Semaine du 6 au 12 mars 2013 - Numéro 964
Civisme: « Ashab makane », les jeunes passent à l’action
  Face au harcèlement, aux incivilités, aux insultes et aux autres scènes quotidiennes, des jeunes ont décidé d’agir. Apolitiques, ils souhaitent avant tout faire évoluer les mentalités en agissant sur le terrain.
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Chahinaz Gheith06-03-2013

Ils sont jeunes, militent dans la rue et se déclarent non politisés. On les trouve dans la station de métro Gamal Abdel-Nasser organisant la montée et la descente des passagers, ou bien dans la rue Ramsès arrêtant les passants et les voitures. Ils attirent les regards, distribuent des tracts et sont repérables grâce à leurs t-shirts imprimés de visages souriants, de mots sarcastiques et surtout d’un grand « Utopie ». Les passants ont d’abord été surpris. Mais peu à peu ils se sont accoutumés à leur présence et ont répondu à leurs aspirations.

En fait, il s’agit d’un groupe de jeunes étudiants qui a lancé une campagne sur Facebook intitulée « Ashab makane » (maîtres des lieux). Leur mission est de construire la nouvelle Egypte qui ne se fera, selon eux, qu’à travers une révolution des mentalités. Une révolution capable de sauver le pays de la situation difficile qu’il traverse et de faire en sorte que la patrie passe avant toute autre considération.

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Devant les stations de bus, au milieu des embouteillages ou dans les marchés, un seul objectif semble animer ces jeunes : construire la nouvelle Egypte !

En guise de protestation contre la passivité, le chaos et les incivilités qui ne cessent de croître, ces bénévoles ont décidé de faire preuve de patriotisme. Mais à leur manière. « Le pays est le nôtre », « Sauve ton pays », tels sont les slogans de la campagne lancée non seulement sur les réseaux sociaux, mais aussi sur des pancartes dans les rues.

Pour lui donner plus d’impact, l’initiative a aussi été diffusée sur des chaînes satellites et par SMS avec les messages suivants : « Sois positif », « Fais bien ton travail », « Respecte le code de la route », « Ne verse pas de pots-de-vin », « Ne falsifie pas de documents », « C’est l’occasion aujourd’hui de construire ton pays » …

Eduquer les mentalités

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« L’idée de s’adresser aux gens et dans la rue est motivée par cette envie d’éduquer les mentalités », affirme Amr Aboul-Naga, chef de la campagne Ashab makane. Il rappelle que malgré les tensions politiques, chaque Egyptien doit mener son quotidien du mieux possible. Pour faire parvenir ce message il fallait choisir des lieux animés, d’où l’idée du métro.

« Un endroit où nous essayons de lancer une discussion avec le public », dit Aboul-Naga, qui a choisi de travailler sur les 5 thèmes suivants : protéger la propriété publique, exprimer librement ses opinions, lutter contre le harcèlement, éviter de transmettre des rumeurs, améliorer le moral et vaincre le pessimisme ambiant par le sourire.

« Vu comment se passent les choses, les Egyptiens se sentent extrêmement frustrés. Avec la révolution, les citoyens aspiraient à un vrai changement après le départ de Moubarak. Mais ils ont constaté que le pays s’est engagé dans une voie contraire aux idéaux de la révolution. Voilà d’où vient l'idée de création de ce groupe », explique Ahmad Zahran, l'un de ses membres.

Selon lui, le véritable succès d’une révolution réside en premier lieu dans le changement de vision vis-à-vis de la réalité et de l’avenir, et même des comportements et des concepts. Et de souligner : « La révolution du 25 janvier est parvenue en 18 jours à ébranler tout un pouvoir, mais la révolution des mentalités va prendre plus de temps. Nous savons que ce sera difficile parce que nous ne nous battons pas contre un tyran, mais contre des usages et des coutumes très ancrés dans nos esprits ».

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Ashab makane n’est pas la seule initiative visant à raviver le pays après la révolution. Sur Facebook ou Twitter, on en trouve une dizaine comme Les jeunes d’Egypte ou A bas la corruption. Avec un objectif commun : insuffler le bien dans le pays. Des initiatives louables qui nous rappellent l’esprit et la volonté de participer au changement ressentis chez les Egyptiens lors de la révolution du 25 janvier.

La rue apprécie ces initiatives

Dès le début, ces campagnes ont été bien reçues par les différentes classes de la société, surtout lorsque les passants apprenaient que ces jeunes étaient des bénévoles sans appartenance politique. « On en a assez de lire les journaux, où les titres sont une succession ininterrompue d’injections dépressives, ou de regarder les talk-shows qui ne font que de noircir la situation ! », s’indigne Moustapha, professeur qui voit une lueur d’espoir dans ces campagnes de jeunes qui n’ont pour objectif que l’intérêt du pays.

Et bien que ces tentatives fassent aujourd’hui l’actualité, certains pensent qu’elles ne sont pas suffisamment ressenties sur terrain. « Comment ces jeunes parviendront-ils à appliquer leurs idées si le régime au pouvoir ne recherche que ses propres intérêts ? Ces jeunes sont en train de se battre contre le vent », lance un passant, qui s’est quand même arrêté pour écouter le discours d’un membre d’Ashab makane et qui tourne autour de la liberté d’expression.

Mais une question s’impose : les Egyptiens ressentent-ils aujourd’hui le besoin d’une révolution des mentalités ? Et puis, ces jeunes en tant qu’acteurs du changement réussiront-ils à promouvoir une culture des valeurs et de l’éthique ?

Eviter le chaos

Selon la sociologue Azza Korayem, ces initiatives citoyennes viennent répondre à l’importance de changer les mentalités avant même de reconstruire l’Etat, notamment avec l’échec du pouvoir actuel à tracer une politique bien définie, surtout en l’absence de sécurité dans le pays.

La preuve : les scènes de harcèlement des femmes, le chaos, le mensonge et la violence, ainsi que d’autres attitudes négatives se sont répandus dans la société. D’après les dernières statistiques de l’Organisme général de la mobilisation et des statistiques, d’innombrables procès et plaintes pour agression ont été intentés ces derniers mois, sans compter plus de 90 000 baltaguis (hommes de main) qui envahissent les rues et dont la moitié ne dépasse pas l’âge de 30 ans.

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Korayem considère que l’une des raisons de l’extension de la violence est le sentiment d’impunité. « Nous vivons actuellement une période où l’Etat de droit disparaît au profit de hordes qui font la loi. C’est un retour clair à la loi de la jungle. Nous ne sommes pas un Etat si des dizaines de personnes assiègent la Haute Cour constitutionnelle. Où est l’Etat quand des inconnus envahissent la station de métro Sadate pour annoncer une désobéissance civile sans que les forces de l’ordre puissent intervenir ? », s’indigne-t-elle, tout en insistant sur l’importance du rôle que peuvent jouer ces jeunes sur le terrain pour lutter contre ce chaos.

D’après Ahmad Zayed, ancien doyen de la faculté de lettres de l’Université du Caire, une révolution des mentalités est la mission de toute une société et ne doit pas se cantonner seulement dans ces initiatives des jeunes. D’après lui, cette violence et les brigandages qui se répandent sont étrangers à la société égyptienne et sont d’ordre temporaire.

Une autre initiative importante, Odbot fassad (à bas la corruption), a été lancée sur les réseaux sociaux par 600 jeunes et mise en application dans 16 gouvernorats. Elle invite tout citoyen à dénoncer les transgressions de la loi en précisant les lieux et la date de l’incident sur une carte participative. « Si vous voyez un fonctionnaire acceptant un pot-de-vin, une voiture roulant à contresens, des personnes vendant des produits avariés. Ne laissez pas passer », peut-on lire sur le site du groupe.

« Notre but est de lutter contre la corruption très présente dans la plupart des instances étatiques, rétablir la sécurité dans les rues d’Egypte pour permettre à notre pays d’aller de l’avant », lit-on aussi.

Un an après sa création en 2011, cette page compte plus de 52 000 abonnés. Les commentaires se comptent par milliers et l’engouement ne cesse de croître. Negad Al-Borai, avocat, activiste et président de l’Association du développement démocratique, apprécie la présence de ces campagnes visant à faire revivre l’esprit du patriotisme chez les citoyens.

« Après plus de 30 ans d’oppression et d’humiliation, le peuple égyptien a retrouvé confiance grâce à la révolution. Les 18 jours qui ont suivi les premières manifestations du 25 janvier 2011 ont incarné un rêve. C’était comme si, d’un coup, toute cette civilisation millénaire dont on a toujours entendu parler, sans jamais la ressentir dans la vie quotidienne, avait jailli du fond des âges pour se répandre dans les rues. On pouvait la sentir, l’embrasser. Aujourd’hui, les jeunes ont une conviction, c’est qu’ils sont capables de réagir et faire changer le cours des choses », relève-t-il, tout en assurant que la révolution psychologique qui s’est opérée dans l’âme égyptienne leur a donné la force de poursuivre leur combat.

Changer les comportements

Cependant, le sociopolitologue Ahmad Yéhia pense que ce changement doit être suivi d’un changement de comportement au sein de la société. Il ne suffit pas d’apprendre aux citoyens de ne plus jeter des papiers par terre, d’être courtois et aimables avec autrui et de ne pas insulter les gens, il faut aussi les mettre en situation de confiance, leur permettre d’être autonomes et leur laisser la liberté de penser.

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Devant les stations de bus, au milieu des embouteillages ou dans les marchés, un seul objectif semble animer ces jeunes : construire la nouvelle Egypte !

« Ce n’est pas en contraignant les gens, en les étiquetant ou en jugeant autrui qu’on obtient le changement. Par ces campagnes, les jeunes tendent la main à leur communauté et s’efforcent d’accroître sa prise de conscience et sa compréhension de la nouvelle liberté, de la lutte contre la violence et de l’instauration du dialogue », explique-t-il, tout en ajoutant que sans un changement des mentalités, le pays ne pourra pas évoluer.

Yéhia donne quelques exemples de peuples ayant réussi à évoluer grâce à un changement d’idées, de comportements et de valeurs. Mahathir Mohamad a réussi à améliorer la situation de la Malaisie après avoir appris aux gens la valeur du travail. Le développement de l’Europe et des Etats-Unis ne s’est effectué que lorsque les citoyens ont été convaincus de l’importance d’améliorer leurs compétences pour faire évoluer leur pays. Il termine par citer du Coran la sourate du Tonnerre, verset 11 : « Dieu ne modifie rien en un peuple avant que celui-ci ne change ce qui est en lui ».

Amr Mohamad, ingénieur, est d’accord. « Il est temps d’exprimer d’une façon plus concrète notre amour et notre appartenance à l’Egypte. Non pas par de simples paroles et de slogans, mais en mettant de côté les différends qui nous séparent et en travaillant ensemble, la main dans la main, avec plus de volonté et de persévérance », lance-t-il. Mais reste à savoir si ces initiatives seront soutenues par les pouvoirs publics ou si elles s’essouffleront comme c'était le sort de nombreuses d’autres ces deux dernières années.



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