Semaine du 3 au 9 février 2021 - Numéro 1360
Marianne Boulos : Engagée auprès des handicapés
  En fondant Bedaya, une compagnie regroupant un atelier de formation adapté aux personnes handicapées et une galerie d’artisanat, Marianne Boulos a voulu défier l’infirmité de son fils. Son bonheur réside dans l’engagement social, éducatif et religieux.
Marianne Boulos
Névine Lameï03-02-2021

Elle a toujours fait de son mieux pour communiquer avec son fils, né avec une Inadaptation Motrice Cérébrale (IMC) due à des lésions survenues durant la période périnatale. Elle a de tout temps essayé de lui fournir les soins dont il a besoin, avec grand amour, en ayant confiance en Dieu. C’est ce qui pousse la femme d’affaires et pédagogue Marianne Boulos à agir comme elle le fait aujourd’hui.

Mère de 3 enfants dont le cadet, Christian Gérard Ananian, dit Kiko, âgé de 35 ans, est atteint de dyspraxie, elle a réussi à attirer l’attention des médias et des associations actives dans le domaine social en Egypte. « Mon fils est atteint d’un trouble du mouvement qui entraîne une affection de la planification des mouvements et la coordination en raison d’une altération de la communication entre le cerveau et le corps sans pour autant que cela représente de déficit intellectuel. J’ai choisi de ne pas l’enfermer à la maison. Il a le droit de vivre sans se sentir infirme, mais bien intégré à la société », souligne Marianne Boulos, qui a ouvert en 2011, dans le quartier d’Héliopolis, une compagnie regroupant un atelier de formation artistique adapté aux personnes handicapées et une galerie d’artisanat vendant les produits fabriqués par son fils Christian côte à côte avec d’autres artisanats produits par de jeunes artistes, les assistants de Bedaya. Cette compagnie, fondée avec l’aide de plusieurs bénévoles et spécialistes en art, Marianne Boulos lui a donné comme nom Bedaya (début), car elle doit constituer le début d’une nouvelle vie aux yeux de tous ceux qui la fréquentent (sur Facebook et Instagram : Bedaya_bykiko).

Ainsi, plein d’objets d’artisanat : coussins, tasses de thé, etc. sont exposés dans la boutique de la compagnie, dont ceux signés par le fils de Marianne, Christian Gérard Ananian, passionné de dessins et de couleurs. « C’est au Treloar College, en Angleterre, où nous avons accompagné Kiko pour une période de rééducation qui a duré trois ans, entre 2006 et 2009, que l’équipe de soins a réalisé que Kiko a un don pour l’art. Il y a participé à un concours de dessins organisé par l’Unicef et a reçu le premier prix. Il avait dessiné deux arbres, côte à côte, représentant lui-même et Dieu. Kiko ne sait pas reproduire ce qu’il voit à cause d’un déficit de coordination, mais il a une bonne intelligence sociale », affirme la mère.

Quelques années après son retour en Egypte, son dessin est choisi par la Banque égyptienne du Canal de Suez pour être à la couverture de ses agendas célébrant le Nouvel An 2021. « Bedaya est actuellement sur la liste des sociétés placées sous les auspices du ministère égyptien de la Solidarité sociale. Cela nous donne la possibilité de participer à toutes les expositions d’artisanat organisées par le gouvernement égyptien. Néanmoins, j’espère bien que Bedaya continuera à s’autofinancer. Jusqu’ici j’ai beaucoup dépensé de mon propre argent », précise Marianne Boulos. Et d’ajouter : « Notre objectif n’est pas de vendre nos produits à tout prix, mais nous cherchons surtout à encourager l’intégration des handicapés doués en société. Notre slogan est : Quel que soit ton handicap, tu es capable ».

Depuis 2018, Bedaya a participé à presque tous les grands événements liés à l’artisanat. « L’événement majeur était à la fin de l’année 2018, déclarée comme étant l’année des personnes handicapées, par décret présidentiel. Le 24 décembre 2018, Kiko a eu l’honneur de rencontrer le président Sissi qui a visité le pavillon de Bedaya au terrain des expositions à Al-Tagammoe Al-Khamès, au Nouveau Caire. Kiko s’est adressé au président de manière tout à fait spontanée, lui disant : Nous vous remercions pour l’effort que vous déployez à l’égard de nous, les personnes aux besoins spéciaux. Car à son époque a été promulguée une nouvelle loi sur le handicap, et les personnes aux besoins spéciaux sont toujours présentes au Forum sur la jeunesse. J’apprécie toutes ces démarches positives », souligne Marianne Boulos, dont la compagnie a également participé, en 2019, à l’exposition annuelle à succès Torathna (notre patrimoine), regroupant de petites et moyennes entreprises. « Cette fois-ci, Kiko a offert au président, qui est venu visiter notre stand, l’un de ses dessins créé spécialement pour lui, avec un ciel bleu et des arbres verts que survole le drapeau égyptien », se souvient la mère.

Les efforts de Marianne Boulos ont fini par susciter l’intérêt du Conseil national de la femme, des associations de développement social et de multiples plateformes numériques de femmes entrepreneures, dont She Economy et Women of Egypt. Ces plateformes partagent sur Internet des histoires de femmes entrepreneures, notamment égyptiennes, pour encourager leur autonomisation.

La mère n’hésite pas à aider son fils par des séances de kiné, d’orthophonie, d’ergothérapie et de psychomotricité. Elle voyage avec lui en France, au centre d’IMC de l’hôpital Kremlin-Bicêtre, et fouille un peu partout en Egypte, à la recherche d’écoles bordeline, d’ONG spécialisées en rééducation tels le centre SETI Caritas d’Egypte, les associations Ahbab Allah (les aimés de Dieu) et Maanne Nahw Haya Afdal (ensemble pour une vie meilleure).

« Avoir un enfant dyspraxique était un vrai choc. Quand je l’ai découvert, je voyais tout en noir. Puis, j’ai commencé à accepter la réalité, avec le soutien de toute la famille, surtout mon mari, mon fils Paolo et ma fille Thérèse. Mon père et ma mère m’ont soutenue moralement, mais aussi financièrement en ce qui concerne la rééducation motrice de Kiko, qui nécessite d’énormes dépenses », avoue Marianne.

Un jour, sa vie change en lisant un livre de Françoise Dolto, à savoir La Cause des enfants. « Les paroles de Dieu me guident vers le bon chemin ; je lis la Bible tous les jours et ceci me procure paix et espérance. Parfois, j’ai l’impression que Dieu avait tout un plan pour moi, que tout était préparé d’avance pour que j’arrive à ce cheminement ».

Plus jeune, Marianne s’engageait dans l’église et pour l’église, notamment à travers l’école du dimanche au sein de l’église catholique Sainte Thérèse à Héliopolis. Elle y enseignait les études bibliques aux enfants et aux adolescents. Elle s’est engagée aussi à l’église Le Coeur de Jésus, au centre-ville, au Chemin néocatechuménal, une école de vie chrétienne catholique. Car Marianne aime vivre en communauté, mais une communauté qui respecte la liberté de ses membres. « J’aime être libre dans mes serviabilités ; ce n’est pas nécessaire d’être une religieuse pour le faire. Nous sommes tous appelés à être des saints en vivant avec amour et en remplissant dignement nos occupations quotidiennes, chacun à sa place », affirme Marianne, toujours avec un sourire.

Diplômée en économie et sciences politiques de l’Université du Caire en 1982, elle a choisi d’enseigner les mathématiques et la religion chrétienne aux étudiantes de son collège, Sacré-Coeur de Ghamra. « J’éprouve un plaisir à enseigner. Je garde un beau souvenir de mon voyage, pendant une semaine, avec les soeurs de mon école afin de visiter les écoles dépendant de l’Association caritative de la Haute-Egypte pour l’Education et le Développement (AHEED) », évoque Marianne Boulos, qui a travaillé également comme professeure de religion chrétienne à l’école arménienne nubarienne Kalousdian, à Héliopolis, de 1995 à 2010.

En fait, elle parle arménien, français, anglais, arabe et possède un diplôme d’études théologiques de l’Université de théologie et des sciences religieuses pour l’éducation catholique, située dans le quartier de Sakakini. « Je suis chanceuse d’avoir eu un conjoint qui me consolait par ses paroles apaisantes. Mon époux, aujourd’hui disparu, fut Gérard Ananian, un père égypto-arménien qui, au bout des années de notre mariage, eut la vocation de prêtrise, au service de son église arménienne catholique. Il me répétait souvent qu’il fallait tout laisser à Dieu et que c’est Lui seul qui sait faire ».

Marianne n’a jamais pensé faire une carrière en politique, son champ d’étude, car ceci est bien loin de sa nature. « De manière générale, la politique n’est pas du tout transparente. Pour moi, ce ne sont pas les paroles qui comptent, mais les actes. J’ai voulu faire des études en psychologie, mais mon père a refusé, d’autant plus que j’ai obtenu un très bon pourcentage au baccalauréat », avoue-t-elle.

Conscient des aptitudes de sa fille en mathématiques et statistiques, le père de Marianne, Boulos Abdel-Messih, égyptien d’origine syrienne, de la Grande Syrie, marchand de mercerie au quartier d’Al-Moski, exige que sa fille travaille dans les dépôts du magasin pendant les vacances d’été. « Entourée d’ouvriers et d’employés hommes, j’étais très intimidée, surtout que je n’avais que 17 ans. Actuellement, le quartier d’Al-Moski a beaucoup changé, c’est plus chaotique qu’avant. Mon père cherchait à me responsabiliser, à me pousser à agir de manière indépendante, ce qui m’a beaucoup servie durant toute ma vie ».

Ayant grandi au centre-ville cairote, Marianne Boulos a habité avec ses parents à la rue Chérif. Sa mère, Georgia Repanakis, est de nationalité grecque. « Ma mère adorait lire et elle m’a filé sa passion. Elle travaillait au grand magasin Sednaoui et me racontait la richesse de l’Egypte cosmopolite, où cohabitaient Egyptiens, Italiens, Grecs et Arméniens, ainsi que d’autres nationalités avant la Révolution de Juillet 1952. Elle me racontait aussi que Monsieur Sednaoui distribuait durant les fêtes plein de tissus aux paysans égyptiens », dit Marianne, qui aime lire les ouvrages de Tawfiq Al-Hakim, Ihsane Abdel-Qoddous, Ahmad Ragab et Salah Jahine en même temps que ceux portant sur la psychologie et les sciences humaines et sociales. Et d’ajouter : « Je garde de très beaux souvenirs de mes balades avec ma mère dans les rues d’Alexandrie. Tout était beau, les moyens de transport, la liberté de porter des maillots de bain ... J’aimais également me balader à pied dans les rues du centre-ville cairote et regarder les vitrines. Les rues étaient vides et calmes ».

Jalons

Novembre 1959 : Naissance au Caire.

1977 : Baccalauréat du collège Sacré-Coeur de Ghamra.

2011 : Fondation de la compagnie Bedaya.

2017 : Participation de Bedaya à l’exposition d’artisanat International Handicrafts Show (IHS), au terrain des expositions, à Al-Tagammoe Al-Kamès.

2020 : Embauche des dessins de Kiko sur la couverture des agendas du Nouvel An de la Banque du Caire.


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