Semaine du 17 au 23 juillet 2013 - Numéro 983
Dina Al-Wedidi : L’icône new folk
  De retour au Caire après un séjour à Edinburgh (Ecosse) où elle a participé à TEDGlobal 2013, pour terminer son premier album solo, Dina Al-Wedidi s’est imposée sur la scène musicale égyptienne comme une figure de proue de la musique underground.
Dina Al-Wedidi
Dina Al-Wedidi
Farah Souames17-07-2013

C’est durant le premier soir du mois sacré que Dina Al-Wedidi vient à notre rencontre dans un café branché du Caire. Elle arrive, cheveux dans le vent et un look très en couleur, et nous accueille avec sa bonne humeur légendaire. « Avant de commencer, laissez-moi boire des gorgées d’eau ! J’ai très soif ! Et me connaissant bavarde, je vais parler non-stop pour les 2 heures à venir » (rires).

Si la jeune chanteuse-compositrice égyptienne fait tant parler d’elle dans son pays au cours des cinq dernières années, c’est parce qu’elle est considérée comme la découverte artistique, par excellence, postrévolution. Sa voix de velours ne laisse pas indifférent ; elle capte par son originalité et son style. Ses paroles se font l’écho des préoccupations politiques de l’Egypte. « Vous savez, je suis un peu sceptique quant à ma description en tant que chanteuse de la révolution … je ne le suis pas, j’appartiens juste à cette génération et j’insiste à en faire parler dans ma musique », précise Dina Al-Wedidi. Née à Guiza il y a 25 ans, elle a grandi dans une famille de mélomanes au centre-ville cairote. Ensuite, elle a passé la plupart de son temps en compagnie de sa mère et d’un cercle d’amis restreint qu’elle a gardé jusqu’à ce jour. « Je pense que l’art coule dans mes veines, ma mère est une vraie mélomane, son père était investi dans plusieurs projets de construction de cinémas et autres bâtisses artistiques au Caire. Mon père est un éternel amoureux de la musique égyptienne classique des années 1930. Elle l’a accompagnée pendant ses 35 ans de vie au Koweït, je pense qu’après tout ce temps passé dehors, il doit se sentir étranger ici », dit-elle en riant.

Avant de devenir une bête de scène et de sillonner le monde avec sa bande de musiciens, Dina passe 4 ans à l’Université du Caire pour en sortir en 2008 avec une licence en langues orientales se spécialisant en littérature turque et persane. Après une bourse de trois mois à Istanbul, elle rentre au Caire pour travailler comme guide touristique, qu’elle laissera tomber six mois après. « J’ai travaillé pendant mes études comme traductrice et guide touristique. J’ai enchaîné plusieurs postes dans diverses entreprises en moins de 2 ans. Je pense que cette période d’indépendance financière m’avait éloignée de l’art », explique-t-elle. Dina enchaînera de 2006 à 2008 des postes dans l’immobilier, le tourisme, et enfin, à l’ambassade de Turquie en Egypte. Elle a commencé très jeune à écrire des chansons et à poursuivre cette activité pendant ses études universitaires et son parcours professionnel. « Vous savez, je vivais entre deux mondes, le matin, j’étais la Dina administrative avec ses tailleurs B.C.B.G., son chignon et ses talons hauts, le soir, c’était une autre Dina, avec cheveux lâchés, son vieux jean. C’était l’amoureuse de théâtre, de musique et de scène … je savais qu’un jour … l’un de ces mondes allait s’évanouir », se rappelle Dina.

Le déclic se produit en 2008, quand elle rejoint le projet théâtral Al-Warcha comme stagiaire, et où elle restera plus de trois ans sous la supervision du fondateur du projet Hassan Al-Guéreitli. Elle oscillera pendant ces trois années entre la danse, le théâtre et le chant à raison d’une vingtaine d’heures par semaine, occasion pour elle d’explorer le folklore égyptien et de se produire dans des lieux aussi insolites qu’une prison du Caire. « L’argent qu’on prenait à Al-Warcha suffisait à peine à nos frais de transport ! A peine ! Mais allez trouver une formation où on vous apprend les rudiments du métier en vous payant ! », s’amuse Dina, en ajoutant : « Le théâtre m’a vraiment débarrassée de mes phobies de la scène, et c’est surtout via ce projet fou que j’ai découvert que je pouvais chanter ! ».

Al-Wedidi suivra, parallèlement à Al-Warcha, une formation de chant sous l’oeil attentif du célèbre auteurcompositeur de jazz, Fathi Salama. Une expérience qu’elle décrira comme unique, où elle a pu découvrir son identité musicale. De cette formation naîtra son premier titre Al-Haram (l’illicite) qu’elle chantera sur plusieurs scènes en Egypte, en Europe et au Moyen-Orient. « Une fois, nous étions dans un show où je devais chanter ma chanson Al-Haram, et à ma grande surprise, le public avait demandé de la réécouter à trois reprises, ça m’a mise dans un état de joie et d’euphorie indescriptible », dit Dina, en poursuivant : « Ces trois années passées à apprendre m’ont prouvé une seule chose ... pour exploiter un talent, il faut du temps et du dévouement ».

La révolution du 25 janvier 2011 sera un nouveau point de départ dans la carrière d’Al-Wedidi, et la poussera à relever de nouveaux défis et à entamer son projet ambitieux qui sommeillait depuis des années. Elle quittera Al-Warcha en mars 2011 pour fonder son propre groupe, accompagnée de six musiciens. Le groupe participera à l’opérette moderne Khallina nehlam (laissenous rêver) en compagnie du groupe Massar egbari, la chanson sera l’un des plus gros tubes du Printemps arabe en 2011. « Ma première performance indépendante avec mon groupe remonte au 27 octobre 2011 au théâtre Al-Guéneina. L’audience était stupéfiante. Plus de 1 000 personnes sont restées dehors par manque de places, c’était pour nous le plus beau cadeau », se souvient Dina.

En 2012, Dina fut sélectionnée par l’initiative Rolex Arts Mentor. Pendant l’année 2012-2013, le maître de Bossa Nova, Gilberto Gil, a accepté de prendre une jeune musicienne sous son aile, afin de l’accompagner et en faire sa filleule. « Gilberto Gil est un mentor extraordinaire, le meilleur dont j’aurais pu rêver. Il transmet des idées, de l’énergie, mais aussi de la paix. Ce qu’il m’a appris de plus important, c’est de savoir écouter », dit Dina tout émue. Tous les deux se sont rencontrés à Rio il y a un an. Dina a suivi Gil dans ses pérégrinations autour du monde : au Brésil, en Grande- Bretagne et en Suisse, notamment au festival de Montreux qui a marqué Dina. « C’était hallucinant, j’étais à Montreux quand j’ai assisté par hasard à un méga-concert réunissant Bob Dylan, Prince et beaucoup d’autres stars iconoclastes. A un certain moment, je ne croyais pas mes yeux, je sautais de joie comme une môme », s’amuse-t-elle.

Al-Wedidi tissera une relation de complicité avec son mentor. Son engagement et sa participation au Printemps arabe ont été le ciment de cette complicité. Les deux artistes se trouveront plusieurs points en commun, notamment en matière d’engagement politique dans l’art. La même année, Dina invitera Gilberto dans le cadre du festival du Cairo Jazz Festival, une jeune manifestation qui mêle artistes égyptiens et personnalités de la scène internationale, et qui sera sa première visite en Egypte. « J’essaie toujours de représenter ma vie quotidienne dans ma musique et mes chansons. Ma musique est une fusion. Je ne crois pas être dans un genre particulier, mais après ma fabuleuse expérience avec Gilberto, je peux dire que je suis une artiste qui évolue dans un alliage de jazz, de folk et de rythmes orientaux », confesse Dina.

Actuellement, Al- Wedidi travaille sur son premier album solo, qui sera enregistré entre Le Caire, Rio de Janeiro et Londres. Elle insiste sur la touche de son mentor dans cette première prestation individuelle. « La sortie de l’album est prévue pour cette fin d’année. J’espère que nous aurons le temps de tout finir à temps. Je suis très émue, emballée, anxieuse à l’idée de voir le résultat final. Cet essai sera probablement le début d’une autre belle expérience dans ma carrière », souhaite-t-elle.

Dina est, à l’instar de nouveaux artistes présents sur la scène artistique égyptienne, comme un fruit que la révolution a fait exploser au grand jour. « La révolution n’a eu que du négatif. Elle a réveillé des talents qui hibernaient pendant des années. Et je pense qu’on est là parce que les gens ont besoin d’écouter en ce moment un art engagé », conclutelle.

Jalons

1987 : Naissance en Egypte, à Guiza.

2008 : Licence en langues orientales de l'Université du Caire.

2008-2011 : Stagiaire au projet Al-Warcha.

2009 : Sortie de son premier single Al-Haram.

2011 : Création de son groupe musical Dina Al-Wedidi Project.

2012 : Lauréate du prix Rolex et encadrement par Gilberto Gil.

2013 : Sortie de son premier album solo.




Lien court:

 

Courriel
 
Nom
 
Titre
 
Commentaire