Semaine du 13 au 19 janvier 2021 - Numéro 1357
Naëla Gabr : Il existe une importante collaboration entre l’Egypte et ses partenaires internationaux dans la lutte contre la traite d’êtres humains
  L’ambassadeur Naëla Gabr, présidente du Comité national de coordination pour la lutte contre la migration illégale et le trafic d’êtres humains, explique l’enjeu de création en Egypte du premier centre d’hébergement pour les victimes de la traite d’êtres humains et dresse le bilan de la stratégie 2016-2021 sur la lutte contre ce crime.
Naëla Gabr
Maha Al-Cherbini13-01-2021

Al-Ahram Hebdo : Quel est l’enjeu de l’inauguration, en Egypte, du premier centre d’hébergement des victimes du trafic d’êtres humains ?

Naëla Gabr : L’inauguration de ce centre s’inscrit dans le cadre de la stratégie égyptienne pour la lutte contre ce commerce transfrontalier. Il va ouvrir ses portes très prochainement. On a sélectionné l’équipe de travail et on est en train de l’entraîner pour qu’elle soit à même d’accomplir sa mission. Fondé conformément à un protocole entre le ministère de la Solidarité sociale, la Croix-Rouge égyptienne et le Conseil national pour l’enfance et la maternité, ce centre est financé par les gouvernements égyptien et danois. Il est censé accueillir 30 victimes égyptiennes (femmes et enfants) qui représentent la majorité des victimes. Le rôle du centre sera de présenter le soutien moral, sanitaire et psychologique aux femmes et aux enfants qui seraient dans la plupart des cas traumatisés ou totalement déprimés. Des travailleurs sociaux seront là pour leur présenter un soutien moral et psychologique jusqu’à ce qu’ils retrouvent leurs forces et soient à même de réintégrer la société. Il y aura aussi un médecin pour les cas urgents si la victime est torturée, frappée ou si elle souffre d’un certain handicap. Il faut savoir que le trafic d’êtres humains menace les groupes les plus vulnérables, surtout les femmes et les enfants, de par le monde depuis la nuit des temps. Malgré les efforts internationaux, ce crime persiste toujours, vu son caractère clandestin et ses énormes revenus qui en font le troisième commerce le plus lucratif dans le monde après le trafic des armes et des drogues.

— Et comment ces victimes pourraient-elles vous rejoindre pour appeler au secours ?

— Il y a deux moyens pour demander secours. Le premier est que les victimes nous appellent elles-mêmes à travers les lignes d’assistance téléphonique du Conseil national de l’enfance et la maternité, le 16000, du Conseil national de la femme, le 15115, ou du Conseil des droits de l’homme, le 15508. Le second est que quelqu’un d’entre nous prévient qu’il y a une personne en proie à une forme d’exploitation et nous donne son adresse. On apporte immédiatement secours à la victime, et si on arrive au trafiquant, il sera arrêté et jugé conformément à la loi 64 pour l’année 2010 qui détermine les formes de la traite d’êtres humains et les pénalités, que ce soit amendes ou prison ferme. Selon cette loi, la victime n’est pas jugée car elle a été sujet d’exploitation.

— Le Haut-Commissariat pour les réfugiés a mis en garde contre une aggravation de ce trafic illégal sur fond de la crise du Covid-19 qui a engendré une grave crise économique. L’Egypte a-t-elle ouvert le centre aujourd’hui à cause de la situation pandémique ?

— Le timing n’a aucun rapport avec la crise du Covid-19. C’est depuis trois ans que nous travaillons pour installer et équiper ce centre. Ce qui ne nie pas que le coronavirus contribue à aggraver ce crime à travers le monde parce que, d’habitude, les crises économiques aident à épanouir ce genre de commerce illégal. Or, l’Egypte n’envisage pas ce scénario cauchemardesque car le gouvernement était très vigilant dès le début de la crise et s’est évertué à protéger le peuple contre de telles exploitations humaines en jouant sur plusieurs cordes : accorder un intérêt majeur au développement, soutenir les couches les plus démunies, renforcer les mesures de protection sociale et intensifier les campagnes de sensibilisation.

— La traite d’êtres humains regroupe plusieurs formes d’exploitations. Quel est le genre le plus connu en Egypte ?

— Il s’agit du travail forcé, l’exploitation des enfants sans-abri dans plusieurs domaines, dont la mendicité forcée, le mariage contractuel, le trafic d’organes et l’exploitation sexuelle. Les gouvernorats où l’on a recensé le plus de cas étaient Le Caire, Guiza et Alexandrie. Or, le nombre de cas en Egypte n’est pas inquiétant par rapport au nombre de la population, et cela d’après les investigations des procureurs égyptiens et des jugements finaux.

— La fondation de ce centre reflète l’intérêt qu’accorde l’Egypte à ce dossier. Depuis quand l’Etat prend en charge de s’attaquer à ce fléau ?

— C’est depuis la ratification de l’Egypte en 2004 du « Protocole additionnel à la Convention des Nations-Unies contre la criminalité transnationale organisée visant à prévenir et punir la traite des personnes, en particulier des femmes et des enfants, dit Protocole de Palerme » que l’Egypte accorde un grand intérêt à ce dossier. En 2007, l’Egypte a formé un comité de coordination pour combattre et prévenir le trafic d’êtres humains et a élaboré, en 2010, une étude sociale qui précise les différentes formes d’exploitations humaines. La même année, il y a eu une avancée majeure sur le plan législatif quand on a promulgué la loi 64 pour l’année 2010 qui détermine les formes du trafic d’êtres humains, les sanctions et pénalités imposées au trafiquant et non pas à la victime. Depuis l’accession du président Abdel-Fattah Al-Sissi au pouvoir en 2014, il a accordé un intérêt majeur à ce dossier et a adopté des politiques très fermes pour la protection des droits des femmes et des enfants, ce qui contribue à faire face à ce crime. Il a aussi pris une série de mesures de protection sociale susceptibles de s’y attaquer.

— Quel bilan faites-vous des portées de la stratégie 2016-2021 pour la lutte contre ce crime transfrontalier et quels étaient ses principaux axes ?

— Il s’agit d’une stratégie efficace qui a atteint une majorité de ces objectifs, dont le plus important a été la sensibilisation des gens à la nature de ce crime et aux moyens de s’en protéger, ainsi que contre toutes sortes d’exploitation. Cette stratégie qui touche à sa fin repose sur trois axes : la sensibilisation du peuple, le développement économique pour s’attaquer à la pauvreté favorisant ce crime, ainsi que la mise en oeuvre d’une législation pénalisant toutes sortes d’exploitation. Pour garantir l’exactitude de l’application de la loi 64 pour l’année 2010, une formation a été procurée au personnel censé l’appliquer, que ce soit la police, les procureurs ou les juges pour éclaircir les confusions sur les diverses formes d’exploitation définies par la loi. A titre d’exemple, certains ne considéraient pas le mariage contractuel ou la prostitution comme une sorte d’exploitation. De plus, huit chambres aux tribunaux ont été consacrées pour les procès du trafic humain afin d’accélérer les décisions des juges.

— Et quels étaient les outils mis en place pour son exécution ?

— On peut citer entre autres les lignes d’assistance téléphonique qui servent à prêter secours aux victimes et arrêter les trafiquants, la mise en oeuvre de la loi 64, les mesures de protection sociale, l’inauguration du centre d’hébergement pour les victimes et les diverses campagnes de sensibilisation. Le Comité national de coordination vient de lancer la deuxième phase de la campagne de sensibilisation « Ensemble contre la traite d’êtres humains ». En fait, la première phase de la campagne égyptienne de sensibilisation a été choisie comme la meilleure campagne contre la traite d’êtres humains parmi 100 pays par le siège de l’Organisation Internationale de la Migration (OIM).

— L’Onu a consacré le 30 juillet comme Journée mondiale pour combattre la traite d’êtres humains. Existe-t-il une certaine collaboration entre l’Egypte et l’Onu à ce propos ?

— Certainement. Il existe une importante collaboration technique et financière entre l’Egypte, l’Onu et d’autres partenaires internationaux. Nous travaillons avec l’Organisation internationale de la migration, l’Organisation des Nations-Unies contre le crime et la drogue, l’Unicef et autres. La confiance de ces instances internationales revient à la stratégie fructueuse, solide et crédible qu’adopte l’Egypte dans la lutte contre ce crime. Sur le plan législatif, une loi pénalisant ce crime. Sur le plan institutionnel, la création du comité de coordination qui travaille avec 29 entités dont les ministères concernés, le Conseil de l’enfance et la maternité, le Conseil national de la femme et le Conseil national des droits de l’homme. Sur le plan opérationnel, tous les outils nécessaires pour l’exécution de notre stratégie de lutte contre ce trafic ont été mis en place.

— D’après vous, quelles sont les pierres d’achoppement qui entravent l’éradication de ce fléau ?

— Les principales entraves consistent en l’ignorance des victimes qui se laissent exploiter par le trafiquant, le caractère clandestin de ce commerce et l’explosion démographique qui ronge les efforts déployés par l’Etat en matière de développement. Ce qui ne doit pas dissuader l’Egypte de poursuivre sa lutte contre un des pires trafics qu’a connu l’humanité depuis des siècles.


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