Semaine du 14 au 20 août 2013 - Numéro 987
Des marionnettes gagnent la toile
  Dans sa nouvelle exposition, Ibrahim Al-Breidi revisite la fameuse opérette de marionnettes Al-Leila Al-Kébira (la grande nuit). Ses tableaux en tissus colorés ressuscitent les marionnettes de Nagui Chaker et les mettent en mouvement.
Lion
Le brave entouré de lions, une scène fantaisiste. (Photo: Bassam Al-Zoghby)
May Sélim14-08-2013

Deux tableaux en tissu dans les vitrines de la galerie Art Corner à Zamalek appellent le public à se rendre à la nouvelle exposition d’Ibrahim Al-Breidi. On reconnaît rapidement les héros sur les toiles en jute : une jeune femme populaire avec des boucles d’oreilles en argent et le jeune brave qui doit affronter le lion. Ce sont deux types de marionnettes créés par Nagui Chaker en 1960 pour la fameuse opérette Al-Leila Al-Kébira montée par Salah Al-Saqqa, écrite par Salah Jahine et composée par Sayed Mékkawi. Al-Breidi nous propose à travers sa vingtaine de tableaux de voyager dans les scènes de cette opérette.

Al-Breidi, cet ex-caricaturiste originaire de Tanta et dessinateur pour livres d’enfants, s’est adonné complètement à l’art des tableaux populaires en tissu depuis 2006. Il adopte pour la quatrième fois le thème d’Al-Leila Al-Kébira. Un jour, alors qu’il assiste au spectacle original du Théâtre des marionnettes, et qu’il constante leur désuétude, il tente de préserver par ses tableaux leurs images et leurs allures originales longtemps gravées dans la mémoire collective des Egyptiens. Sur des toiles en jute ou en tissu, Al-Breidi brode en détail les personnages d’Al-Leila Al-Kébira. Il dépeint leurs corps et leurs formes à l’aide d’un fil noir pour les mettre en évidence. Ensuite, il recourt à des étoffes fleuries pour les habits des femmes et rayées pour les hommes. Les tissus de couleurs plus claires sont utilisés pour les corps. Les fils en laine colorés servent à définir souvent les traits du visage. Ainsi, sur une toile de fond en coton turquoise ou gris ou même en jute beige, les marionnettes d’Al-Leila Al-Kébira reprennent vie. Ils bougent et dansent … sans musique.

Certaines scènes de l’opérette sont reprises dans plusieurs tableaux. L’aragoz (guignol), le brave qui doit affronter le lion, le chanteur populaire Hantira, le cortège du petit enfant circoncis, etc. Parfois les scènes reflétées dépassent l’histoire de l’opérette et sont plus fantaisistes. L’idée devient plus caricaturiste. Le brave homme apparaît donc entouré de plusieurs lions en couleurs avec un gros ventre qui porte aussi un lion. « Parfois j’aime sortir un peu des scènes stéréotypées de l’opérette, varier, jouer avec les tissus et les fils comme les petits enfants. Si le tableau plaît au jeune public en premier, je réussis », lance Al-Breidi, dont l’oeuvre cible aussi le grand public.

Image traditionnelle

D’autres tableaux mettent en évidence quelques détails représentés à la hâte dans l’opérette. On retrouve par exemple les musiciens de la foire, la foule des enfants, les balançoires, etc. Des scènes qui ne jouent pas un rôle dramatique dans l’opérette, mais qui accentuent l’image traditionnelle de la foire ou du mouled dans l’exposition. Puisant dans le patrimoine populaire de la foire, Al-Breidi crée des oeuvres sur des tambourins de petit format. Il couvre ces instruments de jute et brode souvent les portraits des personnages anonymes que l’on côtoie souvent dans la foire : un aragoz (guignol), un musicien, une petite fille en tresse ou un enfant en djellaba.

Dans toute l’exposition, l’artiste conserve une même technique. Un seul tableau évoquant la scène du cortège du petit enfant circoncis, Al-Breidi en présente une nouvelle. Il divise son arrière-fond en des taches de tissus colorés et garde les personnages de la scène en blanc. Les espaces colorés donnent au tableau plus de vivacité et mettent l’accent sur l’effet des couleurs utilisées. Une variation qu’Al-Breidi tentera de développer dans une prochaine exposition.

Jusqu’au 19 août, tous les jours de 11h à 22h (sauf le dimanche) à la galerie Art Corner, 12 rue Al-Sayed Al-Bakri, Zamalek. Tél. : 0122 2760 212.

Al-Leila Al-Kébira, une source d’inspiration continue

Depuis sa création en 1960, le spectacle de marionnettes d’Al-Leila Al-Kébira (la grande nuit), écrit par Salah Jahine, composé par Sayed Mékkawi et monté par Salah Al-Saqqa, attire toujours les enfants aussi bien que les adultes. Il représente l’une des traditions égyptiennes sociales, le mouled (soirée de carnaval populaire célébrant la naissance d’un saint). Les marionnettes, créées par Nagui Chaker, reflètent des personnages simples d’un milieu populaire ayant des traits et des habits égyptiens. Aujourd’hui, le spectacle fait partie du répertoire du Théâtre des marionnettes et a été donné plusieurs fois dans différents espaces culturels. Filmé, il a été diffusé sur le petit écran à maintes reprises. Mais il n’empêche que chaque représentation sur les planches garde son succès et son charme. Le public chante avec les marionnettes les paroles de Jahine, applaudit et bouge avec les rythmes dansants de Mékkawi. Al-Leila Al-Kébira, avec son aspect spectaculaire et folklorique, habite plusieurs générations et inspire les créateurs. En 2004, le chorégraphe et metteur en scène, Abdel-Moneim Kamel, réussit à libérer les marionnettes de leurs fils et signe son ballet Al-Leila Al-Kébira avec la compagnie du Ballet de l’Opéra du Caire. La chorégraphie de Kamel garde l’aspect populaire du spectacle original et respecte la spécificité de ses personnages. Les danseurs sur scène bougent plus aisément. Mais de temps en temps leurs pas et leurs gestes nous rappellent le mouvement des marionnettes. Désormais, le ballet constitue une oeuvre importante du répertoire de la compagnie.

Après la révolution du 25 janvier 2011, certaines jeunes metteurs en scène ont puisé dans la poésie révolutionnaire et en dialectal de Jahine, et se sont servis d’Al-Leila Al-Kébira comme cadre principal de leurs pièces de théâtre. On note par exemple Soktom boktom (taciturne) de Doaa Teama, donné à la salle du théâtre Al-Ghad, et Oyoun Jahine (les yeux de Jahine) de Mona Abou-Sédira, donné au Théâtre des marionnettes. Le premier spectacle débute par les comédiens qui chantent les paroles de Jahine et se mettent dans la peau des personnages de l’opérette. Comme pour dire qu’il est temps de se taire et de bien écouter les propos de Jahine. Quant au deuxième, Abou-Sédira fait alterner des scènes en marionnettes d’Al-Leila Al-Kébira avec d’autres scènes jouées par des acteurs et qui relatent la vie de Jahine. L’allusion à la vie politique actuelle est présente. Les marionnettes ou mêmes les scènes tirées de cette opérette constituent le secret derrière le succès de ces deux spectacles.


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