Semaine du 2 au 8 janvier 2013 - Numéro 955
Revue de presse: Les colonisateurs et l’économie
Najet Belhatem02-01-2013
 
  Divers éditorialistes considèrent les Frères musulmans comme le nouveau colonisateur et diagnostiquent que la vraie bataille qui attend Morsi sera celle des réformes économiques.

« L’Etat égyptien qui a été créé depuis deux siècles mobilise toutes ses défenses dans un moment cauchemardesque sans précédent dans l’histoire du pays. L’Etat de droit, de l’égalité, de la science, du développement, de l’unité nationale, de la croyance modérée, l’Etat d’Al-Azhar et des institutions fait face à l’Etat des milices et de l’anarchie, l’Etat de la dîme, des coutumes, de la discrimination, du dénigrement et de la femme et des autres religions ». C’est ainsi que le grand romancier et écrivain Gamal Al-Ghitani décrit la situation actuelle de l’Egypte, dans un long article publié par Al-Masry Al-Youm. Il y dit que l’Egypte vit une colonisation de l’intérieur, comme elle n’en a jamais connu : la colonisation des Frères musulmans. Le peuple a, selon lui, échoué à continuer la révolution qu’il a déclenchée. Il considère qu’avec l’arrivée de la confrérie au pouvoir, a commencé le processus de destruction de l’Etat égyptien. « Tout ce que nous vivons aujourd’hui de troubles et d’anarchie n’est que le symptôme apparent du film d’horreur de l’histoire égyptienne moderne qui est en train de se jouer : un Etat dont les institutions sont détruites par des bandes organisées ». Selon lui, la question n’est pas celle du simple passage à un régime démocratique régi par des élections qui donnent le pouvoir à un parti pour quatre ans. Mais que l’Egypte fait face à un régime dictatorial qui a tenu les rênes pendant des décennies pour engendrer un nouveau régime encore plus despotique.

Il en vient ensuite à la question de la colonisation en ces termes : « L’Egypte vit actuellement la plus dure colonisation de toute son histoire. Tout d’abord, les nouveaux colonisateurs sont des Egyptiens, ils viennent de l’intérieur, ils vivent sur ce territoire, mais ne le considèrent pas comme leur nation. L’Egypte est pour eux une pièce dans la formation du califat. D’ailleurs, la faiblesse de la direction des forces civiles qui défendent l’Etat égyptien renforce et facilite cette colonisation ». Il conclut : « Le spectre de l’anarchie est proche, et la situation ressemble à ce qui s’est passé lors de la chute de l’Etat central de la sixième dynastie suite à l’invasion ottomane au XVIe siècle ».

Emadeddine Adib s’en prend, quant à lui, dans un article publié dans Al-Watan, à l’élite politique. « Il ne fait aucun doute que la pensée politique de l’élite politique égyptienne souffre d’une grave crise. Cette crise est l’une des raisons qui ont empêché les rêves nobles de la révolution du 25 janvier de se développer. Le rêve révolutionnaire qui voulait un régime radicalement nouveau, un Etat de droit juste, s’est fracturé suite aux soubresauts qu’a connus le pays dans une série de face-à-face entre volontés contradictoires. C’est l’origine de la défaite que nous connaissons aujourd’hui ».

Un autre sujet qui a fait couler beaucoup d’encre cette semaine est celui des juifs égyptiens, qui sont revenus sur le devant de la scène, suite aux déclarations de Essam Al-Eriane, vice-président du Parti Liberté et justice. Ce dernier a déclaré durant la semaine que les juifs d’Egypte partis dans les années 1950 sous le règne de Nasser devaient rentrer au pays. Cela a déclenché un tollé dans l’opposition qui lui a rétorqué qu’avant de rappeler les juifs d’Egypte, il faudrait respecter les chrétiens d’Egypte. Paradoxalement, Mahmoud Soltane a pris la défense d’Al-Eriane, dans un article paru en ligne dans le journal Al-Masriyoune de tendance islamiste : la défense des juifs d’Egypte serait une priorité en vertu du fait que les coptes sont en ce moment même désignés comme des fauteurs de troubles. « Al-Eriane n’a pas parlé des juifs sionistes mais des juifs égyptiens, c’est-à-dire de citoyens qui ont des droits ». Une phrase qui, vu son esprit démocratique, dénote dans le contexte actuel où les coptes et même les musulmans qui ne sont pas du même bord que les Frères musulmans voient leur image malmenée et leurs droits remis en question.

Dans un article paru dans le quotidien Al-Shorouk, le journaliste et chercheur Wael Gamal revient sur les bases populaires du président Morsi : « On ne peut pas comprendre qui soutient Morsi, ni ses possibilités d’ancrage, ni ses chances dans le futur, sans analyser les forces sociales sur lesquelles il repose. La société n’est pas un tout. Qui représente le président Morsi et les Frères musulmans socialement ? ... Les six mois de gouvernance de Morsi illustrent bien quels sont les blocs sociaux qu’il favorise ». Il procède ensuite à un examen cas par cas : « Les ouvriers se comptent par millions, mais la demande essentielle du salaire minimum est toujours en suspens. Par ailleurs, la volonté est de minimiser l’influence des organisations ouvrières indépendantes au profit de l’union syndicale stérile héritée de Moubarak. Quant aux agriculteurs, malgré la prise en charge de leurs dettes, il n’en demeure pas moins que la taxe que le gouvernement Qandil veut imposer sur les engrais va raviver les problèmes de ce secteur qui souffre de la baisse de son niveau de vie. Concernant les professionnels de la classe moyenne classique, les Frères musulmans ont fait face à la plus longue grève des médecins de l’histoire de l’Egypte, le gouvernement n’ayant pas appliqué la promesse du président d’augmenter le budget de la santé. Quant aux hommes d’affaires, le gouvernement a suspendu toute tentative d’augmenter les impôts et toute mesure qui irait à l’encontre de leurs intérêts ».

Les appuis sociaux sur lesquels compte Morsi ne sont pas en cohérence avec ce qui l’a porté au pouvoir : la révolution, déclenchée par un ensemble de facteurs qui sont toujours présents. Ils ne laissent pas non plus augurer d’une gouvernance stable, l’ingrédient majeur de tension n’étant ni les feloul ni la polarisation religieux-civil mais bien la crise économique. Et la voie de réforme économique que Morsi s’apprête à suivre a un parfum d’Amérique et de soutien à Israël. « Ce sont des politiques qui pratiquent le despotisme à la façon des Officiers libres de Juillet 1952. Mais la chose est impossible aujourd’hui, car il y manque le minimum de soutien social ». La bataille sera donc économique.




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