Semaine du 3 au 9 février 2021 - Numéro 1360
Le tissage à la main, enfin protégé
  Le tissage à la main en Haute-Egypte a été inscrit sur la liste du patrimoine immatériel de l’Unesco. Une réussite pour l’Egypte. Focus.
Le tissage à la main, enfin protégé
Tissage à la main, création féminine. (Photo : Loula Lahham)
Doaa Elhami03-02-2021

Le tissage à la main de la Haute-Egypte a été inscrit récemment sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco. En effet, ce n’est pas la première fois qu’un élément immatériel égyptien est inscrit sur cette liste. Déjà, l’épopée Al-Sira Al-Hilaliya, le tahtib moderne ou le jeu du bâton, les marionnettes à gaine traditionnelles et les connaissances, le savoir-faire, les traditions et les pratiques associées au palmier-dattier ont précédé l’inscription du tissage de la Haute-Egypte.

Une telle inscription est en effet le fruit des efforts déployés par les ministères de la Culture et des Affaires étrangères dans la préparation du dossier. « C’est une nouvelle réussite pour l’Egypte dans le domaine de la conservation de l’identité égyptienne. Elle aidera à établir un dialogue interculturel avec différents pays. Une telle étape permet aussi d’élever la conscience des citoyens quant à l’importance du patrimoine culturel immatériel et de développer les connaissances et les compétences artistiques héritées d’une génération à l’autre », a annoncé Inès Abdel-Dayem, ministre de la Culture, à l’occasion de l’annonce de l’enregistrement du tissage à la main à l’Unesco, soulignant la valeur culturelle, sociale et économique de cet art remarquable.

Le tissage à la main, enfin protégé
On crée d’innombrables motifs au seuil du temple de Merit-Amon. (Photo : Loula Lahham)

Le dossier présenté à l’Unesco a été préparé par une équipe de spécialistes de l’art populaire et du folklore dirigée par Ahmad Morsi, professeur de littérature populaire et du folklore à l’Université du Caire et directeur de l’Association égyptienne des traditions populaires. Le dossier porte sur tous les types de tissage à la main produits dans chaque ville et gouvernorat de la Haute-Egypte comme Antinoé à Minya, Assiout, connue pour sa broderie sur le tulle, Akhmim à Sohag, célèbre pour la laine et la soie et la production des tapis, des couvertures, des écharpes et des nappes en coton, ou encore Garagos et Nagada à Qéna, réputée pour la fabrication des tapis fins (klim). « L’Egypte est l’un des plus anciens pays à faire le tissage à la main et l’exporte au monde entier », souligne Hani Zarif, vice-directeur du Musée copte et responsable du département du tissu, soulignant que le tissage est connu depuis l’aube de l’histoire et est étroitement lié à l’Homme, de sa naissance à son décès. « Bien que les métiers à tisser manuels soient sur les parois des tombes de l’Egypte Ancienne, leur utilisation est beaucoup plus ancienne que l’ère pharaonique puisque sur l’un des récipients découvert à Badari datant de plus de 5 000 ans, soit de la période préhistorique, est dessiné un métier à tisser manuel », souligne Zarif, assurant que le métier à tisser est présent et utilisé jusqu’à nos jours. Selon Loula Lahham, directrice du Centre communautaire d’Akhmim, le tissage à la main a occupé une place primordiale en Egypte parce que le pays est riche par ses productions agricoles. « L’Egypte cultivait le lin avec densité, le mûrier qui est la nourriture du ver à soie, et plus tard, le coton qui est entré en Egypte avec l’arrivée de Mohamad Ali au XIXe siècle, en 1805. Ces agricultures encourageaient les Egyptiens à les exploiter et donnaient la priorité au tissage à la main comme métier », explique Loula Lahham. Et d’ajouter que le tissage à la main était et demeure le métier principal pour les citoyens d’Akhmim.

Etant donné que le tissage est un métier qui remonte à des époques lointaines, sa production s’est développée au cours des siècles de même que la créativité artistique des unités ornementales utilisées. En Egypte Ancienne, les tissus étaient ornés de motifs comme les amulettes protectrices, les scarabées ou le « noeud d’Isis » connu actuellement comme étant « la clé de la vie ».

Avec l’entrée du christianisme, l’ornementation change et le tissu est orné de symboles chrétiens comme le poisson, la croix, la Vierge Marie ou encore les images des saints. Et avec l’arrivée de l’islam, c’est plutôt les versets du Coran et des ornements botaniques et géométriques, comme la star octogonale, qui dominent le tissage. A l’époque moderne, le coton a remplacé le lin et comme il est moins coûteux, il est utilisé avec densité.

Un art apprécié mais menacé

Bien que la tradition artisanale du tissage à la main en Haute-Egypte soit un patrimoine vivant de grande valeur, il est menacé de disparition. Non seulement parce que c’est un processus complexe qui demande du temps, des efforts et de la patience, mais surtout parce qu’il n’est pas enseigné dans les écoles techniques, et la pratique est son seul moyen de transfert d’une génération à l’autre.

« Avec la disparition des maîtres du métier, le tissage à la main s’éteindra pour de bon. C’est pour cela que la formation d’une nouvelle génération de jeunes tisserands est indispensable pour sauver cet art », explique le chercheur en patrimoine artisanal, Ossama Ghazali, espérant que l’inscription du tissage à la main sur la liste du patrimoine immatériel de l’Unesco contribuera à revivifier ce métier qui est en voie de disparition.

L’une des idées qui ont surgi pour sauver et revivifier cet art est de le lier au tourisme. « Les ateliers d’Akhmim se trouvent dans des ruelles très étroites, près de sites touristiques entre le dôme de Sett Aziza, l’un des symboles de la ville, et le temple de la princesse Mérit Amon », souligne Hani Zarif. Idée partagée par Loula Lahham, qui espère que l’Etat prêtera plus d’attention à cette ville pour promouvoir le tourisme. « Le ministère du Tourisme et des Antiquités devrait donner des concessions de fouilles à des missions archéologiques, surtout qu’Akhmim conserve une quantité considérable de monuments à découvrir. Akhmim correspond à Louqsor avec la richesse de ses monuments », dit Loula Lahham avec enthousiasme, demandant l’installation d’hôtels pour attirer les touristes.

Toutes ces activités pourraient créer de nouveaux emplois aux citoyens, surtout que Sohag est l’un des gouvernorats les plus pauvres d’Egypte. « L’inscription du tissage à la main en Haute-Egypte comme patrimoine immatériel à l’Unesco est importante pour la sauvegarde du métier. Mais j’aimerais souligner aussi les efforts du Centre communautaire d’Akhmim qui soutient le tissage à la main et contribue à transmettre ce métier artisanal aux nouvelles générations », conclut Loula Lahham.


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