Semaine du 6 au 12 février 2013 - Numéro 960
Presse : Des agressions de toutes parts
  Le dernier rapport de l’ONG française Reporters sans Frontières classe l’Egypte 166e sur 179 pays en termes de liberté d’expression. C’est que, depuis quelques mois, les intimidations se multiplient et beaucoup de journalistes travaillent désormais dans la crainte.
Des agressions
Dina Darwich06-02-2013

C’est dans une ambiance morose que les journalistes exercent désormais leur métier en Egypte. Le quotidien Al-Wafd a été pris d’assaut par des manifestants, son homologue Al-Watan a reçu des menaces et la chaîne Al-Faraeen (les pharaons) a été fermée.

Plus loin, la cité médiatique a été encerclée par le mouvement salafiste Hazémoune. Et la liste ne cesse de s’allonger. « On s’attend à chaque instant à ce que les locaux d’un journal se transforment en cimetière collectif », a écrit Chaïmaa Al-Bardini dans Al-Watan.

Accusés de partialité, certains journaux sont la cible de divers groupes extrémistes. Dans la rue, au sein de certaines manifestations, les journalistes ne sont pas les bienvenus. Les enquêtes, dans une rue parfois hostile, deviennent mission impossible. Les journalistes doivent jouer au jeu du chat et de la souris non seulement avec la police, mais aussi avec les courants les plus conservateurs .

« A l’époque de Moubarak, certains journalistes qui travaillaient pour des journaux de l’opposition étaient déjà l’objet de telles attaques. Mais c’est la première fois que des journalistes et des journaux sont victimes de violences systématiques et organisées. Des centaines d’individus sont venus attaquer les locaux d’Al-Wafd à renfort de cocktail Molotov et de bombes lacrymogènes. Quelques journalistes ont perdu connaissance, d’autres n’arrivaient plus à respirer. La seule issue était de fuir. Aujourd’hui, la mission du journaliste devient de plus en plus difficile », regrette Mohamad Sarwat, directeur de rédaction du site Internet du journal dont les locaux se trouvent au rez-de-chaussée du bâtiment.

Selon le dernier rapport sur la liberté d’expression publié par Reporters sans Frontières, l’Egypte occupait en 2011 la 127e place au niveau mondial et se classe cette année 166e sur 179 pays. Une dégradation qui fait suite aux actes de violence menés contre des institutions journalistiques et des journalistes dont l’un a perdu la vie lors d’une manifestation devant le palais présidentiel.

Pour Reporters sans Frontières, il s’agit là non seulement d’intimidations, mais aussi d’une guerre psychique lancée contre les journalistes qui doivent mener leur tâche dans une ambiance particulièrement tendue.

Cantonnement militaire

Des agressions1
Aujourd’hui, le siège du quotidien Al-Wafd ressemble à un cantonnement militaire. Un char est stationné devant la porte d’entrée de l’ancien palais qui sert à la fois de siège du parti d’Al-Wafd et de local pour son journal. Des agents de police patrouillent et protègent les différents accès menant à la bâtisse. Des vigiles sont postés 24 heures sur 24 devant le siège.

A l’entrée, on contrôle l’identité de chaque visiteur. Les traces de l’attaque sont toujours bien visibles. Une immense pancarte gît sur le sol et plusieurs vitres sont cassées. Les journalistes femmes viennent à peine de reprendre le travail, même si le sentiment de peur est toujours là. Elles craignent que le scénario ne se répète. Le lendemain de l’assaut, les parents des jeunes journalistes ont empêché leurs filles de se rendre au travail craignant pour leur sécurité.

Sayed Al-Badawi, président d’Al-Wafd, accuse le mouvement fondamentaliste Hazémoune d’être le responsable de ces violences. Des accusations rejetées pLe dernier rapport de l’ONG française Reporters sans Frontières classe l’Egypte 166e sur 179 pays en termes de liberté d’expression. C’est que, depuis quelques mois, les intimidations se multiplient et beaucoup de journalistes travaillent désormais dans la crainte.

Aujourd’hui, les femmes journalistes se rendent au travail munies de pistolets lacrymogènes pour se protéger en cas d’agression.Yousri Chabana, rédacteur en chef du site, est en contact permanent avec le commissariat pour être au courant des diverses manifestations organisées par le courant islamique. « Aujourd’hui, je me déplace muni de mon revolver. J’ai obtenu une autorisation de port d’arme pour me défendre en cas de danger », confie Chabana.

« On est obligé de lutter sur plusieurs fronts pour mener à bien notre tâche. La raison est que les médias sont sous pression et que la moindre gaffe peut leur coûter cher. Aujourd’hui, des tentatives visent à museler la presse et à obliger les journalistes à se taire, alors qu’ils transmettent les faits sans les déformer comme le pensent certains », regrette Abir Saadi, membre du Conseil des journalistes. Elle craint que les sièges des journaux ne deviennent une cible parce qu’ils osent critiquer le régime en place, ainsi que les représentants du courant islamiste.

« J’ai l’impression que l’Egypte va connaître la même expérience que l’Algérie dans les années 1990. Récemment, des gens ont publié une liste des personnes menacées de mort, dont de célèbres journalistes. Ils vont commencer par les noms les plus connus et les plus influents, et le cercle va s’élargir pour finalement inclure tout le monde », s’alarme Racha Hamdi, une journaliste d’Al-Wafd.

Un fossé semble se creuser au sein des organes de presse. Les médias à tendance islamiste utilisent désormais un ton virulent envers les médias libéraux. « Ils considèrent leurs opposants comme des athées, des apostats et des traîtres », avance Racha Hamdi.

Certains cherchent à soulever l’opinion publique contre les journalistes. « Ils veulent dresser la rue contre nous. Il ne faut pas oublier que plus de 36 % de la population sont analphabètes. Il est facile de manipuler ces gens et de leur faire croire que les médias sont contre eux », poursuit Racha. Une raison qui pousse Aïda, une collègue de Racha, à ne pas révéler sa profession lorsqu’elle part sur le terrain.

Par ailleurs, la nouvelle Constitution ne garantit que peu de protection aux journalistes. « Au contraire, elle limite la liberté d’expression et leur impose plus de contraintes », explique Abir Saadi, qui a quitté le comité chargé de la rédaction de la Constitution. Elle s'était opposée à un article qui donnait droit au régime en place de fermer n’importe quel journal. « La nouvelle Constitution ne comprend aucun article qui interdit l’emprisonnement des journalistes », poursuit Al-Saadi.

Arriver à un compromis

De son côté, le syndicat des Journalistes tente de trouver une solution à ces pressions imposées aux journalistes. Mais les membres, partagés entre pro-libéraux et pro-islmaistes, compliquent la situation. Mohamad Abdel-Qouddous, membre au Conseil d’administration du syndicat et activiste de longue date, fut un opposant de longue date au régime de Moubarak. Membre de la confrérie, il tente d’arriver à un compromis entre son engagement avec les Frères et son devoir envers ses collègues. « J’essaie d’être objectif et je n’hésite pas à critiquer les deux fronts. Je trouve que l’opposition a commis une grosse erreur en permettant aux feloul de rejoindre leurs rangs », estime-t-il.

Abdel-Qouddous assure que le syndicat a lutté pour garantir la liberté de la presse dans la nouvelle Constitution. « On a fait pression pour supprimer l’article concernant la fermeture des journaux », avance-t-il. Pourtant, Abdel-Qouddous ne partage pas l’avis des journalistes qui sont contre la peine d’emprisonnement : « Pourquoi faire des journalistes une catégorie à part et leur octroyer des avantages dont ne profite pas le reste de la population ? Est-il logique d’arrêter une personne qui en a insulté une autre dans la rue et de ne pas imposer la même sanction à un journaliste qui fait de même dans un journal ? C’est insensé ! ».

Plusieurs initiatives ont été prises pour que seul le syndicat soit apte à sanctionner les journalistes. « On a l’intention de profiter des expériences de certains pays qui ont appliqué ce système. Il est temps que les journalistes s’unissent pour poursuivre la lutte », conclut Abir Saadi .



Mots clés:

Lien court:

 

Courriel
 
Nom
 
Titre
 
Commentaire