Tant sur les sujets sociaux que politiques ou privés, la notion de dialogue apparaît incongrue dans une société égyptienne encore très sclérosée. La révolution a révélé des maux profonds, mais il faut maintenant en venir à bout pour construire l’avenir.
Comme le veut souvent la tradition en Egypte, le vendredi, c’est le jour des réunions familiales élargies. Frères, soeurs, oncles, tantes, neveux et nièces se retrouvent le temps d’un déjeuner. Comme c’est le cas depuis la révolution du 25 janvier, la politique est au menu, d’autant plus que, depuis plusieurs semaines voire plusieurs mois, les événements ne manquent pas. On « célèbre » aussi les deux ans du départ de l’ancien président, Hosni Moubarak, le 11 février 2010.

Que ce soit dans la rue ou dans le Parlement, les conversations s'enflamment et virent à la dispute.
Et les anniversaires sont toujours l’occasion de faire des bilans. Entre les pro-Moubarak, les anti-Moubarak, les pro-Morsi, les anti-Morsi, les révolutionnaires acharnés, ceux qui veulent tout simplement un peu de stabilité, les positions sont discordantes, y compris parmi les révolutionnaires eux-mêmes qui ne s’entendent plus sur les moyens de poursuivre la révolution.
L’image des cocktails Molotov lancés à l’intérieur du palais présidentiel a enflammé encore plus les discussions, notamment sur la légitimité du président et les moyens de faire pression sur le régime : dans la rue ou par les urnes. Et voilà que le ton monte, que la gestuelle s’accentue, que les visages se crispent. Au point de ne plus rien distinguer au milieu de cette cacophonie où chacun se parle sans entendre l’autre.
Soudain, une voix se lève et ordonne : « Bon, puisque ça risque de tourner au vinaigre, arrêtons de parler politique, nous sommes une famille et nous n’allons pas nous disputer à chaque rencontre à cause de la politique. Stop ! ».
Parler ... puis se disputer

Que ce soit dans la rue ou dans le Parlement, les conversations s'enflamment et virent à la dispute.
Autre décor, scène similaire. Cette fois, c’est une rencontre entre amis, plutôt intellectuels. L’un d’eux allume la télé pour suivre les fameuses manifestations du vendredi. Un autre objecte pour parer l’inévitable discussion, ou plutôt la dispute qui s’ensuivra. Un troisième fait mine de rien et lance quand même la conversation.
La maîtresse de maison arrive à temps et, avec finesse et subtilité, clôt le débat en invitant tout le monde à table. Cette même femme nous raconte l’histoire de trois de ses amies de tendances politiques différentes. Elles se connaissent depuis des années et se rencontrent régulièrement au club le temps des entraînements de leurs enfants. Mais elles ont fini par décider, il y a quelques mois, de bannir les discussions politiques afin de ... préserver leur amitié, selon elles, « en danger ».
Ces cas, loin d’être isolés, reflètent malheureusement une triste vérité en Egypte. Aujourd’hui sur le plan politique, le mot « dialogue » revient sans cesse. Tous les jours dans la presse égyptienne, on lit tantôt des manchettes comme « Le dialogue est la seule solution pour sortir de la crise actuelle », tantôt comme « Le dialogue politique est voué à l’échec ».
Pourquoi donc cette même issue quasiment dans tous les cas, à tous les niveaux : stopper le dialogue pour échapper à la confrontation qui peut en résulter ? Pourquoi sommes-nous incapables de nous parler, de nous écouter ? La culture du dialogue est-elle à ce point absente chez les Egyptiens ?
Oui, répond Abdel-Ghaffar Choukr, un intellectuel de gauche. « Chaque partie se met à la table des négociations non pour dialoguer et arriver à un compromis, mais pour imposer des conditions aux autres parties sans leur donner l’occasion d’exprimer leur point de vue », dit-il.
Qui plus est, selon le psychologue Ahmad Abdallah, « l’idée des deux opposés est fortement inculquée en nous : licite/illicite, juste/faux. Nous n’avons pas la culture du juste-milieu ou du compromis et lorsqu’il s’agit d’entamer un dialogue, l’objectif de chaque partie est de convaincre l’autre que son point de vue est le bon et le seul valable. C’est pour cela que le dialogue n’aboutit à rien, s’il a lieu ».
Pire encore, selon Abdallah, très souvent, « on évite le dialogue car on le juge inutile, puisque chacun s’estime avoir raison et ne voit pas l’intérêt de perdre son temps ».
Chacun sa position

Les jeunes révolutionnaires rejettent toutes sortes de dialogue.
Dans les cafés, les lieux de travail, les foyers ... partout dans l’Egypte d’aujourd’hui les conversations s’enflamment et virent à la dispute. Un fait nouveau depuis la révolution qui a créé un nouvel intérêt chez tous les Egyptiens : la politique. Aujourd’hui, tout le monde est devenu politisé sans vraiment l’être, et depuis une triste vérité s’est avérée : nous ne sommes capables ni de dialoguer, ni d’écouter l’autre, ni d’essayer de comprendre son point de vue, ni même d’argumenter pour défendre notre propre avis.
A chaque étape post-révolutionnaire, les différends ont frôlé la rupture. Depuis le référendum du 19 mars 2011 jusqu’au dernier référendum constitutionnel en passant par les législatives et la présidentielle, chacun a adopté une position à laquelle il a tenu dur comme fer, allant même jusqu’à mettre en doute le patriotisme de celui ayant adopté la position contraire.
Le plus choquant est que ce sont les jeunes révolutionnaires qui sont les plus acharnés dans leur refus du dialogue, quelle que soit leur tendance. D’un côté, les jeunes du Front du salut ont menacé les leaders du Front de s’en retirer s’ils acceptent de dialoguer avec le président Mohamad Morsi.
De l’autre côté, les jeunes membres du Parti Liberté et justice refusent que Mohamad Morsi accorde la moindre concession à l’opposition, étant donné qu’il est légitimement élu et que toute concession nuit à son image. Même schéma pour les jeunes des Ultras, ceux du 6 Avril, les Black Blocs ...
Tous ces mouvements constitués de jeunes révolutionnaires s’opposent à l’idée même du dialogue, la considèrent comme une trahison à la révolution et à ses martyrs. Dans le meilleur des cas, ils veulent imposer juste leurs conditions.
Cela s’explique en partie par le manque d’expérience politique chez ces jeunes. Mais ce n’est pas tout. Selon le juriste Moataz Abdel-Fattah, « ils n’ont jamais appris l’art de négocier, l’art du compromis et la flexibilité. Ils ne sont pas conscients que, par ces talents, ils peuvent obtenir des gains bien plus importants que leurs intérêts directs ».
« Stéréotypes et préjugés »

Les politiciens tentent, par le dialogue, de trouver une issue.
Mais au-delà de l’expérience politique, l’attitude générale actuelle révèle une culture particulière ancrée chez les Egyptiens. «
Nous sommes éduqués dans des bulles isolées les unes des autres, des sortes de ghettos sclérosés, avec des stéréotypes et des préjugés concernant l’autre, source d’inquiétude et de peur. Cela s’applique à tous les niveaux, les classes sociales, les religions, et même les sectes d’une même religion », explique Abdallah.
Tout au long des dernières décennies, l’Eglise est restée renfermée sur elle-même, tout comme les Frères musulmans qui ont longtemps été interdits par le pouvoir, ou encore les différentes classes sociales qui ne se parlaient pas entre elles. Chaque catégorie a vécu comme si elle était seule au monde et c’est la révolution qui a levé ces voiles et qui a mis tout ce monde, en l’espace des 18 jours de la révolution, dans un univers utopique où tous, malgré leurs différences, ont réussi à cohabiter. Mais aussitôt après, chacun est rentré dans son ghetto.
Les ghettos, on les trouve aussi dans nos écoles, tout comme les tentatives ratées d’ouvrir un dialogue. Dans une classe de deuxième préparatoire d’une école privée, un nouveau cours, appelé « cours de vie », a été initi&´. Il s’agit de lancer des discussions ouvertes sur tout et n’importe quoi. Tous les élèves de la classe se sont accordés sur le sujet du jour : les défauts de l’éducation et leurs idées de réforme du système.
Sauf que le professeur a vu d’un mauvais oeil cette idée, qui ouvrirait la voie à des critiques à son encontre et à l’encontre de ses supérieurs. Habitué au système éducatif traditionnel, il a tenté de leur imposer un autre sujet de discussion. En vain. Les élèves ayant tenu à leur choix, le cours a fini par être annulé. Même scénario : le dialogue est clos avant même qu’il ne soit ouvert. D’ailleurs, dans les écoles, toutes les formes d’expression ont été réprimées.
Pour cette tranche d’âge, la révolution a apporté un message clair : on a le droit d’être écouté, de s’exprimer et de revendiquer ses droits. Or, pour leurs aînés, qu’ils soient professeurs ou parents, la culture de l’oppression est trop ancrée pour être effacée du jour au lendemain.
« Il nous faut plusieurs générations pour que cette culture change, parce qu’elle a été transmise et commercialisée par toutes les institutions, y compris les médias. Et toute autorité en a tiré profit pour préserver son pouvoir. Nous sommes face à un conflit qui oppose deux forces : l’Histoire avec toutes ses idées reçues, ses rouages, et la révolution avec tous ses bouleversements idéologiques et sociaux », explique le sociologue Hassan Hanafi.
La seule issue
Ainsi, même dans le dialogue, c’est la loi du plus fort qui règne. Ce « plus fort », quand bien même il accepterait le principe de dialoguer, il le fait avec l’objectif d’imposer son propre diktat, considérant que la partie la plus faible n’a d’autre choix que de se soumettre. A l’intérieur même des ménages, le père ou le mari, rassuré par les lois de la culture patriarcale qui lui donne tous les privilèges et les pouvoirs, ne voit pas pourquoi il a besoin de dialoguer avec les parties qu’il considère les plus faibles, ou même de les écouter.
Mais l’expérience prouve, qu’on le veuille ou non, que le dialogue est la seule issue, et ce, à tous les niveaux. Certains acteurs sur la scène politique en sont conscients et appellent au dialogue, estimant qu’il y a toujours quelque chose à gagner à se mettre à une table de négociations.
« Le dialogue est devenu inévitable. Les peuples les plus intelligents sont ceux qui prennent conscience de cette vérité suffisamment tôt et qui évitent donc le plus de dégâts possibles. Certains peuples se sont entretués pendant 30 ou 40 ans et ont découvert en fin de compte que la solution réside uniquement sur la table de négociations », conclut le psychologue Ahmad Abdallah.
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