Semaine du 20 au 26 janvier 2021 - Numéro 1358
Bassem Amin : Amoureux du noble jeu
  Champion d’Egypte, d’Afrique et du monde arabe d’échecs, Bassem Amin est le premier joueur égyptien à faire partie du club très fermé du top 50 mondial. Médecin de formation, ce prodige de l’échi­quier a décidé de sacrifier la médecine pour se consacrer au jeu des rois. Pour lui, les échecs sont une épreuve de volonté.
Bassem Amin
Lamiaa Alsadaty20-01-2021

Bassem Amin est un sportif hors norme. Depuis son enfance, ce Grand-Maître de l’échiquier ne cesse de surprendre. « A l’âge de 4 ans, j’ai reçu un cadeau d’anniversaire exceptionnel : un jeu d’échecs. Et alors qu’on jouait pour la première fois, mon père et moi, des pièces sont tombées parterre. J’ai dit à mon père que je me souvenais de leur empla­cement sur l’échiquier », raconte Bassem avec un sourire calme. Et d’ajouter : « Surpris, mon père a fait tomber les pièces à plusieurs reprises : à chaque fois, je les remettais à leur place sur l’échiquier ». A seulement 4 ans, Bassem mon­trait déjà des capacités hors du commun. Le père, qui consa­crait une grande attention à son enfant, n’est pas resté indifférent. Il s’est mis à cher­cher des entraîneurs à Tanta (lieu de résidence de la famille, situé au nord de l’Egypte), puis il a eu recours à des entraîneurs du Caire. « Mon père m’a toujours encouragé. Il n’a pas hésité à fermer sa clinique pendant des semaines pour m’accompagner dans des tournois ici et là. Je lui dois beaucoup », explique Bassem, très reconnaissant à son père, mais aussi à toute sa famille.

Né dans une famille éprise par la médecine (le grand-père paternel était un grand cardiolo­gue à Tanta, le père l’est aussi, la mère est pharmacienne et le frère aîné cardiologue en Allemagne), il était normal que Bassem ait la médecine dans les veines. « Avec un pourcen­tage de 104 % au baccalauréat, il m’était facile de m’inscrire à la faculté de médecine.En effet, c’est grâce à ma mère que j’ai réussi à obtenir ce grand pourcentage. Dès l’âge de 6 ans, j’ai commencé à participer à des tour­nois dans le monde entier et il m’était difficile d’être assidu à l’école. Alors, au moment où mon père m’encourageait à me perfectionner aux échecs, ma mère m’aidait à progresser au niveau scolaire ». Faire des études de méde­cine n’était pas une tâche facile. Par ailleurs, ce qui est encore plus difficile, voire incom­préhensible, c’est de quitter la médecine, une fois la licence en poche, pour se donner entiè­rement aux échecs. Bassem l’a fait. Il a renoncé au titre de docteur pour devenir Grand-Maître d’échecs !« A un moment donné, on se trouve dans l’obligation de choisir. En 2016, après avoir terminé mon service mili­taire, j’ai pris la décision. J’étais déjà depuis 2013 parmi les 100 meilleurs joueurs d’échecs au monde ». De quoi l’avoir encouragé. « Mon père m’a tant encouragé à prendre cette déci­sion en me disant : tu pourrais être un bon médecin mais aux échecs, tu es déjà numéro 1 en Egypte, en Afrique et dans le monde arabe ». Comment le joueur d’échecs a-t-il profité de sa formation médicale ? « En géné­ral, faire des études ouvre des horizons. D’ailleurs, je trouve que les études de méde­cine sont passionnantes et m’ont fourni des connaissances importantes sur les principes nutritionnels et leurs rapports avec la force physique et psy­chologique. Bref, elles m’ont permis de comprendre com­ment fonctionne notre corps ».

Un talent inné, mais aussi du travail jusqu’à 8 heures d’échecs par jour. Comme n’importe quel athlète, Bassem s’entraîne quotidiennement. « Une partie d’échecs, c’est vraiment une question de concentration, on ne peut pas se relâcher un moment. Ceci exige donc un entraînement régulier ».

Sur les réseaux sociaux, où Bassem étale ses victoires, certains ne cessent de lui lancer des commentaires négatifs. « Quelle mentalité ! Tu veux rester toute ta vie sur les cafés pour jouer aux échecs, au tawla (backgammon) ou aux cartes ? », raconte Bassem sur un ton amer, car pour beaucoup de gens les échecs sont un simple passe-temps. « On a besoin de revoir certaines idées reçues concernant les sports en général, entre autres, un athlète est un type perdant et non éduqué. En outre, on a besoin d’une sorte de compromis entre le ministère du Sport et celui de l’Education de manière à permettre aux athlètes de pour­suivre aisément leurs parcours sportifs aussi bien que leurs études », affirme Bassem Amin. Un tel compromis changerait la manière dont la société perçoit les sports d’une part et, d’autre part, éviterait à l’Etat de perdre des athlètes prometteurs qui quittent le sport à cause de leur inaptitude à concilier sport et études.

Echec et mat ! Une situation que Bassem Amin a infligée à ses adversaires des dizaines de fois. La première fois, c’était à l’âge de 6 ans dans un tournoi national pour les moins de 12 ans, lorsqu’il a réussi à décrocher une médaille d’argent. Désormais, le joueur farouche enchaîne les trophées. Il se souvient encore de son premier voyage à l’étranger pour prendre part au Championnat du monde des moins de 10 ans. « C’était en 1997 lorsque je suis parti pour la première fois en France. Accompagné de mon père, nous nous sommes installés à Cannes. Et malgré une défaite à la première ronde, j’ai réussi à gagner 6 parties successives ». Ainsi, il l’a remporté sur son adversaire américain d’ori­gine japonaise Hikaru Nakamura, classé aujourd’hui dans les 10 premiers mondiaux. Après cela, les victoires se sont enchaînées les unes après les autres. « Le défi consiste à ne pas se laisser surprendre et à être armé d’une stratégie et se préparer à toutes les éventualités », explique-t-il.

Bassem est aujourd’hui un joueur d’échecs professionnel. Il joue aux clubs de Viernheim en Allemagne, Vasa en Suède, Clichy en France, en conservant sa place au club de Charqiya. « Contrairement aux sports phy­siques, être professionnel dans plusieurs clubs à la fois est faisable au jeu d’échecs. Il faut avoir un plan et être bien organisé. Les ven­dredis, je joue mes parties en Egypte. Pour l’Allemagne et la Suède, c’est surtout pendant les samedis et dimanches que se déroulent les parties. Quant au Championnat de France, j’y prends part avec le club de Clichy, pendant 12 jours qui ont lieu d’habitude vers la fin du mois de mai et début juin ».

Sur un échiquier, rien n’est vraiment impos­sible pour Bassem Amin. En 2006, il a déplacé des montagnes pour gagner le titre de Grand Master, la distinction la plus élevée qu’un joueur d’échecs puisse obtenir. Ce titre exige l’obtention de 3 normes de Grand-Maître et 2 500 points Elo, un système en vertu duquel les joueurs d’échecs sont évalués un peu à l’instar du classement ATP au tennis. En 1999, il obtenait déjà le titre de FM (Maître de la Fédération internationale des échecs) quand il a gagné le Championnat arabe. Puis celui de MI (Maître International) en 2004, suite à sa victoire au Championnat d’Afrique des moins de 20 ans. Qu’est-ce qu’un bon joueur d’échecs ? « C’est celui qui ne doit pas réfléchir à un coup, mais plutôt à un plan. Le jeu d’échecs aide à développer la pensée logique », souligne Bassem pour qui le Russe Garry Kasparov est un cham­pion hors-norme, notamment en raison de ses ouvertures spectaculaires.

Les Russes ont réussi à fonder une école à part, une école qui a ses disciples. D’ailleurs, c’est grâce au soutien de l’Etat en Russie que beaucoup de Grands-Maîtres sont russes. « J’aimerais que l’Etat en Egypte accorde un intérêt au jeu d’échecs. Jusqu’à présent, les joueurs comptent uniquement sur leurs efforts personnels. Pour devenir un joueur de haut niveau, il faut un budget, des logiciels, un ordinateur robuste et connecté à Internet, des cours et des stages en ligne, des réfé­rences, etc. ».

Le grand projet de Bassem est de « fonder une académie pour aider à former toute une génération de joueurs d’échecs ». Des cham­pions mondiaux ? « Pourquoi pas ? J’ai autant de rêves et d’espoirs pour le jeu d’échecs en Egypte », répond-il avec beaucoup d’enthou­siasme, étant prêt à entamer une nouvelle aventure autour de l’échiquier, et en nous fai­sant penser à la citation de Gérard Depardieu qui interprète le rôle d’un entraîneur d’échecs dans le film Fahim de Pierre-François Martin-Laval : « Il y a plus d’aventures sur un échi­quier que sur toutes les mers du monde ».

Jalons

1988 : Naissance à Tanta (au nord de l’Egypte).

2000 : Quatrième au Championnat du monde des moins de 12 ans.

2006 : Grand-Maître international.

2012 : licencede médecine de l'Université de Tanta.

Juin 2019 : Seul Egyptien et Africain sur la liste des 100 meilleurs joueurs d’échecs, selon la Fédération internationale des échecs.

2019 : Ordre de Mérite sportif du premier degré décerné par le président Abdel-Fattah Al-Sissi, après avoir obtenu deux médailles d’or au Championnat d’Afrique.

Avril 2020 : 45e joueur mondial.

Janvier 2021 : 42e joueur mondial.


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