Semaine du 7 au 13 avril 2021 - Numéro 1369
Mostafa Ismaïl : Il nous a fallu quatre ans de travail pour achever ce projet
  Avant leur transfert, les momies royales ont fait l’objet de travaux de restauration et parfois même de reconstitution. Entretien avec Mostafa Ismaïl, directeur des laboratoires de restauration au Musée national de la civilisation égyptienne (NMEC).
Mostafa Ismaïl
Dalia Farouq07-04-2021

Al-Ahram Hebdo : Pourquoi avoir choisi spécialement ces 22 momies pour les exposer au Musée national de la civili­sation égyptienne (NMEC) ?

Mostafa Ismaïl : Nous avons choisi les rois les plus célèbres et ceux qui sont connus pour leurs oeuvres majeures. Notre choix a porté sur les rois qui ont joué un rôle remarquable sur le plan de la politique étrangère comme Amenhotep et Thoutmosis dont les efforts ont porté sur la sécu­risation des frontières et l’expansion de l’Etat à tel point que l’empire s’étendait à leur époque de la Nubie au sud jusqu’à l’Euphrate au nord-est. Nous avons choisi aussi les rois qui ont joué un rôle important sur le plan de la politique interne et qui ont favorisé l’épanouissement de la société, la prospérité, le développement agri­cole, industriel et surtout architectural, ce qui est clair dans les chefs-d’oeuvre qu’ils nous ont laissés, comme le merveilleux temple de la reine Hatchepsout à Deir Al-Bahri et celui de Ramsès II à Abou-Simbel. Le choix de ces momies va de pair avec le scénario muséolo­gique du NMEC, puisqu’elles incarnent une partie importante de l’histoire de l’Egypte pha­raonique, celle du Nouvel Empire.

— Comment avez-vous préparé les momies avant leur transfert ?

— Il nous a fallu quatre ans de travail pour achever ce projet. Tout à fait au début, nous avons examiné les momies afin de connaître leur état, leurs points forts et leurs faiblesses. Les informations que nous avions étaient tellement insignifiantes que nous avons dû avoir recours à des données remontant au temps de leur décou­verte dans la cachette de Deir Al-Bahari en 1881 et celle de la tombe du roi Amenhotep II mise au jour en 1898. Nous avons eu recours aux trans­criptions des grands archéologues comme Reisner et Gaston Maspero qui ont desserré les bandelettes enveloppant ces momies pour connaître leur état au moment de leur décou­verte. Reisner par exemple a fait des coupures dans les momies pour découvrir le remplissage interne de la cage thoracique et de la cavité abdominale. Les prêtres embaumeurs de l’Egypte Ancienne rembourraient le thorax et l’abdomen avec divers matériaux comme la résine, la sciure de bois ou même le lichen aro­matique, pour remodeler le corps du défunt qui s’aplatissait à cause de la déshydratation, comme ce fut le cas avec les momies des pharaons Siptah et Ramsès IV. Ces momies ont été aussi affectées par les pilleurs qui ont coupé des organes comme le cou ou les doigts pour piller les accessoires en or. En plus, ces momies ont été déplacées avec leurs cercueils plusieurs fois. De leurs sépultures à Louqsor au Musée de Boulaq, elles sont allées au Palais de Manial, puis au Musée égyptien, puis au Musée Saad Zaghloul, avant de revenir au Musée égyptien à nouveau. Elles ont été aussi transportées plus d’une fois à l’intérieur même des musées entre les salles d’exposition et les entrepôts. Tout cela a gravement nui aux momies et leur état était déplorable, ce qui nécessitait un grand soin pour les traiter et les préparer à ce transfert.

— Quelles étaient les mesures prises avant le transfert des momies ?

Mostafa Ismaïl
La momie de Ramsès III prête pour le transfert.

— Nous avons mis en place un plan détaillé pour ne rien laisser au hasard. Ce plan couvrait toutes les étapes du transfert depuis la sortie des momies des entrepôts ou de leurs vitrines jusqu’à leur arrivée au NMEC. Il fallait prendre soin de ne pas les exposer à un choc environne­mental et de les stériliser en utilisant les maté­riaux naturels que nos ancêtres égyptiens avaient utilisés pour éliminer les bactéries et les micro­champignons qui peuvent infecter les momies. Ensuite, nous avons dû les soumettre au scanner avec l’aide du Dr Sahar Saleem, professeure de radiographie à la faculté de médecine de l’Uni­versité du Caire. Cela nous a beaucoup aidés. En scannant les momies, nous avons pu voir leurs composants : la couche de résine qui couvre le corps, la peau, l’ossature et aussi le remplissage interne des espaces thoracique, abdominal et crânien. La moindre faute était inadmissible, surtout qu’on avait affaire aux plus grands rois et reines de l’Egypte Ancienne. Ce processus a duré plus de deux ans pour faire les études nécessaires et apporter les matières premières adaptées à chaque momie avant d’entamer cette tâche sublime. A la fin est venue l’étape de la restauration de ces momies, leur isolement et leur conservation dans des capsules de nitro­gène.

— Pouvez-vous nous parler de ces cap­sules ?

— C’est une sorte de ballon hermétiquement fermé où l’on dépose les momies. Ce ballon est rempli de nitrogène pur à 99 %, il n’y a donc pas de pression et l’humidité est contrôlée, le rafraî­chissement à l’intérieur de la capsule se fait avec des matières neutres qui n’ont pas de champ magnétique pour ne pas affecter les momies. La différence entre la capsule à nitrogène et les vitrines à nitrogène, dans lesquelles les momies étaient conservées au Musée égyptien, est que la première est régie par un système dynamique qui permet un taux de nitrogène fixe autour des momies. Alors que l’ajustement du taux de nitrogène au Musée égyptien se faisait selon un système statique à l’aide d’une pompe. Cette capsule est une technique purement égyptienne que j’ai inventée moi-même. Sa philosophie consiste à faire un équilibre entre la momie qui repose sur un lit (housing) conçu spécialement et les dimensions de la capsule.

— Quelle était la momie la plus difficile à restaurer ?

Mostafa Ismaïl
Mostafa Ismaïl prépare la momie pour rejoindre le cortège.

— Evidemment celle du roi Ramsès VI, elle était la plus difficile. On a beaucoup travaillé sur cette momie. On a trouvé cette momie fragmen­tée en 187 pièces parce qu’elle a été sujette à de nombreux vols. Elle a été rassemblée par les prêtres de la XXIe dynastie pour pouvoir l’enter­rer. C’était vraiment compliqué. Nous avons trouvé la mâchoire au niveau du pied, la cheville au niveau de la mâchoire et le front au niveau du bassin. Nous avons dû rassembler minutieuse­ment ces parties afin de reconstituer la momie. C’était la première momie sur laquelle nous avons travaillé. Parmi les momies les plus diffi­ciles auxquelles nous avons eu affaire, il y avait celle du roi Séthi II, dont la tête était séparée du corps, et aussi le roi Siptah qui souffrait de poliomyélite et qui avait également la tête et les mains détachées du corps.

— Quelles sont les momies que vous avez admirées le plus ?

— J’ai beaucoup admiré les momies des rois Séthi Ier, Ramsès II, Ramsès III et Hatchepsout. Celle de Séthi Ier a attiré mon attention parce que j’ai découvert que cette momie a subi une chirur­gie plastique lors de sa momification, c’était sans doute la première opération de chirurgie esthétique de l’histoire. On a rempli le visage du roi comme on fait aujourd’hui avec le filler qu’on utilise à des fins esthétiques. De même, l’une des momies les plus attrayantes était celle de Ramsès III qui a été assassiné. J’ai été impres­sionné par la merveilleuse façon utilisée pour cacher la blessure du cou et ceci en plaçant une sorte de cache-cou à l’endroit blessé. La momie de Ramsès II était également fascinante, notam­ment l’usage du henné dont la couleur persiste encore. Alors que pour la reine Hatchepsout, sa momie exprime la force de sa personnalité en tant que première reine d’Egypte.


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