Semaine du 13 au 19 février 2013 - Numéro 961
11 février : La chute inachevée
  Deux ans après la démission de Hosni Moubarak, l’Egypte peine à trouver son équilibre, aussi bien dans la rue qu’en politique. C’est que le nouveau président islamiste met en place des politiques qui ressemblent, trait pour trait, à celles de l’ancien régime.
Chute
(Photo: Reuters)
Samar Al-Gamal13-02-2013

Aux alentours du palais présidentiel, les travaux se poursuivent d’arrache-pied. Depuis des semaines, le siège de la présidence, et donc Mohamad Morsi, est la cible d’attaques de manifestants. Pour répondre à cette vague de colère, le régime décide de faire monter de quelques mètres la muraille et la garnir de fils barbelés. La réaction des manifestants tient en une phrase : « A bas Morsi, à bas Moubarak ! ».

En moins de 8 mois, le président élu s’est attiré les même slogans qui ont précédé la chute de Moubarak. On entend de nouveau « Le peuple veut renverser le régime », accompagné d’un « Morsi, enlève ta barbe, on verra Moubarak ». Victime des affrontements entre la police et les manifestants aux alentours du palais d’Ittihadiya, le jeune Mohamad Hussein, dit Christy, sur sa page Facebook intitulée « Frères menteurs », résumait avant sa mort : « Nom : Mohamad Morsi, Profession : Hosni Moubarak ». Des voix continuent à s’élever contre la politique de l’actuel président, l’assimilant à son prédécesseur, car « tout ce qui a été réalisé est le départ de l’ancien chef du régime, mais les politiques restent les mêmes », déclare Ziad El Elaimy, activiste et figure de la jeunesse de cette révolution.

L’« ikhwanisation » du pouvoir

Le marchandage politique entre l’armée et les Frères n’a finalement donné qu’un système quasiment identique à celui de Moubarak, où le PND, ancien parti au pouvoir, a été remplacé par la confrérie qui a vite commencé à « ikhwaniser » le pays en introduisant ses cadres dans toutes les institutions de l’Etat. Elle serait encouragée par un super-président qui n’hésite pas de se transformer en dictateur.

Democracy Reporting International qui fournit des analyses sur les transitions démocratiques établit 7 critères pour mesurer les réformes politiques dans les transitions démocratiques : la séparation et l’équilibre entre les pouvoirs, l’indépendance de la justice, l’Etat de droit, la liberté des médias, le pluralisme politique, la transparence et le respect des droits de l’homme. Ces mêmes critères permettent de mener une comparaison Morsi-Moubarak, pour vérifier si effectivement les deux régimes se ressemblent.

Les promesses démocratiques du président élu et « la séparation du pouvoir » ont vite été oubliées au profit d’une déclaration constitutionnelle en novembre dernier, qui faisait du président seul maître à bord. Suspendue un peu plus tard, elle permet pourtant à Morsi de se débarrasser du puissant procureur général, de nommer le sien et de neutraliser en même temps la Haute Cour constitutionnelle, mettant fin à ladite « indépendance de la justice ».

A l’instar de Moubarak, Morsi est ensuite intervenu dans les activités du procureur général pour exiger la détention de manifestants sans charges retenues contre eux.

Nouveau régime sélectif

En matière de respect de « l’Etat de droit », le nouveau régime a été sans doute sélectif, incitant à des poursuites en justice contre ses adversaires et refusant d’appliquer les verdicts qui rendaient caduques ses décisions. Les partisans du président, qui ont attaqué les manifestants aux alentours du palais présidentiel en fin d’année dernière, n’ont jamais fait l’objet d’enquête. Le cas du rédacteur en chef du quotidien Al-Gomhouriya est un exemple type. Celui-là limogé par le régime, la justice le remet en poste et le gouvernement maintient sa position.

La chasse aux journalistes est d’ailleurs ouverte. Tout comme Moubarak, le nouveau régime cherche à intimider les médias. De fait, les cadres de la confrérie n’ont cessé de formuler toutes sortes d’insulte contre les journalistes. Des ONG recensent, au cours des premiers 200 jours du règne de Morsi, plus de 24 poursuites judiciaires contre des journalistes accusés de diffamation du président.

Dans son discours devant la Chambre haute du Parlement en décembre, Morsi a résumé ainsi sa vision de la démocratie : « Une justice indépendante, une société civile active et des médias libres ». Mais depuis son arrivée à la tête du pays en juin dernier, « il a cherché, tout comme son prédécesseur, à ligoter ces trois importants piliers du pays avec un arsenal juridique », explique Mohamad Al-Agati, directeur du centre Al-Badael. Il évoque surtout une nouvelle législation qui permettrait au gouvernement d’avoir la haute main sur les ONG et l’ensemble de leurs activités. « La loi sur la formation de nouveaux partis impose des restrictions financières et administratives énormes », précise aussi Al-Agati.

La « transparence » ne se porte guère mieux. Le projet de loi sur la libre circulation de l’information a été finalement retiré. Le président de la République continue à limoger ou nommer des hauts responsables de l’Etat : gouverneur de la Banque Centrale, chef de l’Organisme des comptes ... en l’absence totale d’informations sur les raisons de ces décisions. Les couches du secret ne font que croître.

« Impossible donc dans ce contexte de s’attendre à un respect des droits de l’homme », estime Al-Agati, qui affirme que ces droits ont été bafoués avec les cas de torture en direct à la télé ou dans les postes de police.

Tout aussi inquiétante est pour lui la violation des droits « sociaux » des Egyptiens. Le slogan « Pain » scandé dès le premier jour de la révolution, pour résumer la dégradation du niveau de vie due aux politiques économiques du régime précédent, ne trouve apparemment pas écho chez les Frères. En 2012, les prix ont augmenté de 4,5 % en moyenne, tandis que les salaires baissaient de plus de 11 %. « On ne peut que recenser les mêmes politiques économiques », dit le chercheur Ahmad Al-Naggar. « Des politiques néolibérales qui visent la croissance plutôt que la justice sociale », ajoute-t-il.

« Tri entre passé et avenir »

Une politique facile à repérer chez les Frères comme chez Moubarak : investissements étrangers, ouverture du marché et rôle-clé des hommes d’affaires. (lire page 4). « Ce n’est pas un nouveau régime, c’est un reflet de l’ancien régime, l’ombre du passé », croit l’écrivain Belal Fadl. « Ceci ne devrait pas durer longtemps », affirme Moustapha Hégazi, fondateur de Nassaq pour les réflexions stratégiques et humanistes. « Le tri qui a eu lieu avec la révolution n’était pas entre idées et idéologies mais plutôt entre passé et avenir ». Morsi, sa confrérie et presque l’ensemble de l’élite font partie de ce « système de connaissance du passé et donc leurs actions sont faciles à prédire ». D’où cette similarité avec le régime tombé il y a deux ans.

Cette similarité trouve sa source dans la relation avec les gouvernés. « Le président croit qu’il est là pour régner sans rendre des comptes, tant au nom de la légitimité qu’au nom de la religion. Le peuple n’est qu’un passage obligé pour lui permettre de se déplacer vers le haut. Et il s’en débarrassera si le moment se présente », estime Hégazi. C’est ce que Moubarak a fait et ce que Morsi a répété. Leur pari se fonde sur le passé. Mais avec la révolution, une autre génération est née et explore sa relation avec la vie du pays sous un autre angle : le futur. Pour eux, c’est le peuple et non le président qui est la source du pouvoir. D’où le slogan Le peuple veut .




Lien court:

 

Courriel
 
Nom
 
Titre
 
Commentaire