Semaine du 30 janvier au 5 février 2013 - Numéro 959
Ressources naturelles : Le Delta menacé d’immersion
  Après l’annonce d’une offre internationale pour exploiter le sable noir à Borollos, au nord du Caire, les spécialistes de l’environnement tirent la sonnette d’alarme sur la destruction de l’écosystème qui en résultera.
le delta
Rasha Hanafy30-01-2013

« Les dunes de sable noir sont une barrière natu­relle contre la mer et les vagues, elles protègent les terres au-dessous du niveau de la mer. L’investissement dans cette ressource naturelle risque d’expo­ser toute la zone du gouvernorat aux dangers de l’érosion et de la submersion. L’Egypte paiera très cher à l’avenir pour remédier à ces facteurs ». Les spécialistes de l’en­vironnement ne cessent pas d’aver­tir contre les répercussions néga­tives de nouveaux projets dans le gouvernorat de Kafr Al-Cheikh, à 130 km au nord du Caire.

Ils s’insurgent contre l’Autorité des matériaux nucléaires, relevant du ministère de l’Electricité et de l’Energie, suite au lancement pro­chain d’un appel d’offres interna­tional visant à exploiter les dunes de sable noir de Borollos, dans le gouvernorat de Kafr-Cheikh (Delta). En effet, ce type de sable est monnayable, mais l’absence de barrières naturelles représentées par ces dunes au nord du Delta du Nil menace de noyer la zone si aucune mesure de protection n’est prise. « Lors d’une réunion tenue la semaine dernière avec le gou­verneur, des représentants de l’Agence Egyptienne pour les Affaires de l’Environnement (AEAE) ont exprimé leur inquié­tude quant au prochain projet dans la zone du gouvernorat de Kafr Al-Cheikh. Nous leur avons expli­qué que le projet consiste en l’ex­traction de minéraux industriels provenant des sables noirs notam­ment le zircon, la monazite et l’il­ménite. Et la compagnie qui gagnera l’appel d’offres sera engagée à rendre 97 % des sables noirs après l’extraction des miné­raux et des matières radioac­tives », explique Mohsen Mohamad Ali, directeur de l’Auto­rité des matériaux nucléaires. Et d’ajouter : « Le projet consiste à exploiter une zone de 28 km de long sur un kilomètre de large à l’est de la ville de Borollos. Le gouvernorat compensera les pro­priétaires de terrains à cet endroit. Cela fait trente ans ou presque que nous étudions toutes les zones de sable noir en Egypte. En 2008, nous avons élaboré une étude montrant que ces sables commen­cent à Edco, au nord du gouverno­rat de Béheira (près d’Alexandrie) sur la côte méditerranéenne, et s’étendent jusqu’à Rafah au nord-est de l’Egypte ».

Selon cette étude, les sables contiennent de nombreux minéraux économiquement rentables, utilisés dans plusieurs industries : il y a l’il­ménite de haute qualité utilisé comme pigment dans les peintures, le zircon utilisé dans l’industrie de la céramique, des réacteurs nucléaires et des missiles balis­tiques, le grenat utilisé dans les filtres à eau, et la magnétite utilisée dans la protection des oléoducs. Ils contiennent également des miné­raux radioactifs comme la monazite, utile dans l’industrie électronique.

Quel que soit le rendement éco­nomique de l’exploitation des minéraux de ces sables noirs, les spécialistes de l’environnement insistent sur le fait qu’il s’agit, par ces projets, d’éliminer la première ligne de défense face aux change­ments climatiques et à l’augmenta­tion du niveau de l’eau de la Méditerranée.

Habitants menacés

Rachid, Borg Al-Borollos, Baltim, Al-Ayache et Damiette. Ces villes au nord du Caire sont menacées de naufrage en cas d’exploitation de longs kilomètres de dunes de sable noir. Et les habitants sont menacés de déplacement. « Le sable noir dans cette zone en particulier joue un rôle irremplaçable. Les terres situées derrière les dunes sont proté­gées, car situées à un niveau infé­rieur du niveau de la mer. Leur dis­parition le long des années précé­dentes a eu des répercussions néga­tives, notamment sur quelques vil­lages qui ont été submergés. Les investissements vont certainement exploiter des quantités beaucoup plus importantes que celles déjà volées. Les dégâts seront donc beau­coup plus graves. Avant de décider quoi que ce soit, il faut répondre à une question : qui paiera la fac­ture ? », s’insurge Mohamad Borhane, directeur du projet adopté par le Programme des Nations-Unies pour le Développement (PNUD) et intitulé « L’adaptation du Delta du Nil aux changements climatiques et à l’augmentation du niveau des eaux des mers ». Il pré­cise : « Il y a quelques mois, le direc­teur régional du PNUD a déposé au ministre des Ressources hydrau­liques et de l’Irrigation à l’époque, Hicham Qandil, actuel premier ministre, une étude spécifique sur les dunes de sable et leur importance dans les zones côtières. Alors le gou­vernement connaît parfaitement les dangers de tels investissements. Je regrette, mais le gouverneur de Kafr Al-Cheikh n’est pas un spécialiste de la question ». Selon lui, l’étude de l’Autorité des matériaux nucléaires a été rejetée par l’AEAE en 2002, puis en 2008, jusqu’à ce que l’ancien premier ministre Ahmad Nazif donne un feu rouge aux investisse­ments. Aujourd’hui, le projet est de nouveau débattu malgré les son­nettes d’alarme tirées par les spécia­listes de l’environnement en Egypte.

Pour eux, les dunes de sable noir font partie de l’écosystème de la côte nord-est de l’Egypte. Elles sont le fruit d’inondations du fleuve bien avant la construction du Haut-Barrage d’Assouan, associées aux périodes pluviales qui ont prévalu en Egypte au cours du pléistocène. Elles ont érodé les roches volca­niques sur le trajet du Nil à partir du lac Victoria, et libéré des minéraux lourds qui ont été transportés par plusieurs affluents du Nil vers les côtes du Delta avant de se jeter dans la Méditerranée. « Le Delta du Nil n’est pas nourri de la boue qui venait avec les inondations. Il est ainsi au-dessous du niveau de la mer. Investir dans les dunes de sable noir accélère la submersion du Delta », avertit Samer Al-Moufti, ancien directeur général du Centre de recherches sur le désert, relevant du ministère de l’Agriculture et de la Bonification des terres.L’équation comportant l’envi­ronnement, d’un côté, et l’investis­sement dans les ressources natu­relles, de l’autre, semble loin d’être équilibrée. Mais les spécia­listes des questions écologiques en Egypte sont déterminés à continuer leur combat .




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