Semaine du 23 au 29 janvier 2019 - Numéro 1259
Port-Saïd, gouvernorat à zéro bidonville
  Port-Saïd est le premier gouvernorat d'Egypte à avoir détruit ses bidonvilles. Reportage dans la ville où les habitants commencent à respirer.
 (Photo: Moustapha Emeira)
A Al-Amal Al-Guédida, une nouvelle vie a commencé pour les anciens habitants des bidonvilles. (Photo: Moustapha Emeira)
Dina Bakr23-01-2019

« Nous avons beaucoup souffert, surtout pendant la période qui a précédé le déménagement. Avant même l’installation de l’eau potable et de l’électricité dans nos nouveaux logements, nous avons occupé, durant des mois, les entrées des immeubles, en attendant que les travaux soient achevés et pour être sûrs de pouvoir habiter dans ces appartements », raconte Habiba, 60 ans. Elle ajoute que les habitants des bidonvilles de Port-Saïd en avaient assez de vivre constamment dans le danger. Que les rats venaient y mordre les doigts et les orteils des nourrissons et des personnes âgées. Dans les zones sauvages, les maisons étaient construites en bois et il y avait beaucoup d’humidité au sol à cause du drainage sanitaire. « Nous étions impatients de déménager. Nous craignions de finir comme Oum Hanane, mordue par un rat et qui, faute de soin, est morte une semaine plus tard », poursuit Habiba.

Habiba fait partie des nouveaux résidents des immeubles d’Al-Amal Al-Guédida, à proximité de Port-Saïd. Elle habitait auparavant dans le bidonville de Zerzara, situé au même endroit et qui était considéré comme le plus grand et le plus dangereux au niveau du pays. Aujourd’hui, Zerzara a été rasé. Selon l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques (CAPMAS), les bidonvilles occupent 38,6 % des zones urbaines d’Egypte.

	Après l’évacuation de Ezbet Abou-Auf, le bidonville a été complètement rasé. (Photo: Moustapha Emei
Après l’évacuation de Ezbet Abou-Auf, le bidonville a été complètement rasé. (Photo: Moustapha Emeira)

Le Fonds de développement des zones sauvages les classe en fonction des risques qu’ils présentent. Celles du premier degré sont situées dans des environnements naturels qui présentent un danger pour la vie des gens, à l’exemple du quartier de Doweiqa à Moqattam. En 2008, un gros rocher y était tombé du haut de la montagne et avait tué plusieurs habitants tout en détruisant leurs maisons. Le 2e degré décrit des conditions de vie précaires et l’absence de sécurité : c’était le cas des bidonvilles de Port-Saïd. Le 3e degré désigne un danger tel que la présence de câbles de haute tension, nuisibles pour la santé. Quant au 4e degré, il décrit les habitations occupées sans permission.

34 zones sauvages

Le mois dernier, le gouvernement a annoncé que les bidonvilles de Zerzara, d’Al-Qabouti et de Ezbet Abou-Auf, à Port-Saïd, avaient été complètement rasés et leurs habitants relogés. A la fin de 2018, les habitants de ceux d’Agoug, d’Al-Islah et d’Al-Ganayène ont, eux aussi, été évacués et relogés dans 44 immeubles, dans un total de 8 800 appartements. Port-Saïd est ainsi devenu le premier gouvernorat sans bidonvilles en Egypte. Les rues de Port-Saïd paraissent aujourd’hui plus vastes, plus vertes, et des lampadaires et des fontaines décorent les places.

Lamiaa Al-Fattairi, femme au foyer de 48 ans et native de Port-Saïd, déclare que sa ville a beaucoup changé. « Les bidonvilles ne se trouvaient pas seulement dans les zones sauvages ; les jardins publics étaient devenus le refuge des malfaiteurs, des drogués et des harceleurs », témoigne Lamiaa. Elle révèle qu’il y a six mois encore, les filles et les femmes avaient peur de marcher le long de ces jardins, surtout après le coucher du soleil.

Moustapha Kamel, ex-gouverneur de Port- Saïd, déclare que ces bidonvilles existaient depuis 1967. « A cette époque, la ville a accueilli non seulement des habitants natifs de Port-Saïd qui avaient quitté la ville en 1957 suite à l’agression tripartite, mais aussi d’autres personnes venant des gouvernorats aux alentours, comme Charqiya et Ismaïliya. Ils sont arrivés avec leurs familles pour chercher du travail dans une zone balnéaire où le Canal de Suez est synonyme de gagne-pain », soulignet- il. Résultat : une surpopulation par rapport aux natifs de la ville et la naissance de 34 bidonvilles qui ont modifié la carte de la ville.

Les responsables politiques ont décidé de venir à bout de ces bidonvilles. Moustapha Kamel, gouverneur de 1999 à 2008, avait été le premier à avoir réussi à soulever le problème des zones sauvages et à en raser quelquesunes. C’est en 2009, en coopération avec le Fonds de développement des zones sauvages et le gouvernorat de Port-Saïd, que le gros du travail a commencé.

Les deux premières étapes du développement de Zerzara ont été achevées en 2014, avec 89 immeubles construits, comprenant 2 136 appartements, pour un coût de 145,7 millions de L.E. En 2016, c’était le tour d’Al-Kabouti, un autre bidonville important. Une mise en oeuvre complète en deux étapes, avec 42 immeubles (1 008 appartements), pour 144,7 millions de L.E. En 2017, l’Etat s’est occupé de Ezbet Abou-Auf en construisant 40 immeubles (960 appartements) pour un montant s’élevant à 216,5 millions de L.E. Enfin, un marché de vieux meubles a été construit en 2016 dans la banlieue, avec 126 locaux, mais dont l’activité commerciale n’a pas encore commencé. La construction de logements pour les habitants des bidonvilles d’Agoug, d’Al- Islah et d’Al-Ganayène, situés à l’entrée de la ville, ont été la dernière étape. Quant au marché prévu d’Al-Qanal, il disposera de 108 stands et de 12 entrepôts, avec un budget de 35 millions de L.E.

Tout n’est pas résolu

Déménager dans des appartements a permis de régler certains problèmes de sécurité et d’infrastructure pour les anciens habitants des bidonvilles. « Vivre dans un appartement est plus sécurisant pour mes 3 filles, car je ne pouvais pas continuer à vivre dans des bidonvilles, où les malfaiteurs surgissent à n’importe quel moment pour commettre leurs délits dont le plus courant est le vol », déclare Faten, la cinquantaine, qui a été relogée de Ezbet Al-Labbana à Al-Amal Al-Guédida. Et d’ajouter : « Le fait d’avoir une porte fermée à clé est une protection pour mes filles, même si nous continuons à survivre avec de maigres revenus ».

L'une de ses voisines confie que durant l’hiver, toute sa famille souffrait du froid, et quand il pleuvait, son logement était inondé, sans compter le danger des fils électriques dénudés. « Nous n’avions pas les moyens de construire de toit pour nous protéger de la pluie, car cela coûte excessivement cher, environ 30 000 L.E. », indique-t-elle.

Cependant, toutes les personnes relogées ne sont pas satisfaites de leurs nouveaux logements, notamment les habitants d’Al-Kabouti, venus du bidonville de Ezbet Al-Labbana. « La vie à Ezbet Al-Labbana était plus facile. Avec 5 L.E., on pouvait préparer un repas avec un peu de poisson et du riz, et nous n’avions ni factures d’électricité à payer, ni de gaz, ni de loyer à la fin du mois. Mon mari est un travailleur journalier et donc incapable d’assumer tous ces frais », déclare Oum Nachwa, femme au foyer. Son mari possède une moto dont il se sert pour faire des livraisons aux voisins contre une petite rétribution.

Un autre cas est celui de Samira Abdel-Rahman, qui habite à Al-Kabouti depuis 7 ans, d’abord dans le bidonville, puis dans l’un des nouveaux logements construits. Elle travaille à l’Organisme de l’investissement et touche un salaire de 1 500 L.E. par mois. « Mon revenu couvre à peine les frais de mes 5 enfants. Je dois payer 250 L.E. par mois de facture d’électricité, et il est devenu difficile pour moi de joindre les deux bouts », dit-elle.

Ces difficultés font que certains habitants d’Al- Kabouti préféraient la vie dans les bidonvilles malgré le débordement répétitif des égouts et le risque d’incendie. Selon une étude effectuée par l’urbaniste Yéhia Chawkat, 99 % des anciens habitants de bidonvilles de Port-Saïd, qui ont été relogés, n’arrivent pas à payer le loyer de leur nouveau logement. Il pense donc que leurs problèmes n’ont pas été résolus de manière définitive. « Une réinstallation forcée appauvrit les habitants et chamboule leur vie du point de vue social et matériel. En fait, les bidonvilles ont été construits sur plusieurs étapes. Habiter une maison qui donne directement sur la rue permet aux habitants de faire du commerce, comme la vente de thé ou de café, ou de créer des gargotes à sandwichs ou des mets populaires », explique Chawkat.

Par ailleurs, tous les habitants ne se sont pas vu attribuer de nouveau logement. Le gouvernorat a ainsi donné un délai aux derniers habitants d’Al-Islah — qui ne bénéficient pas de nouveaux logements, car le nombre d’habitants est élevé — pour trouver où se loger avant que le bidonville ne soit rasé. Certains habitants se présentent donc de manière répétitive au bureau des responsables. « Il y a ici 300 familles. La moitié a bénéficié de logement et le reste n’a pas eu cette chance, c’est injuste. Mon acte de naissance prouve que je suis né à Port-Saïd. Je ne ferme plus l’oeil le soir. J’attends un ordre d’expulsion d’un moment à l’autre », lance Salama Abdel-Gawad, 43 ans. Il assure que ses voisins, qui sont de sa génération, ont le même problème. Il a présenté tous les documents qui prouvent qu’il ne possède pas d’autre logement ailleurs, sans résultat.

S’il est vrai que le gouvernorat de Port- Saïd a réussi à résoudre, pour le moment, le problème des zones sauvages, Moustapha Kamel pense qu’il faut créer une loi qui contrôle la surpopulation. « N’importe quelle solution pour les zones sauvages est temporaire, car le nombre d’Egyptiens a atteint 103 millions. 40 % de la population sont des jeunes qui ont besoin de logement, d’éducation et de soin. Tous ces services sont incompatibles avec les moyens de l’Etat. En conséquence, des délits vont apparaître. Alors, une loi qui freine l’explosion démographique est une priorité pour un combat effectif des zones sauvages », conclut-il .




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