Semaine du 9 au 15 janvier 2019 - Numéro 1257
Aller au-delà des limites
  Ils se nomment Omar Hégazi, Omar Abdel- Qader et Mazen Hamza, et ils ont décidé de vivre leur handicap autrement en pratiquant des activités sportives « normales ». Des histoires de défi et de réussite. Portraits.
Aller au-delà des limites
La réhabilitation est une phased'apprentissage pour la personne handicapée, qui redevient comme un enfant qui fait ses premiers pas.
Dina Bakr09-01-2019

Aucun indice ne révèle qu’il a été amputé de la jambe gauche. Omar Hégazi, 27 ans, analyste en informatique dans une banque, apparaît à travers la vitre de sa voiture comme tout le monde. Au Club du 6 Octobre, il gare sa voiture dans la partie réservée aux handicapés, et lorsqu’il en descend, on découvre qu’il porte une prothèse à la jambe gauche. Aucun des agents de sécurité ne lui demande sa carte d’adhésion au club, car c’est un sportif bien connu qui vient quotidiennement à ses entraînements. Pourtant, Omar n’est pas un joueur paralympique comme de nombreux handicapés, il fait des sports d’aventure avec des personnes qui ne souffrent d’aucun handicap et se réjouit d’avoir à accomplir des prouesses. Hégazi est le premier Egyptien, Arabe et handicapé à parcourir à la nage 20 km à partir de la Jordanie jusqu’à la ville de Taba en Egypte. En juin dernier, il a participé à un Championnat de nage libre, au nord de l’Angleterre, et a parcouru 5 km en 2 heures et 17 minutes.

Aller au-delà des limites
Les différentes activités sportives des handicapés sont aussi un moyen de sensibilisation.

« J’étais plus rapide que beaucoup d’autres personnes normales. En natation, je me libère de ma prothèse qui pèse 7 kilos, sinon mes mouvements seraient plus lents. Car, je ne pourrais pas maintenir l’équilibre neuromusculaire de mon corps », déclare Hégazi. Un événement pareil a exigé de lui un entraînement quotidien durant un an et demi, et ce, avant la compétition. Il a commencé par s’entraîner 3 heures par jour puis a augmenté ce temps graduellement jusqu’à atteindre les 9 heures par jour. Il y a trois ans, il a failli mourir dans un accident de moto et son hospitalisation a duré 8 mois. Depuis, Hégazi a changé sa vision de la vie. « Avant de faire cet accident, je faisais de l’escalade en montagne ainsi que de la natation comme sports de loisirs. J’avais toujours peur de faire un accident et c’est ce qui m’est arrivé un peu plus tard. Aujourd’hui, je ne vois plus les choses de la même manière. Et comme la vie est courte, j’ai décidé d’en profiter au maximum ». Il explique que le fait d’avoir frôlé la mort l’a poussé à se concentrer, à faire ce qu’il aime. Il a repris à faire du sport, et cette fois, de façon plus régulière, car cela lui procure un sentiment de grande satisfaction. « Mon premier exploit a été d’escalader une pente abrupte et rocheuse afin de tester mes capacités, et surtout dépasser mon handicap. Une fois arrivé au sommet, j’ai ressenti une joie immense, car avec une seule jambe, j’avais réussi à accomplir cette belle prouesse », décrit Hégazi. Aiguillonné par ce sentiment de gloire, il a continué à développer ses capacités physiques. Car pour commencer une nouvelle vie, il fallait devenir plus fort, plus endurant, et surtout avoir confiance en lui-même. En faisant de l’escalade, il est devenu plus audacieux.

Mais la crainte de perdre la vie persiste. Alors, il n’hésite pas à s’équiper de tous les outils nécessaires pour éviter les risques. « Après l’accident, les membres de ma famille m’ont beaucoup soutenu. Mes moments de détente, je les passe avec mes parents et mes frères que je considère comme un cadeau du ciel », dit Hégazi. Lors de son séjour à l’hôpital, il a saisi l’importance du maintien des relations interpersonnelles. A la banque où il travaille, les responsables continuent de l’aider. Son chef n’hésite pas à lui accorder des permissions de sortir pour aller s’entraîner. En plus, la banque est son sponsor. « Le PDG de la banque, mon chef de département, ainsi que mes collègues, tous, m’encouragent et sont convaincus que ce je suis en train d’accomplir cela pour l’Egypte », ajoute-t-il.

Un soutien mutuel

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Hégazi est reconnaissant pour ce degré de confiance qu’on lui accorde. Il a participé à un événement sportif qui a eu lieu également en Jordanie et qui a pris fin aux pyramides de Guiza en passant par le Sinaï. « L’événement a duré 11 jours. Les activités sportives programmées sont l’aviron, le cyclisme et l’escalade en montagne », précise Hégazi. A travers ces compétitions, il vise à promouvoir le tourisme et inciter les gens à venir visiter l’Egypte et profiter de son climat tempéré. « Je me souviens que lorsque j’ai parcouru à la nage le trajet entre la Jordanie et la ville de Taba, l’événement a eu un large écho médiatique, et 150 agences de presse et journaux ont mentionné que j’étais le seul handicapé égyptien à avoir réussi cet exploit », poursuit Hégazi, pour qui ces événements ont animé en lui un esprit patriotique. Aujourd’hui, il participe aux compétitions au nom de l’Egypte. Omar Hégazi partage son expérience à travers Facebook. Son réseau de contact lui signale des cas de personnes dans la même situation que lui. Alors, il tient à leur rendre visite ou leur envoie un message de soutien en leur disant que l’épreuve est difficile et qu’il est possible de dépasser ce cauchemar. « Une amputation, ce n’est pas une maladie, et il faut remercier Dieu d’être en bonne santé ». Avec ces mots, Hégazi a soutenu beaucoup de handicapés comme lui.

Un exemple, celui de Omar Abdel- Qader, ingénieur, devenu entraîneur de CrossFit (plusieurs types d’exercices de sport). « Durant la période de convalescence, j’ai commencé à découvrir mon corps comme un petit enfant qui apprend à se mettre debout sans tomber, à marcher sans perdre l’équilibre et ainsi de suite », explique Abdel-Qader, amputé de la jambe gauche. Devenir un coach pour des gens normaux est un travail de longue haleine. Il a su s’adapter à son handicap grâce aux exercices de musculation, d’endurance et d’haltérophilie. Par exemple, il monte à la corde en utilisant uniquement les bras, tandis que les autres utilisent les 4 membres.

De même, il est capable de sauter sur le jump box avec un seul pied. « D’abord, je dois comprendre le système du jeu avant de le mettre en pratique. Je suis arrivé à inventer une méthode qui me convient personnellement durant les entraînements tout en évitant les risques de blessures ou de traumatismes », commente Abdel-Qader. Cela fait dix mois qu’il est entraîneur dans une grande salle de gym qui possède des antennes dans plusieurs endroits en Egypte. Et il continue à s’entraîner avec d’autres coachs pour développer ses aptitudes, et surtout muscler les membres qui lui restent. Il va participer prochainement à une compétition qui aura lieu à Hurghada et qui va réunir des athlètes d’Egypte, du Brésil et de Dubaï. Abdel-Qader fait preuve d’une extraordinaire capacité d’adaptation à chaque compétition. « Il m’arrive souvent de ressentir des douleurs, mais je fais tout pour résister aux souffrances. Face à cet examen divin, je suis capable de transformer un état d’esprit négatif en un état d’esprit positif », déclare-t-il.

Un moyen de sensibilisation

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C'est l'amputation fémorale de Hégazi qui l'a poussé à se lancer dans le sport d'aventure.

Ahmad Nosseir, professeur en physiothérapie, souligne qu’une personne souffrant d’un handicap doit déployer 5 fois plus d’efforts qu’une personne normale pour pouvoir exercer correctement n’importe quelle activité sportive. « Si la personne amputée n’a jamais été sportive, elle doit suivre d’abord des séances de musculation dans un intervalle de temps et graduellement avant de subir des tests pour évaluer les capacités d’endurance de son corps », explique-t-il. Il ajoute que la puissance des jambes des personnes atteintes de poliomyélite se transmet dans leurs bras. Mazen Hamza, qui a 31 ans, est atteint de paralysie flasque aiguë à la jambe droite depuis l’âge de 4 ans. Il est devenu un exemple depuis qu’il a escaladé la grande pyramide en 2011. Arrivé au sommet, il a hissé une pancarte sur laquelle était écrit : « où sont les droits des handicapés ? ». « Cette ascension avait pour objectif de défendre la cause des handicapés et faire réagir l’Etat et répondre à nos revendications, suite à la révolution du 25 janvier », déclare Mazen. Pour lui, escalader la grande pyramide ou une montagne est un moyen de sensibiliser la société et mettre le sujet des handicapés sous les projecteurs. D’après lui, l’invalide qui revendique son droit est un champion. Mazen pense que le sport est un moyen pour attirer l’attention des preneurs de décision. Il a été décoré par une société de télécommunications lors d’une campagne publicitaire en 2013.

Et cette société va lui servir de sponsor pour une escalade aux Alpes. Il a reçu une autre décoration en Corée comme étant le handicapé le plus courageux au Moyen- Orient. En 2016, il a escaladé la montagne Toubkal au Maroc. Sociable, il a plus de 5 000 amis sur Facebook. Il a rassemblé les handicapés de tout bord, ceux atteints du syndrome de Down, les non-voyants, les sourds-muets et ceux qui sont atteints de polio pour escalader la montagne de Moise. « Le trisomique a crié de joie, l’aveugle a senti qu’il respirait de l’air pur, le sourd-muet a tendu la main à celui qui est atteint de polio pour l’aider durant l’escalade », raconte Mazen qui a voulu que tous les handicapés jouissent de cette excursion et faire comprendre que le vrai handicapé est celui qui baisse les bras et reste dans son coin. Actuellement, Mazen apprend à faire du vol plané. Une nouvelle aventure qu’il espère ne pas être la dernière.

Autant de défis que ces jeunes hommes parviennent à relever malgré leur handicap grâce à une sorte d’autodéfense, un mécanisme propre aux personnes souffrant d’un handicap et qui augmente leurs capacités de résistance contre la dépression, explique Dr Nada Aboul- Magd, psychiatre. Selon elle, c’est un moyen pour réussir et prouver qu’il est capable de faire des choses remarquables, mais cette dernière tempère : il faut faire attention à ce que cela ne devienne pas de l’addiction chez le handicapé, car il risque de mettre sa vie en danger.




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