nous avons constaté que la plupart des enfants qui travaillent dans les régions rurales n’ont pas d’école proche de leurs maisons. Là, c’est au gouvernement de bâtir des écoles suffisantes dans tous les gouvernorats. Nous travaillons justement à cette fin avec les ministères de la Main-d’oeuvre et de la Solidarité sociale. Il existe beaucoup de programmes nationaux luttant contre le travail des enfants, comme Solidarité et dignité, qui fournit un salaire mensuel à des familles pauvres qui ont refusé de retirer leurs enfants de l’école. L’Etat a financé ce projet à 80 %, et le reste a été financé par la Banque mondiale. Nous travaillons aussi avec les employeurs et les travailleurs.

— Les hommes d’affaires ne peuvent-ils pas avoir un rôle dans la lutte contre ce phénomène ?

— Certes. Déjà, l’OIT coopère avec la Fédération des industries en Egypte. Nous essayons de sensibiliser les patrons contre l’emploi des enfants dans les chaînes de production. Nous essayons d’expliquer quel est l’environnement convenable pour faire travailler les enfants avec le moins de risque possible pour leur santé physique et morale. Nous les aidons aussi à organiser des stages de formation pour les enfants de plus de 15 ans, en vue de les qualifier à exercer des métiers lorsqu’ils grandissent. Nous les encourageons à prendre des initiatives dans le cadre de la Responsabilité Sociale des Entreprises (RSE).

— En quoi consiste, exactement, le programme de RSE ?

— La RSE crée un réseau entre le gouvernement, les patrons, les ONG, les enfants qui travaillent et leurs familles. Nous encourageons les ONG, les hommes d’affaires et l’Etat à coopérer, afin de résoudre quelques problèmes. Par exemple, les hommes d’affaires peuvent construire des écoles dans les régions rurales, et les ONG peuvent aussi aider dans le financement. Ils peuvent aussi donner des crédits aux parents et les former, afin de commencer de petits projets pour aider les enfants à apprendre au lieu de travailler. L’OIT ne finance pas ce genre de projets, mais il fait des recommandations pour éviter les risques du travail des enfants dans certains domaines et coordonner entre les différentes parties.

— N’existe-t-il pas d’autres plans pour éviter le travail des enfants ?

— L’un de nos principaux buts est de diminuer le secteur informel en Egypte, afin de limiter le phénomène du travail des enfants, comme le travail dans les champs et le travail domestique. Le travail domestique représente aussi l’une des formes d’emploi les plus répandues. Les enfants domestiques, qui sont majoritairement des filles, effectuent d’innombrables tâches traditionnellement féminines. Le paradoxe c’est que bien que les enfants investis dans ce domaine soient parmi les plus exploités, il est difficile de les protéger. — Quel est votre plan pour limiter le secteur informel ? — Nous cherchons à entamer, en coopération avec le gouvernement, une campagne de sensibilisation pour faire cesser les abus commis à l’égard des enfants investis sur le marché du travail. Cette campagne vise à encourager les gens à agir avec positivité, en présentant des plaintes contre les personnes qui exploitent des enfants dans ce genre de travail. On étudie aussi l’élaboration d’une loi visant à organiser le travail dans le secteur informel.

— Pensez-vous que le gouvernement fasse suffisamment d’efforts pour éliminer le travail des enfants ?

— Oui. L’Egypte a fait une grande avancée en matière de lutte contre le travail des enfants. Ella a ratifié la Convention sur l’âge minimum du travail des enfants en 1999. Elle a aussi ratifié, en 2002, la Convention sur les pires formes de travail des enfants, bien qu’un grand nombre de pays, comme l’Inde, ne l’aient pas signée jusqu’à présent. Le gouvernement déploie des efforts pour résoudre le problème malgré la crise économique, mais nous avons besoin de faire encore plus d’efforts ensemble.




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