Semaine du 17 au 23 février 2021 - Numéro 1362
Tabagisme: L’histoire d’une longue lutte
  La lutte contre le tabagisme remonte à plusieurs décennies et a pris, tout au long de ces années, différentes formes. Un nouvel observatoire, le premier en Egypte et au Moyen-Orient, a été créé afin de suivre les évolutions de l›industrie des cigarettes qui s’opposent aux initiatives antitabac.
Tabagisme  : L’histoire d’une longue lutte
Le coronavirus n’a pas réduit le nombre de fumeurs.
Dina Bakr17-02-2021

Egypt Tobacco Control Observatory (Observatoire égyptien de lutte contre le tabagisme) a été mis place en décembre 2020. Cet observatoire va mettre à jour les informations ayant un rapport avec les activités et les évolutions de l’industrie du tabac qui s’opposent aux initiatives antitabac. Cet observatoire est le premier en Egypte et au Moyen-Orient. Sa mission est d’aider les preneurs de décisions à mieux comprendre les orientations des fabricants de cigarettes. Ce qui va permettre d’élaborer des stratégies de lutte contre le tabagisme, en plus de surveiller et contrer les activités de cette industrie qui déploie des tactiques pour saper les politiques antitabac.

Aujourd’hui, malgré la pandémie qui attaque en principe l’appareil respiratoire, beaucoup de fumeurs n’arrivent pas à renoncer à leurs cigarettes. Abdel-Aziz, 58 ans, propriétaire d’un atelier de fabrication d’aluminium, dit ne pas pouvoir s’empêcher de fumer alors qu’il vient de placer un stent coronaire suite à une sténose de l’artère coronaire. « J’ai commencé à fumer à l’âge de 13 ans. Je volais une cigarette dans le paquet de mon père pour la partager avec mes 2 meilleurs amis. Chaque jour, l’un de nous avait pour mission d’en voler une à son père pour avoir le plaisir de la partager. Nous voulions imiter les grands et nous croyions que la cigarette donne une certaine contenance, une confiance en soi », relate-t-il.

Essam Al-Moghazy, pneumologue, président de l’Association égyptienne de lutte contre le tabagisme, la tuberculose et les maladies pulmonaires au Caire (CASTLE), dirige cet observatoire. Il reçoit le soutien technique et financier de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). « Le nouvel Observatoire de lutte contre le tabagisme va jouer le rôle du censeur, notamment en étudiant l’ingérence de l’industrie du tabac qui représente un obstacle à l’élaboration et la mise en application de la législation relative au contrôle du tabac. Nous avons l’intention de partager nos études avec les preneurs de décisions pour les inciter à prendre des mesures efficaces de lutte contre le tabagisme car les fabricants de tabac usent de leur influence pour protéger leurs intérêts », explique Al-Moghazy.

Cibler les plus jeunes

L’objectif de l’observatoire est de promouvoir la santé des Egyptiens par le fait de rendre l’Egypte un pays sans tabac. Les pays qui ont ratifié le programme de développement durable d’ici 2030 doivent oeuvrer pour éliminer le commerce illicite de produits du tabac, imposer des mesures pour réduire la demande et augmenter les taxes sur le tabac.

Côté national, il s’agit de prévenir, de protéger et d’empêcher la nouvelle génération d’être tentée de fumer, ce qui, à long terme, devient une addiction. L’observatoire s’adresse à un large public, surtout les jeunes à travers les réseaux sociaux en diffusant des vidéos scientifiques montrant les conséquences du tabagisme sur la santé. Les photos montrent la différence entre les organes en bonne santé et ceux qui sont affectés. L’observatoire sera en contact avec les établissements éducatifs afin de sensibiliser les étudiants à travers des conférences sur les méfaits du tabagisme.

Lutter contre le tabagisme est un travail de longue haleine qui a commencé dès les années 1960, mais la situation actuelle exige de lancer une campagne de lutte contre le tabagisme pour protéger la nouvelle génération. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes consomment cigarettes normales, chichas et cigarettes électroniques. La CASTLE a déjà mis en exergue les risques liés au tabagisme passif (inhalation involontaire par un sujet non-fumeur), et ce, à travers des conférences de sensibilisation dans les universités, les clubs sportifs et les recherches scientifiques.

Plusieurs lois à l’appui

« Ce travail a donné naissance à la loi numéro 52 de l’année 1981 interdisant les publicités de cigarettes dans les moyens de transport, la télévision et dans la presse », explique Al-Moghazy, tout en ajoutant que cette loi a mis fin à une époque où l’on faisait appel à de grandes vedettes, à l’instar de la star internationale Omar Al-Chérif, pour faire la publicité d’une marque de cigarettes. En 2007, la loi numéro 154 a renforcé les signes d’alerte en ajoutant la phrase: attention, le tabagisme nuit à la santé et cause la mort. Et l’utilisation de pictogrammes évocateurs sur tous les paquets de cigarettes même les plus petits et les plus récents. Ensuite, cette loi a introduit un autre volet, imposant une amende de 50 à 100 L.E. à l’auteur de l’infraction et une autre au directeur ou au propriétaire de l’endroit qui a transgressé la loi. L’amende est estimée à 1000 jusqu’à 20000 L.E. dans les établissements sanitaires, éducatifs, gouvernementaux, les clubs sportifs et les centres de jeunesse. Malgré cette interdiction, les administrations se sont contentées d’interdire la cigarette uniquement dans les lieux fermés et les gens ont continué à fumer en plein air.

Le nouvel Observatoire égyptien de lutte contre le tabagisme a déjà trié 40 informations erronées diffusées dans les sites électroniques qui parlent du tabac chauffé à 300 degrés en disant qu’il est plus léger que celui qui est chauffé à 600 degrés. Dans ces mêmes nouvelles, les cigarettiers arguent que ce genre de tabac léger réduit de 90% le risque d’avoir des maladies liées au tabac.

Des tentatives qui tentent de sensibiliser les fumeurs aux dangers de la cigarette. Pourtant, la peur de mourir des suites de maladies du tabac ou de subir des opérations ne cause aucun tracas aux fumeurs. « J’ai déjà enlevé deux tumeurs (sein et utérus) et je ne fumais pas à l’époque », lance Randa, célibataire de 50 ans qui travaille dans la programmation. Aujourd’hui, elle fume la chicha. Les mesures prises pour freiner l’épidémie du coronavirus, à savoir le confinement, l’ont incitée à acheter un narguilé pour fumer chez elle. « J’ai regardé sur YouTube comment préparer une chicha et j’ai commandé par téléphone le tabamel (mélange comportant de la mélasse additionnée d’arômes qui se consume avec du charbon) et le charbon », raconte Randa qui a remarqué que les sites de vente en ligne et les applications ne livrent pas de produits de tabac. Elle doit donc appeler le buraliste pour lui livrer le tabac à domicile. Randa pense que la chicha lui a permis de nouer des amitiés et faire la connaissance d’autres personnes. Tisser des liens avec des fumeurs rend difficile d’arrêter de fumer.

57 % des fumeurs sont des femmes

D’ailleurs, le nouvel observatoire va aussi publier les recherches scientifiques qui prouvent que le tabagisme actif ou passif est à l’origine de multiples maladies et écarter les recherches soutenues par les fabricants de tabac qui prétendent vendre du tabac léger ne causant aucune maladie. Ce qui est complètement faux. « Ils veulent tout simplement attirer de nouveaux clients car de nombreux fumeurs ont arrêté de fumer ou sont morts des suites de maladies dues au tabac. En plus, cette énorme industrie de tabac a essayé d’embellir son image en offrant un don de 3 millions de L.E. pour prodiguer des soins gratuits aux malades atteints de cancer à l’Institut des tumeurs », dit Al-Moghazy. Mais comment expliquer cette dualité: d’un côté, provoquer la maladie et, d’un autre, offrir des dons pour traiter des malades atteints de maladies liées au tabac? Certaines études montrent que la consommation de cigarettes a augmenté ces 10 dernières années.

Tirer la sonnette d’alarme

D’après la CASTLE, 22,7% des Egyptiens (tranche d’âge entre 15 et 69 ans) sont des fumeurs. Le taux parmi les hommes est de 43,4% et les femmes de 57% environ. Les Egyptiens consomment 4 milliards de boîtes de cigarettes par an, soit 80 milliards de cigarettes. Ils dépensent 70 milliards de L.E. par an pour la consommation de cigarettes. Et 50 000 tonnes de tabamel par an à un montant qui s’élève à 3 milliards de L.E. Ossama, traducteur freelance, dépense 1600 L.E. de son revenu mensuel en achat de cigarettes. « Je sais que cette somme est importante pour mon budget de 10000 L.E. », dit-il en tirant une bouffée de sa cigarette.

Une situation qui a impliqué un arrêt. Naïma El Qassir, représentante de l’OMS en Egypte, a annoncé des chiffres qui révèlent l’importance de lutter contre le tabagisme à l’occasion de la création du nouvel Observatoire égyptien de lutte contre le tabagisme.

Par ailleurs, le coût économique du tabagisme est estimé à 90 milliards de L.E. par an, ce qui est une charge supplémentaire sur le PIB (Produit Intérieur Brut) avec un taux de 2,1 %. « Le fait de rechercher de nouveaux outils de lutte contre le tabagisme va sauver la vie de plus de 345000 individus par an en Egypte et l’Etat pourrait économiser 20,6 milliards de L.E. par an, une somme gaspillée dans des soins de santé », a déclaré Naïma El Qassir lors d’un colloque virtuel organisé sur l’application Zoom.

Aussi, combattre le tabagisme va de pair avec les objectifs de développement durable d’ici 2030 qui visent entre autres à baisser le taux de mortalité prématurée suite à des maladies transmissibles et non-transmissibles pour le tiers.

D’après Framework Convention Tobacco Control (FCTC) ou la convention-cadre relative à la lutte contre le tabagisme, et l’Egypte comptant parmi les pays qui ont signé l’accord en 2005, beaucoup d’initiatives ont été mises en place pour combattre le tabac, à commencer par l’interdiction de vendre des cigarettes aux jeunes de moins de 18 ans. « En fait, le revenu de la consommation du tabac est bien plus important que celui du Canal de Suez. Les cigarettiers font tout pour continuer à prospérer », souligne Essam Al-Moghazy. D’un autre côté, Khaled Gamal, propriétaire d’une société qui fait du conditionnement de tabac, est contre tout changement d’activité commerciale. Il dit que la société produit quotidiennement entre 210 et 230 millions de cigarettes. Il ajoute que cette industrie rapporte beaucoup d’argent et emploie 14000 personnes qui ont des salaires fixes. « Si une reconversion a lieu, nous perdrons tous nos bénéfices et nous risquons d’ouvrir les portes à l’importation. Les fumeurs devront alors payer plus cher leurs cigarettes », précise Khaled Gamal.

Par ailleurs, Essam Al-Moghazy demande à l’Etat d’offrir aux fumeurs des substitutions nicotiniques afin de leur fournir la thérapie nécessaire pour cesser de fumer, comme la gomme à mâcher et les timbres transdermiques ou patchs. Sarwat Gamal, 52 ans, ingénieur dans le domaine pétrolier, a tenté 7 fois en 30 ans d’arrêter de fumer, mais en vain. « Une fois, je suis resté 3 mois sans fumer. Lors de mes courtes tentatives de sevrage, j’ai apprécié le goût des aliments, senti l’odeur de la mer et respiré à pleins poumons l’air frais. Aujourd’hui, un nuage de fumée de cigarettes flotte au-dessus de ma tête. Je suis devenu comme un cendrier, mes 5 sens sont saturés par l’odeur du tabac », lance Sarwat. Et d’ajouter d’un air désespéré: « Je connais les dangers de la nicotine et je m’attends au pire. Je m’essouffle au moindre effort et durant mon sommeil, j’ai du mal à respirer ». Une situation de dépendance qui met en danger le fumeur, surtout en temps de pandémie. Une chose est sûre: les pneumologues et les cardiologues sont bien d’accord que fumer en cette période de Covid-19 est risqué, car les fumeurs sont souvent les personnes qui ont besoin de soins intensifs ou d’être mis sous respiration artificielle. Alors, c’est le moment idéal pour dire Adieu à la cigarette en ce temps de pandémie.


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