Semaine du 27 mars au 2 avril 2013 - Numéro 967
Société : Une génération qui fait parler d’elle
  Ces jeunes nés pendant les années 1980 ont porté le flambeau de la révolution du 25 janvier. Profitant du progrès technologique, ils ont créé leur propre univers et leurs armes de lutte. Portrait de ces jeunes qui ont gardé leur charme et leur singularité.
Société
Dina Darwich27-03-2013

C’est dans un autobus qui roule à toute vitesse vers une destination inconnue que cette histoire commence. Douze jeunes se sont donné rendez-vous pour une petite balade. Ils sont tous de la génération des années 1980. Ce groupe de jeunes comédiens fait connaissance avant d’entamer son voyage. Les visages reflètent les souffrances et les contrariétés d’une génération écrasée par le chômage, avilie par les problèmes financiers qui l’empêchent de fonder un foyer, et accablée par l’oppression permanente dans laquelle elle vit.

A l’arrière-plan se dresse un écran géant où défilent les images de jeunes révolutionnaires. « Ce mélange de désespoir et de rébellion a marqué notre génération », explique Ahmad Nassif, l’un des comédiens de cette pièce intitulée « 1980 » et jouée par une troupe d’amateurs. « Notre troupe qui s’appelle Prova (répétition) est constituée de 14 comédiens amateurs, tous nés pendant les années 1980 », avance Al-Leissi, en ajoutant : « A travers ce spectacle, on a voulu tout simplement lancer un cri de protestation contre toute forme d’injustice à l’égard de notre génération et faire comprendre aux gens que cette révolution n’est que la conséquence normale de toutes nos souffrances et désillusions ».

Ce cri lancé à travers cette oeuvre artistique reflète la particularité de cette génération en désarroi. Une génération qui représente près du 1/9e de la population égyptienne (le nombre de jeunes nés entre 1980 et 1990 a atteint les 10,2 millions de personnes sur une population de 91,2 millions en 2013, selon les chiffres de l’Organisme central de la mobilisation et des statistiques). Ces jeunes ont provoqué l’étincelle de la révolution et ont été ses instigateurs.

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Des jeunes nés dans les années 1980 ont refusé de raser les murs. La révolution fait partie de leur formation.

Une étude effectuée par Google et Pose Compagnie sur 3 000 jeunes de 9 pays arabes révèle que plus de 83 % de ceux qui utilisent Internet dans la région ont environ la trentaine et donc sont nés dans les années 1980. Cette génération « numérique » a sa propre identité par rapport aux générations précédentes.

D’après l’étude, la singularité de cette génération est de s’être révoltée contre les sources traditionnelles de l’information. Internet a créé des réseaux de relations tout à fait particuliers. 37 % des sondés de l’échantillon s’accordent à dire qu’ils parviennent à s’exprimer librement à travers cet outil.

Or, tracer un portrait de la génération s’avère être un véritable défi, car il s’agit de jeunes qui ont bouleversé tous les fondements classiques de la société. Créativité, rébellion et contradiction sont les traits communs de cette génération des années 1980. « Nous sommes la génération qui a profité le plus du progrès technologique », explique Abdel-Rahman Moustapha, journaliste et blogueur.

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L'ordinateur a participé à former l'esprit des jeunes de la génération 1980 d'une manière collective.

Une génération assoiffée de technologie

Cette génération qui s’est sentie marginalisée s’est donc confinée dans un monde virtuel, méconnu des plus âgés.

Pour l’ancienne génération, ces jeunes nés dans les années 1980 représentent une énigme. Elle n’arrive pas à comprendre comment ces jeunes en pantalon taille basse sont parvenus à déclencher une révolution d’une telle ampleur.

Une génération qui s’est inspirée d’idées, de tendances et d’opinions émanant de tous les horizons grâce à Internet. Assoiffée de connaissances, cette génération a relevé le défi d’accéder à l’information. « Au début, le prix de la connexion Internet était élevé et les ordinateurs n’étaient pas à la portée de tout le monde. Mais on n’a pas baissé les bras car c’est cet espace virtuel qui nous permettait de rêver. On se rassemblait pour payer le prix d’une connexion et on utilisait un mot de passe en commun. Nombreux sont les jeunes qui se sont procuré des ordinateurs d’occasion pour en avoir un à un prix modéré », relate Hazim, ingénieur de 32 ans.

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Une scène de la pièce de théâtre « 1980 ».

Autour de ce monde qui tourne autour de l’ordinateur et du Net, de nouveaux métiers ont vu le jour comme graphiste, designer, webmester et bien d’autres. Certains jeunes ont même tenu tête à leurs parents pour ne pas exercer des métiers traditionnels.

Or, cette mutation technologique qui a créé une blogosphère active a coïncidé avec cet éveil politique des années 2000, une rue en ébullition et une mobilisation à travers ce monde virtuel. Ceci a donné naissance à un état révolutionnaire. Les jeunes des années 1980 ont refusé de subir les événements. Ils veulent être acteurs directs dans la vie quoti­dienne. « On a décidé de ne plus raser les murs comme faisait la génération précédente. Cet esprit rebelle nous a encouragés à briser les tabous. Grâce à cet espace, on a pu s’exté­rioriser, exprimer notre colère et notre rejet de tout ce qui est trop traditionnel. En plus, nous avons élaboré nos propres idées à la fois ori­ginales et modernes qui ont trouvé une légiti­mité et ont pris de l’ampleur suite à la révolu­tion », poursuit Abdel-Rahman, en ajoutant que le résultat final de cette ouverture sur la Toile a été ce nombre grandissant de mouve­ments politiques qui ont joué un rôle impor­tant durant la révolution, tels que le mouve­ment du 6 Avril, le groupe Khaled Saïd, etc.

Ces jeunes devaient donc faire face à deux mondes différents. Un monde réel qui leur impose des lois opprimantes et un monde vir­tuel qui leur offre une entière liberté et qu’ils ont adopté. « C’est une génération tout à fait singulière », commente Dr Mohamad Afifi, historien et président du département d’his­toire moderne à la faculté de lettres, de l’Uni­versité du Caire. « C’est une situation qui s’est répétée lors des grandes révolutions de l’Histoire contemporaine », ajoute-t-il. Toutes les révolutions qui se sont produites en Egypte ont été préparées trente ans à l’avance. Pour exemple : la génération qui avait dirigé la Révolution de 1919 était née dans les années 1880. Et les jeunes qui ont fait la Révolution de 1952 sont nés entre 1919 et 1928.

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Le blogueur Alaa Abdel-Fattah a fait partie d'une blogosphère active.

L’ouverture sur un autre monde a donc encouragé ces jeunes des années 1980 à chan­ger de camp (voir encadré). Certains ont donné un nouveau souffle à de vieilles idéolo­gies comme les jeunes fondateurs du mouve­ment Al-Tayar Al-Masri (le courant égyptien) dont plusieurs membres appartenaient à la confrérie. Ils ont présenté un visage plus jeune de cette vieille organisation datant de plus de 80 ans. « On s’est révolté contre ceux qui ont voulu nous priver de notre droit de rêver, de voir les choses autrement », indique un jeune.

Et cela ne s’est pas limité au domaine de la politique mais s'étendu au domaine social, artistique et sportif. Bassem Youssef, humo­riste qui fascine aujourd’hui le public, a été une invention du Net. Les Ultras, un groupe de supporters de football, qui ont créé leur propre code de conduite pour encourager leurs équipes, n’ont pas fait exception.

Le partage comme mot d’ordre

Pour ces jeunes, il s’agit donc d’un nouveau type de relations. C’est la culture du « share » (partage). Ce mot-clé qui fait écho à travers le monde a été le fil conducteur de cette généra­tion des années 1980. « Avant Internet, les générations passées avaient l’habitude de forger leur esprit à travers les livres et de manière individuelle. La particularité de la génération 80 est qu’elle s’est façonnée col­lectivement en partageant des idées sur un blog, un forum et plus tard Facebook et Twitter », Analyse Ikram Youssef, écrivaine et activiste des années 1970 et mère de deux militants nés dans les années 1980.

Un avis partagé par Rami, 33 ans, directeur de ressources humaines : « Malgré les diver­gences, notre génération semble plus apte à travailler sur le terrain dans des projets col­lectifs. Ce qui n’est pas le cas des grands leaders qui ne parviennent plus à conclure un accord, loin des intérêts personnels ».

Révolte contre les codes sociaux

La même étude menée par Google assure que les techniques digitales vont chambouler le concept traditionnel de la famille, de la religion et des valeurs sociales. « On bascule entre deux mondes différents. Quand on observe la vie d’autres jeunes dans les pays développés à travers le Net, on aspire à mener un train de vie identique. Mais on est bloqué entre notre société un peu trop traditionnelle, et ce monde féerique dont on rêve. Un fait qui pousse certains à redéfinir leurs propres règles comme la consommation de l’alcool, les relations sexuelles, etc. », commente Amir, né en 1987.

Amir qui ne cesse de naviguer sur les blogs rédigés par des jeunes étrangers ne peut s’em­pêcher d’idéaliser leur style de vie. « Ils ont le droit de choisir leur vie comme ils l’entendent, de vivre seuls et de se séparer de leurs parents, d’appartenir aux mouvements poli­tiques qui leur conviennent, de s’exprimer librement, de choisir leur partenaire et même leur croyance. Personne ne peut leur imposer quoi que ce soit », confie Amir. Ce jeune a toujours rêvé de vivre seul, mais ses condi­tions financières et les contraintes familiales ne lui ont jamais permis de le faire.

Une ouverture qui a placé ces jeunes devant des choix difficiles dans leur vie. Ces jeunes, qui refusent toutes sortes de contraintes, se révoltent contre toutes les idées tradition­nelles. Tamer, 30 ans, vit un cauchemar. Bien qu’il soit de gauche et passionné par les droits de l’homme, il se dit ne pas être prêt à se marier avec une fille qu’il a fréquentée. « Je veux me libérer mais je n’y parviens pas. Notre génération s’est ouverte à une culture étrangère mais l’éducation que nous avons reçue dans une société conservatrice a mar­qué nos esprits », précise-t-il.

Dans l’autobus qui roule sur la scène, deux passagers descendent du véhicule à cause du brouillard. Au rythme des tambourins, les douze passagers se rassemblent de nouveau sur la scène. Ils font le serment de poursuivre ensemble leur périple ….


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