Semaine du 3 au 9 avril 2019 - Numéro 1269
Chiens errants et citoyens, comment faire bon ménage ?
  15 millions de chiens errants arpenteraient les rues d’Egypte, selon l'Organisme général des services vétérinaires. A l'origine de nombreuses attaques sur des passants, ils alimentent les discussions, notamment en ce qui concerne la meilleure solution pour limiter leur nombre. Enquête.
Chiens errants et citoyens, comment faire bon ménage ?
(Photo : Mohamed Moustapha)
Manar Attiya03-04-2019

Le dernier fait divers qui s’est déroulé à Al-Tagammoe Al-Awal, à Rihab, le 28 février dernier, a défrayé la chro­nique. Un homme a été attaqué par deux pitbulls de garde alors qu’il sortait de son véhicule. Il l’ont défiguré et lui ont infligé de graves morsures au cou, aux mains et aux jambes. Quelques jours auparavant, le 24 février, Mohamad Ihab, un garçon de 10 ans, se trouvait en bas de chez lui, à Madinati, quand deux chiens de garde l’ont attaqué, le mordant partout. La scène, filmée par des témoins et qui a rapidement circulé sur les réseaux sociaux, a provoqué un tollé. Une troi­sième agression par des chiens s’est déroulée le 6 février dans la ville d’Esna, située au sud de Louqsor. Un chien errant a attaqué deux personnes âgées. Enfin, le 5 février, un chien errant a mordu 4 personnes (trois enfants de 7, 9 et 11 ans et un homme de 40 ans) à Edfou, Assouan.

Si la question des attaques faites par des chiens de garde ou de compagnie est théorique­ment gérable par leurs maîtres (il suffit de ne pas les laisser circuler sans laisse), celle des chiens errants est plus compliquée. Les rapports officiels de l’Organisme général des services vétérinaires, dépendant du ministère de l’Agri­culture, indiquent que le nombre de victimes a atteint 1 360 000 au cours des quatre dernières années, soit 370 000 par an en moyenne. En 2018, les cas de morsures causées par des chiens étaient de 303 000. Selon le ministère de la Santé, le gouvernorat de Béheira a occupé la première place en 2018, avec 39 000 cas de morsures de chiens. Arrivent ensuite le gouver­norat du Caire avec 30 000 victimes, Charqiya à la 3e place avec 27 000 cas, puis le gouverno­rat de Guiza avec 24 000 cas.

Des morsures qui peuvent transmettre la rage, une maladie qui touche le système ner­veux, de l’animal à l’homme. L’année der­nière, Adliya a ainsi perdu son fils, âgé de 19 ans, dans de telles conditions. En septembre 2018, un enfant de dix ans est lui aussi décédé des suites de la rage à Gharbiya, après avoir été mordu par un chiot tandis qu’il le cares­sait. Sa mère pensait qu’il s’était blessé en jouant, mais le médecin lui a indiqué qu’il avait été mordu par un chien atteint de la rage. De ce fait, outre les blessures, le principal risque émanant des chiens errants est celui de la transmission de la rage. Des chiens conta­minés, on en rencontre aussi bien dans les villages que dans les villes : en effet, 15 mil­lions de chiens errants peuplent les rues d’Egypte selon l’Organisme des services vétérinaires.

L’abattage, une solution ?

D’aucuns estiment que le seul remède pour mettre fin au problème des chiens errants est de les abattre, ce qui se fait depuis longtemps. Dans les années 1960, deux ou trois employés de la municipalité sillonnaient, la nuit, les quartiers du Caire en quête de chiens errants à abattre. « Très jeune, j’entendais le bruit de tirs de fusils la nuit. Cette politique d’élimina­tion était menée pour des raisons d’hygiène et de sécurité », explique Dr Salah Abdel-Kérim, professeur vétérinaire à l’Université du Caire. Aujourd’hui, l’Etat continue de faire abattre les chiens pour faire taire les plaintes des gens.

Chiens errants et citoyens, comment faire bon ménage ?
Trouver des solutions non cruelles pour la population canine, telle est la philosophie de l’ICAM. (Photo : Mohamed Moustapha)

Omar, Moustapha et Hussein, employés de la municipalité, patrouillent toute la nuit à la recherche de chiens errants au Caire. « Les habitants ont peur que leurs enfants soient mordus par des chiens, alors ils nous télépho­nent pour qu’on les débarrasse des chiens qui errent dans les rues », explique Omar. Son travail consiste à abattre et à enterrer ces chiens le lendemain. Aux yeux de certains, notamment des personnes qui ont perdu un proche ou ont été mordues par un chien errant, l’abattage systématique est en effet impératif. C’est le cas de Wafaa, 65 ans et habitant à Madinet Nasr. Elle craint que ses deux petits-enfants Ali et Seif ne soient attaqués. Elle raconte qu’étant enfant, elle a elle-même été mordue par un chien atteint de la rage et qu’elle a dû faire 21 injections. « Les tas de détritus qui jonchent les rues et les poubelles sans couvercles entreposés dans les quartiers populaires et les places publiques attirent ces chiens. C’est dans les endroits où il y a le plus d’ordures que l’on trouve le plus de chiens errants », explique Wafaa. Ce sont justement les ordures, dont les chiens se nourrissent et qui permettent ainsi qu’ils se reproduisent, qui font que le problème persiste. « La poli­tique de l’abattage ne serait efficace que si les gens s’arrêtaient de jeter leurs ordures dans la rue », souligne Amira Abdel-Wahab, employée.Nombreux sont ceux qui, comme elle, sont d’avis que pour résoudre le problème des chiens errants, il faut d’abord régler celui des ordures. « Les chiens dispersent les ordures, cherchant de quoi se nourrir. Si les citoyens cessaient de jeter leurs détritus, il y aurait moins de chiens dans la rue », indique Dr Abdel-Hakim Mahmoud, res­ponsable à l’Organisme général des services vétérinaires.

Les autres alternatives

Face aux adeptes de l’abattage, il y a ceux qui le combattent et tentent de trouver des solutions plus durables. Parmi eux, des citoyens, des vété­rinaires, des médecins ou encore des organisa­tions. Amina Abaza, fondatrice de la Société de protection des droits des animaux en Egypte (SPARE), la plus ancienne en Egypte et au Moyen-Orient, est tout à fait contre ces pra­tiques. Les personnes actives au sein de ces ONG soutiennent que les droits des animaux doivent être respectés et proposent d’autres solu­tions. « Il faut capturer l’animal, vacciner la population canine, castrer les mâles, stériliser les femelles — ce qui est déjà traumatisant pour la bête — pour éviter leur augmentation », insiste Amina Abaza. Cette dernière suit la philo­sophie de la Coalition internationale de gestion des animaux de compagnie (International Companion Animal Management Coalition, ICAMC) : un cycle d’action complet, à savoir trouver des solutions non cruelles pour la popu­lation canine.

Une autre solution, beaucoup plus simple, a été proposée par la Fondation égyptienne pour l’aide et les soins aux animaux, basée à Alexandrie. Elle appelle à l’adoption des chiens sans refuge au lieu de payer pour acheter des chiens « de race », et ce, à condition de les vacciner et de les stériliser ou de les castrer. Or, les services vétérinaires estiment que l’abattage des chiens errants est moins cher que la castration et la stérilisation. Selon Dr Abdel-Hakim Mahmoud, castrer les chiens errants coûte­rait 50 millions de livres par an, alors que l’abat­tage ne coûte que 400 000 livres. Il évalue par ailleurs à 30 millions de livres le coût des soins pour les personnes mordues par des chiens errants.

En attendant de trouver une solution à ce dos­sier, les chiens des rues du Caire et d’ailleurs continueront d’arpenter les rues et à faire parler d’eux.



Mots clés:

Lien court:

 

Courriel
 
Nom
 
Titre
 
Commentaire