Semaine du 20 au 26 mars 2013 - Numéro 966
Enfants des rues : Les premiers mots de la vie
  Aala al-rassif (sur le trottoir) est un groupe d’étudiants de l’Université américaine du Caire (AUC) engagé à leur apporter l’instruction dont ils ont besoin pour s’intégrer et envisager leur futur.
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Les enfants sont déterminés à changer leur vie.
Manar Attiya20-03-2013

C’est vendredi. Il est 8h. Des étudiants de l’AUC roulent vers Hélouan, au nord du Caire. Ils ont rendez-vous avec les responsables de l’ONG Ad al-hayah (grand comme la vie), qui agit en collaboration avec l’association Al-Ressala (le message). Ce groupe d’étudiants fait partie d’une association créée à l’AUC. Elle s’occupe des enfants de la rue et s’appelle Aala al-rassif (sur le trottoir). Constituée de 45 étudiants, Aala al-rassif a été créée en juillet 2012. Elle a pour mission la prise en charge de ces enfants en leur apprenant la lecture et l’écriture. Elle les initie aussi aux travaux manuels qui vont de pair avec leur âge et leur capacité d’assimilation. Ces étudiants sont prêts à aider non seulement les enfants des rues, mais également ceux issus de milieux défavorisés. Des enfants souvent maltraités et victimes de problèmes sociaux, économiques et familiaux. « Il faut prendre en charge ces enfants dans une perspective sociale, en leur fournissant des services sociaux et éducatifs plutôt que de faire intervenir la justice, ce qui risque d’aggraver leurs problèmes plus tard. C’est pourquoi on essaie de les éduquer afin qu’ils soient utiles pour la société », explique Basma Al-Chénnawi, étudiante en 2e année d’ingénierie.

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L'enseignement a permis à ces enfants de révéler leurs talents enfouis.

Une fois à l’intérieur de la bâtisse, chaque membre de l’association revêt sa casquette d’enseignant. « Nous leur apprenons l’arabe écrit et parlé, les mathématiques et l’anglais. Nous tentons d’aider ceux qui désirent être inscrits dans des écoles publiques et qui ont besoin d’un minimum de connaissances », explique-t-elle.

L’équipe offre de même des cours de soutien à ceux qui sont déjà scolarisés. « Beaucoup d’entre eux ne savent même pas écrire leur nom en arabe. Certains sont orphelins ou ont été abandonnés par leurs parents. D’autres ont été contraints de travailler, forcés par leurs familles qui vivent dans la précarité », poursuit Basma Al-Chénnawi.

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Comme tous les vendredis, l’équipe Aala al-rassif rend visite aux enfants de ce centre, puis se rend dans les différents quartiers du Caire pour offrir ses services à d’autres enfants. « Nous travaillons avec les enfants de la rue et ceux des bidonvilles. On n’hésite pas à aller dans d’autres endroits chauds du Caire et sur la place Tahrir lors des manifestations, pour repérer les enfants en situation difficile », confie Fatima, étudiante qui prépare un magistère sur le thème des enfants de la rue.

Trouver des maisons d’accueil ou d’hébergement, offrir des repas chauds, des vêtements neufs, ou persuader d’aller à l’école, telles sont les missions de cette équipe de jeunes étudiants. « D’habitude, on organise des activités différentes sur les lieux de leur concentration, et ce, pour les convaincre à nous suivre », ajoute Magdi, étudiant en sociologie.

D’après Amina Al-Sayed, responsable du groupe, nombreuses sont les raisons qui ont poussé ce groupe à travailler avec les enfants des rues. Selon les statistiques de la direction générale de la défense civile, le nombre d’enfants de la rue était estimé en 2007 à environ 3 millions. Une autre étude effectuée par l’association Hope Village, ONG pionnière dans ce domaine, a montré que l’âge moyen d’un enfant de la rue a baissé de 15 ans à 13 ans dans les années 1980. Pire : aujourd’hui, ils ont entre 7 et 9 ans. Cette même étude montre que 58 % des enfants des rues ont subi ce sort suite à des problèmes sociaux en premier lieu, mais la crise économique a amplifié ce phénomène. Des résultats qui vont de pair avec ceux d’une nouvelle étude effectuée sur le terrain par l’association S.O.S. « On a constaté que l’exclusion familiale, l’absence totale du rôle du père, symbole de protection et de sécurité, la violence contre les enfants au sein de la famille et dans les établissements scolaires ainsi que la pauvreté extrême sont les causes principales du problème épineux des enfants de la rue », explique le sociologue du centre de logement Ad al-hayah.

Soutien psychologique

Dans ce foyer d’accueil constitué de 7 étages, on n’héberge que des garçons. Leur âge varie entre 6 et 18 ans. Ils reçoivent aussi des soins et un soutien psychologique. Dans chaque classe, deux enseignants et un représentant du service social sont présents. Avant les cours, les 48 enfants se hâtent de faire leur lit, ouvrent les fenêtres des dortoirs, composés chacun de 5 lits, puis se pressent pour terminer leurs devoirs.

Tous ces enfants rêvent d’aller à l’école. Mais beaucoup d’entre eux ont du mal à croire que cela soit possible. « Quand on leur a dit que l’éducation est une chose importante et qu’elle sera gratuite pour eux, tous ont applaudi », affirme Karim, membre de l’association. « Maintenant, je sais lire et écrire l’alphabet arabe. J’ai appris quelques mots d’anglais », lance un enfant de 9 ans en traduisant chaque mot. « Je suis studieux, n’est-ce pas ! », poursuit-il, avec un joli sourire aux lèvres. Il s’exprime avec l’assurance de celui qui en sait un peu plus que les autres. Il est rare qu’un enfant abandonné parle avec autant de confiance et d’assurance, ce qui a fasciné l’équipe.

« Vendredi dernier, notre enseignant nous a fait faire une composition d’anglais, j’ai obtenu une excellente note », dit un autre de 11 ans, qui s’approche pour annoncer la bonne nouvelle. « Cette année, je suis également inscrit en 2e année primaire à l’école Khaled Ibn Al-Walid. On m’a donné un uniforme, des livres et des cahiers. Chaque jour, à 7h30, je vais à l’école avec mes camarades », dit-il, tout en prodiguant quelques conseils à Sayed, 7 ans, plus jeune que lui.

Pour encourager les enfants, chaque semaine, l’association Aala al-rassif leur offre des cadeaux, à savoir des fournitures scolaires : trousses, crayons, règles, gommes … Parfois, on leur donne des cahiers de coloriage et même des livres de grands écrivains égyptiens, comme Ihsane Abdel-Qoddous, faciles à lire, ou quelques oeuvres de Naguib Mahfouz, tout en leur expliquant le choix de tels livres. « Si vous avez l’habitude de regarder les vieux films, vous allez constater que la plupart des oeuvres de cet auteur célèbre ont été adaptées à la télévision », leur explique Amina Al-Arabi, responsable des relations publiques. En plus, les étudiants de l’AUC récompensent les enfants studieux avec des friandises. « J’essaie de les convaincre de se rendre dans les maisons d’accueil, où ils seront accueillis, soutenus moralement et pris en charge à 100 % », confie Karim. Il reconnaît que même si son travail est difficile, « il est aussi très gratifiant, car ces garçons ont vraiment besoin de notre aide », explique-t-il. Au 2e étage, c’est la classe de Karim, un étudiant de polytechnique qui enseigne l’anglais. Cette classe est constituée d’enfants dont l’âge varie entre 6 et 11 ans. Chaque élève veut prouver sa disponibilité à vouloir apprendre.

Devenir poète

Ces étudiants de l’AUC sont épatés par les jeunes enfants, déterminés à changer leur vie. « L’un des enfants, âgé de 12 ans, a été défenestré par son père car il était trop bruyant. En l’accompagnant pour un examen médical, j’ai été choqué de voir son corps plein d’hématomes, de cicatrices et de blessures infectées. Il est difficile d’imaginer le vécu de certains enfants », dit Magdi. Aujourd’hui, cet enfant veut devenir poète.

« Si vous voulez écouter de la belle poésie, écoutez Chokri. C’est un vrai poète », dit Nadine, étudiante qui enseigne la langue arabe. Vêtu d’un pull à capuchon jaune, cet adolescent de 15 ans a l’air fier de lui-même. Avec des yeux pleins d’émotion, il récite les poèmes qu’il a composés. Des vers mélancoliques, qui donnent envie de pleurer et à travers lesquels Chokri raconte son histoire. Un autre enfant de 10 ans, pétillant d’intelligence, voudrait devenir chanteur. C’est Hassan, âgé de 9 ans. Il est là-bas. Il se tient souvent en retrait des autres.

« D’après un rapport établi par l’Unicef à propos de ces millions d’enfants vivant dans la rue, l’éducation est le moyen le plus efficace pour se réinsérer dans la société », déclare Fatima, diplômée en ressources humaines à AUC.

L’enseignement a permis à ces enfants de prouver leurs talents enfouis jusque-là. Hassan commence à fredonner une chanson sur ses parents qu’il a quittés très jeune. A peine la chanson terminée, des larmes couvrent son visage. Il avait à peine 6 ans lorsqu’il a quitté la maison. C’est son beau-père qui l’a chassé. Après avoir erré d’une maison à une autre, il a estimé être plus facile de vivre dans la rue. « A cette époque, il ne savait pas encore que la rue pouvait être plus dangereuse pour lui. Lorsque les assistants sociaux l’ont accueilli, ils ont appris qu’il avait été battu et violé à deux reprises », relate Mourad, un autre étudiant de l’AUC.

Ad al-hayah a servi d’abri pour Hassan et lui a prodigué des soins psychologiques et physiques. Des initiatives diverses pour sauver ces enfants de la rue et leur permettre de voir l’avenir différemment. « Au départ, ces enfants n'aspiraient qu’à trouver à manger. Aujourd’hui, ils rêvent de devenir poète ou chirurgien », conclut Basma Al-Chénnawi .




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