Semaine du 17 au 23 février 2021 - Numéro 1362
Islam Hussein : Le virologue passionné des laboratoires et de YouTube
  Choisi par Nature Middle East comme l’un des meilleurs vulgarisateurs de sciences à suivre dans le monde arabe, le virologue égyptien Islam Hussein a recours à des mots simples pour tout expliquer sur le coronavirus. Chercheur au département de l’ingénierie biologique au Massachusetts Institute of Technology, ses vidéos sur YouTube connaissent un véritable engouement.
Islam Hussein
Lamiaa Alsadady17-02-2021

La science n’est pas qu’une succession de chiffres et de formules compliquées qui s’étalent sur plusieurs lignes, avec des scientifiques en blouse blanche qui agitent des éprouvettes remplies d’un liquide rouge ou bleu. C’est ce que tente de prouver le virologue et chercheur Islam Hussein sur la plateforme vidéo YouTube. En fait, il tord le cou aux idées reçues. Cet homme modeste et souriant, en t-shirt, ou en chemise à la mode, explique avec des mots simples en dialectal égyptien, sur un ton humoristique, tout ce qui a rapport aux virus. A travers des vidéos de quelques minutes, il décortique à merveille les origines des virus, leurs compositions, fonctionnements et même les moyens de prévention et/ou de traitements. Le ton humoristique qu’il adopte dans ses vidéos sur YouTube sert de passerelle pour parler de sujets sérieux.

Contrairement aux apparences, la vulgarisation n’a rien de facile. Souvent, le chercheur passe des mois de recherche, d’écriture, de relecture, de mise en scène et de montage pour rendre un sujet limpide et agréable à regarder sur YouTube. La science, en tant que valeur et échappatoire, est-elle une responsabilité qui doit être assumée par des individus ou par des gouvernements ? « C’est une responsabilité partagée. Mais, en premier lieu, il faut avoir des gouvernements aptes à mettre en place des stratégies scientifiques et, par conséquent, industrielles, puis les individus, en deuxième lieu, doivent être conscients de l’importance des sciences et entrevoir leurs rôles à se protéger et à protéger leur entourage », souligne Islam, fier du rôle qu’il a pris en charge.

Le nombre de followers ? « Je ne suis pas un youtubeur. Je suis un homme de science. L’impact pour moi ne se calcule pas par le nombre de gens qui me regardent, mais plutôt par la connaissance que je leur communique ». D’ailleurs, faire du YouTube oblige certains préparatifs : un bon micro, un arrière-plan, une bande musicale et surtout un studio bien isolé de manière à ne déranger ni les voisins ni les téléspectateurs par le son qui risque de s’infiltrer par-ci, par-là.

Ses tentatives de vulgariser les sciences remontent à l’an 2012, juste après la révolution. « J’ai été contacté par Egyscholars, une ONG fondée par des Arabes, afin de donner des webinaires pour aider les étudiants de magistère et de doctorat à acquérir ou à améliorer des compétences générales tels rédiger un CV, adresser une lettre à son directeur de thèse, etc. ».

Islam Hussein a commencé par faire un travail volontaire. Et en 2014, il a été convoqué par Tahrir Academy, une plateforme qui veillait à ce que les Egyptiens de l’étranger communiquent, selon leurs spécialisations, leur savoir à leurs compatriotes qui n’ont jamais quitté le pays. Ainsi, il a fait une vidéo sur le virus Ebola, répandu à l’époque.

Mais, la vidéo qui a eu beaucoup d’échos a été réalisée quelques mois plus tard. « Le 22 février 2014, le général Abdel-Ati a annoncé l’invention d’un appareil qui traite le Sida. Enragé, j’ai décidé de faire une vidéo pour expliquer de manière scientifique c’est quoi le Sida, et pourquoi ce qui a été dit était du n’importe quoi », raconte Islam Hussein, qui affirme n’avoir aucune affiliation politique. Et d’ajouter : « J’ai été surpris de remarquer que le premier jour, la vidéo était vue 50 000 fois ». Depuis, le nombre n’a cessé de croître, ce qui l’a motivé à s’y lancer. Quelques mois après, il a été invité par TedxCairo (Organisation internationale non gouvernementale spécialisée dans l’organisation de séminaires, toutes disciplines confondues, à durée limitée ne dépassant pas les 18 minutes) pour donner un séminaire sur les virus à l’Université américaine du Caire. « La réaction des gens m’a donné l’impression qu’ils ont un engouement pour la science ».

Dès son âge tendre, il a été encouragé par son entourage. L’histoire se répète dans la plupart des familles égyptiennes : tout élève studieux doit être médecin ou ingénieur. Le jeune Islam avait un penchant pour la biologie, et non pas pour les maths. D’ailleurs, son père, décédé très jeune, était docteur en médecine interne. « Ma mère avait préparé tout un scénario ; pour elle, je devrais être pharmacien. Le premier étage de notre maison de famille était donc préparé pour ouvrir une pharmacie ». Toutefois, il n’a pas obtenu les résultats qu’il fallait au bac pour être admis à la faculté de médecine ni à celle de pharmacie. « Pourquoi ne pas faire de la médecine vétérinaire ? ». Cette pensée lui a traversé l’esprit lorsque ses amis ont éclaté de rire, lui rappelant le film comique Ah Min Hawa (oh Eve !) dans lequel Rochdi Abaza tenait le rôle d’un vétérinaire qui avait épousé une véritable mégère apprivoisée ; cette dernière tremblant de fièvre, il lui avait donné une piqûre, normalement pour les ânes.

Sa décision fut prise. « La première année, on nous a enseigné des sciences médicales. Le premier semestre, j’ai été classé deuxième de la promotion. Mais le second semestre, je suis devenu le premier. Je me suis rendu compte à ce moment que j’avais fait le bon choix ». Le weekend, ses amis sortaient, alors qu’il restait à la maison pour réviser ses leçons. « J’ai fini par avoir une mention Excellent et très honorable. C’était une première dans l’histoire de la faculté de médecine vétérinaire depuis sa fondation en 1969. Et, par la suite j’ai été nommé pour enseigner à la faculté ». Pourquoi se spécialiser en virologie ? « D’abord, je n’aimais pas le par coeur. Je préfère tout ce qui relève de la logique et du bon raisonnement, alors, j’ai opté pour la microbiologie et notamment la virologie, enseignée dans toutes les facultés de médecine », explique-t-il. Et d’ajouter en riant : « Les virus ! Ils sont microscopiques, mais affreux ! ».

Islam Hussein évoque les virus comme s’il parlait d’une personne qu’il connaissait bien. Une vieille connaissance qui remonte à bien des années. « C’est moi qui suis allé au professeur de virologie, lui demandant de travailler avec lui. Et, il a accepté tout de suite comme il m’avait déjà enseigné ».

Une fois diplômé, il s’est marié avec sa collègue Randa. « 500 L.E. comme salaire ne suffisaient évidemment pas. Je travaillais le jour à la faculté et la nuit comme représentant commercial d’une firme pharmaceutique. De retour chez moi, je me mettais à travailler sur mon magistère ». Il se souvient des moments difficiles en gardant toujours son sourire et son enthousiasme. « J’ai voulu poursuivre mes études à l’étranger. Mais en 2001, avec les incidents du 11 Septembre, les bourses étaient réduites ». Ainsi, le rêve auquel il a tant aspiré semblait impossible. Mais un jour, une annonce au journal Al-Ahram a bouleversé toute sa vie.

« Cambridge y annonçait des bourses de magistère. J’ai déposé ma candidature. On a choisi dix parmi des milliers de candidatures, puis deux ». Sélectionné, Islam a cru que les portes du monde s’ouvriraient à lui. « J’ai été choqué lorsqu’on m’a dit que la bourse couvrirait seulement les frais et les dépenses d’une seule personne. Il était impossible donc que ma femme, enceinte à l’époque, et ma fille m’accompagnent ». La décision était subtile. « Ma femme m’a encouragé en me disant que c’est le rêve de ma vie, et pas question d’y renoncer », évoque-t-il avec tant de respect vis-à-vis de sa partenaire.

En avion, il n’a de cesse de pleurer. « Tant de questions me hantaient : pourrais-je faire des économies pour les inviter à venir ? Comment ? Et dans combien de temps ? ». Les cinq heures de voyage se sont écoulées, mais les larmes qu’il avait versées n’ont pas séché. Soudainement, il s’est trouvé à Londres avec seulement 300 dollars en poche et une valise à la main, direction Cambridge. « Dévoré par le dépaysement, je travaillais tout le temps. J’ai essayé d’économiser 150 livres sterling tous les mois pour les envoyer à ma femme, mais je me suis vite rendu compte que ce sera impossible de l’inviter à venir ».

Sa femme a accouché 3 mois après son départ. Et lui, il a plongé dans une atmosphère lugubre de solitude et de nostalgie. Petit à petit, Islam réussissait à sortir de son cocon et commençait à avoir des amis de différentes nationalités. « J’ai beaucoup appris à Cambridge sur les deux plans scientifique et humain. Le fait d’avoir accès à toutes les ressources et à toutes les disciplines, ainsi que d’être en contact avec des personnes de différentes nationalités, et du coup de différentes cultures, c’est de l’or en barre ».

Il demeure toujours reconnaissant à une responsable de scolarité qui le traitait comme son enfant et lui a proposé de partir en Egypte à ses frais. « J’ai été impressionné. Mais je l’ai remerciée et n’ai pas accepté », se rappelle-t-il, très ému. Et d’ajouter : « Un an après, un groupe d’amis est venu me voir et m’a donné une enveloppe. A ma surprise, c’était un chèque d’une grosse somme. C’était leurs économies qu’ils m’avaient proposées pour que je les dépose à la banque comme garantie afin que ma femme et mes enfants puissent me rejoindre. Donc, ma petite famille est venue, et j’ai rendu l’argent ».

Le doctorat en poche, l’on a conseillé à Islam de poursuivre son post-doctorat aux Etats-Unis pour sortir de sa « zone de confort ». De Maryland à Kansas, à Boston, un long séjour pendant lequel il a fait des études sur de nombreux virus dont Hantavirus, HIV et, dernièrement, le coronavirus.

Quand est-ce que ce cauchemar prendra fin ? « Les virus ont toujours été là. En tant que spécialistes, nous savions qu’il y aurait une pandémie, car il y avait eu un changement au niveau des hôtes. Et les plus dangereux sont ceux qui se transmettent des animaux aux hommes. En 2003, puis en 2012, le Sars était là, mais réduit ».

S’agit-il de cycles ? « On ne peut pas dire cela. Mais, tout dépend de la conscience des dirigeants. La leçon apprise est qu’il faut avoir un savoir-faire face à des crises pareilles. Cela ne sera acquis que par des recherches scientifiques de valeur ». Et les vaccins ? « Prendre le vaccin est une exigence. Une contagiosité plus élevée aura des effets plus graves. Chaque personne infectée va contaminer à son tour davantage de personnes. Et les mutations sont potentiellement préoccupantes, mais il faut préciser que les variants n’ont pas démontré de moyens de transmission inconnus jusqu’à présent », conclut le chercheur du prestigieux Massachusetts Institute, qui vit à Boston depuis 2012.

Jalons

1977 : Naissance à Zagazig, Charqiya.

1999 : Diplôme en médecine vétérinaire.

2003 : Master de l’Université de Zagazig.

2003-2007 : Doctorat de l’Université de Cambridge, Grande-Bretagne.

2007 : Stage post-doctoral au National Institute of Health, Etats-Unis.

2015 : Choisi par Nature Middle East comme l’un des top 5 vulgarisateurs des sciences à suivre dans le monde arabe.

2012-présent : Chercheur au département de l’ingénierie biologique, Massachusetts Institute of Technology.


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