Semaine du 10 au 16 juillet 2013 - Numéro 982
Vrais et faux débats
Emad Awad10-07-2013
 
 

Il ne fait pas de doute que le communiqué lu par le ministre égyptien de la Défense dans la soirée du 3 juillet a marqué le début d’un nouveau chapitre dans l’histoire d’une révolution égyptienne qui continue à chercher sa voie. Ont pris part à ce moment décisif les principaux chefs religieux du pays, le représentant désigné par l’opposition politique (Mohamed ElBaradei), ainsi que la jeunesse du mouvement Tamarrod. Tous ont apporté leur soutien à une feuille de route pour l’Egypte élaborée en consultation avec l’institution militaire. Au fond, il s’agissait d’une prise de position qui penche en faveur de millions de personnes sorties manifester leur refus d’un régime accusé de s’écarter des objectifs de la révolution, tout en présentant un bilan erroné d’un an d’exercice du pouvoir.

Dès lors, un débat inutile s’est installé tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Plusieurs expressions ont fait leur apparition pour qualifier la nouvelle donne politique. Tandis que les uns y voyaient « un coup d’Etat militaire », les autres la présentaient tout simplement comme une nouvelle révolution. Ce débat artificiel a donné lieu à toute une série d’expressions que les experts ont du mal à faire le choix entre elles : la légalité constitutionnelle, la légalité révolutionnaire, le diktat de l’institution militaire, la révolution confisquée, etc. Quant aux analystes occidentaux, certains parmi eux ont évoqué le terme « coup d’Etat démocratique ! ».

Loin de rentrer dans ce débat, il serait plus approprié de jeter un regard profond sur la situation telle qu’elle se présente tout en prenant en considération qu’il s’agit d’une situation en pleine évolution et que chaque heure apporte de nouveaux développements. Pour l’heure, nous nous contentons de relever le fait que toutes les parties présentes dans les consultations menées par le chef de l’armée le 3 juillet avaient des griefs contre le régime ou encore des craintes de le voir persévérer à défier toutes les institutions de l’Etat.

S’il est vrai que le président élu avait appelé, à maintes reprises, l’opposition politique au dialogue, celle-ci ne décelait pas dans ses appels une volonté réelle à engager des discussions fructueuses. Elle regardait avec consternation les décisions prises et les lois adoptées par la Chambre haute du Parlement dominée par les courants islamistes avec à leur tête le parti dont le président est issu. Par ailleurs, elle doutait de la capacité du président à prendre les décisions adéquates sans avoir l’aval du guide de la confrérie considéré comme le véritable homme fort du régime. Bien que le président se soit réfugié derrière la légalité constitutionnelle, la Constitution, elle-même, était récusée par l’opposition qui a mis en plein jour ses défaillances et a critiqué durement la façon par laquelle le référendum a été mené.

Sur un autre plan, le bras de fer avec l’appareil judiciaire, qui a duré longtemps, était arrivé à son sommet avec la demande faite en juin 2013 par le président du tribunal à Ismaïliya au Parquet d’enquêter sur l’évasion de prisonniers, dont le président en exercice Mohamad Morsi, pendant la révolution du 25 janvier 2011. En effet, le tribunal a affirmé que les Frères musulmans, dont le président, avaient organisé l’évasion de prison de Wadi Al-Natroun avec l’aide de membres du Hamas et du Hezbollah.

Loin de s’impliquer dans un débat inutile, il nous semble que le véritable débat devrait tourner autour des voies et des moyens pour faire face aux dangers qui menacent la stabilité et la sécurité nationale du pays et qui pourraient empêcher toute démarche sérieuse visant à assurer un nouveau départ. La lecture attentive de la situation depuis le 3 juin, les multiples heurts entre les blocs opposés de manifestants, le refus de Frères de se rejoindre au dialogue national annoncé dans la feuille d’avenir, sont des éléments qui poussent à croire que l’on s’acharne à aller en avant. Deux points supplémentaires militent en faveur de cette thèse.

Il s’agit tout d’abord de la présence de groupes qui présentent les derniers développements sous l’angle d’un conflit contre les véritables croyants ; ainsi dans une vidéo postée sur Youtube et enregistrée lors d’un rassemblement soutenant le président destitué, un homme s’adressait au chef de l’armée dans les phrases suivantes : « Vous avez fabriqué de nouveaux moudjahidines ; des gens vont de nouveau vouloir mourir en martyrs … » ! Ainsi donc, un terrain fertile se présente devant l’intégrisme et ses réseaux, tels qu’Al-Qaëda. D’ailleurs, dans le Sinaï, un nouveau groupe islamiste s’est constitué après la destitution du président Morsi menaçant d’avoir recours à la violence pour imposer la loi coranique dans le pays. Ce groupe, qui a pris le nom d’« Ansar al-charia en Egypte », a annoncé le 5 juillet sur Internet qu’il allait commencer à rassembler des armes et à entraîner ses membres en vue d’imposer la charia. Il précise que le coup d’Etat militaire, la fermeture d’une chaîne de télévision gérée par les Frères musulmans et la mort de manifestants constituent « une déclaration de guerre contre l’islam en Egypte ».

Sur un autre plan, force est de constater que désormais, l’armée est devenue visiblement la cible de toutes sortes de guerres, que ce soit les attaques armées contre ses campements, notamment au Sinaï, ou la prolifération de rumeurs mettant en doute l’unité de ses généraux et la loyauté de ses formations. La saisine de tenues identiques à celles des forces armées et de la police donne également à croire que l’on se prépare à commettre quelque chose de grave dans le but d’entacher l’image des forces armées et celle du maintien de l’ordre.

A titre de conclusion, il est de notre devoir de souligner qu’il ne faut pas s’attarder trop sur la qualification à donner à la rupture avec la première étape de la deuxième République en Egypte, le vrai débat devrait tourner autour des dangers qui guettent le pays de l’extérieur et qui le rongent de l’intérieur. Dans ce contexte, l’on peut comprendre, bien qu’avec regret, les mesures préventives prises pour sécuriser le pays telles que l’arrêt de diffusion de chaînes satellites qui incitaient à la violence ou mettaient en danger la paix sociale. Or, le plus dur reste à faire, à savoir le retour à une société cohérente, tolérante et unie.




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